Vivre avec les saints du Carmel

Dimanche de la Sainte Famille (C) Lc 2,41-52

Dans l’octave de la Nativité, l’Église nous invite à nous tourner plus particulièrement vers la famille humaine dans laquelle le Seigneur Jésus a été accueilli. Modèle de toute famille et modèle de l’Église, la Sainte Famille nous montre Marie et Joseph dans la présence quotidienne de l’Enfant-Dieu. Présence familière et présence toujours singulière, toujours surprenante, même pour ceux qui connaissaient mieux que quiconque le mystère de l’origine de cet enfant. Et malgré cette intimité du quotidien, l’Évangile du recouvrement de Jésus au Temple, que nous entendons en ce jour, nous dit que les parents de Jésus "ne comprirent pas ce qu’il leur disait" (Lc 2,50). Marie et Joseph sont alors des guides éminents pour notre cheminement de foi au quotidien. Dans le silence et l’accueil confiant de la Parole du Seigneur, nous croyons qu’Il fait tout contribuer à notre bien (cf. Rm 8,28).

Georges de La Tour

Et en ce temps de la Nativité, nous ne pouvons manquer d’entendre le lumineux témoignage de notre amie Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui reçut en une nuit de Noël une des grâces les plus importantes de sa vie. Il s’agit d’une grâce de libération, liée à la découverte de la force de Dieu dans la faiblesse de l’Enfant. Jeune adolescente, Thérèse était littéralement paralysée par une sensibilité excessive dont elle ne parvenait pas à se délivrer. À travers un événement anodin en apparence (une réflexion un peu brutale de son père fatigué), Thérèse reçut la grâce de se vaincre elle-même, se laissant revêtir de la force du Dieu tout-puissant manifesté dans un petit enfant à Noël. C’est une véritable transformation, une conversion intérieure que vécut Thérèse. Elle la relate comme une expérience de l’infusion de la charité en son cœur, cette charité qui est l’amour divin même qui poussa le Verbe à s’incarner pour rejoindre notre humanité. Avec elle, appelons ce surgissement de l’Amour de Dieu en notre cœur. À la prière de Marie et de Joseph, que le Fils de Dieu naisse en nos cœurs pour y revivre son mystère d’Amour, comme en un nouveau Bethléem. Fr. Anthony-Joseph, ocd Haut

 
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, manuscrit autobiographique A (45 r°v°)

J'étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité (...) Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d'entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l'enfance !... Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël, en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte, Jésus le doux petit Enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière... en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire "une course de géant !..." La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit depuis que rarement et difficilement ce qui justifia cette parole qui m'avait été dite : "Tu pleures tant dans ton enfance que plus tard tu n'auras plus de larmes à verser !..."

Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l'enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion. – Nous revenions de la messe de minuit où j'avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant. En arrivant aux Buissonnets je me réjouissais d'aller prendre mes souliers dans la cheminée, cet antique usage nous avait causé tant de joie pendant notre enfance que Céline voulait continuer à me traiter comme un bébé puisque j'étais la plus petite de la famille... Papa aimait à voir mon bonheur, à entendre mes cris de joie en tirant chaque surprise des souliers enchantés, et la gaîté de mon Roi chéri augmentait beaucoup mon bonheur, mais Jésus voulant me montrer que je devais me défaire des défauts de l'enfance m'en retira aussi les innocentes joies, il permit que Papa fatigué de la messe de minuit éprouvât de l'ennui en voyant mes souliers dans la cheminée et qu'il dît ces paroles qui me percèrent le cœur : "Enfin, heureusement que c'est la dernière année !..." Je montais alors l'escalier pour aller défaire mon chapeau, Céline connaissant ma sensibilité et voyant des larmes briller dans mes yeux eut aussi bien envie d'en verser, car elle m'aimait beaucoup et comprenait mon chagrin : "O Thérèse ! me dit-elle, ne descends pas, cela te ferait trop de peine de regarder tout de suite dans tes souliers." Mais Thérèse n'était plus la même, Jésus avait changé son cœur ! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l'escalier et comprimant les battements de mon coeur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureuse comme une reine. Papa riait, il était aussi redevenu joyeux et Céline croyait rêver !... Heureusement c'était une douce réalité, la petite Thérèse avait retrouvé la force d'âme qu'elle avait perdue à 4 ans et demi et c'était pour toujours qu'elle devait la conserver !...

En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel... En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : "Seigneur, j'ai pêché toute la nuit sans rien prendre." Plus miséricordieux encore pour moi qu'Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons... Il fit de moi un pêcheur d'âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n'avais [jamais] senti aussi vivement... Je sentis en un mot la charité entrer dans mon coeur, le besoin de m'oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !...