Thérèse et les prêtres

Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. Vous êtes le corps du Christ, et membres chacun pour sa part. (1 Co 13, 4-7. 23)
... Par ces mots que nous connaissons bien, saint Paul, en s’adressant aux chrétiens de Corinthe, entendait parler de la diversité et de l’unité des croyants dans le Corps du Christ qu’est l’Église : chacun occupe une place spécifique, et irremplaçable, en connexion étroite avec tous ses frères et sœurs dans la foi. Aujourd’hui, en nous mettant à l’école de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, et tandis que l’Année sacerdotale voulue par le pape Benoît XVI touche à sa fin, je vous propose de découvrir un peu mieux le rapport que Thérèse a entretenu avec le ministère des prêtres, en espérant que cela puisse nous éclairer sur notre propre rapport au ministère presbytéral, et plus encore sur notre propre vocation dans l’Église.

I - Au cœur de la vocation carmélitaine de Thérèse

Thérèse devint Carmélite pour l’amour de "Jésus seul", mais elle n’ignorait pas que l’Ordre dans lequel elle entrait avait une mission spécifique dans l’Église. En effet, la vie toute consacrée à la contemplation que mènent les Carmélites possède une intention apostolique de fond, selon ce que le Seigneur inspira à la grande réformatrice de l’Ordre du Carmel, sainte Thérèse d’Avila. Celle-ci donna comme mission spécifique à ses filles de prier pour l’Église et spécialement pour ses pasteurs et ses théologiens, pour les évêques et les prêtres. Thérèse Martin savait bien cela, et elle le résume en une phrase lapidaire qui nous laisse entendre combien l’attention aux prêtres tint une place fondamentale dans sa vocation. En effet, la veille de sa profession monastique, elle exprima ainsi la raison pour laquelle elle était devenue Carmélite :

Ce que je venais faire au Carmel, je l’ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l’examen qui précéda ma profession : "Je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres." (Ms A 69 v°)

À vrai dire, c’est par une prise de conscience progressive qu’elle a réalisé cela. Car, lorsque, jeune fille désirant se consacrer au Seigneur en entrant au Carmel, elle découvrit que les Carmélites portaient spécialement dans leur prière les prêtres et les pécheurs, elle manifesta d’abord une certaine surprise :

La seconde expérience que j’ai faite regarde les prêtres. N’ayant jamais vécu dans leur intimité, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel. Prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les âmes des prêtres, que je croyais plus pures que le cristal, me semblait étonnant !... (Ms A 56 r°)

La relative naïveté de cette remarque peut nous faire sourire, mais il faut nous souvenir que Thérèse vivait dans la société d’une petite ville normande de la fin du XIXe siècle, et que, comme elle le sous-entend, les Martin ne fréquentaient pas personnellement les prêtres de Lisieux. Le Seigneur va se charger de donner à Thérèse une occasion de vivre en compagnie de nombreux prêtres durant le pèlerinage qu’elle vit à Rome, quelques mois avant son entrée au Carmel.

Ah ! j’ai compris ma vocation en Italie, ce n’était pas aller chercher trop loin une si utile connaissance... Pendant un mois j’ai vécu avec beaucoup de saints prêtres et j’ai vu que, si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n’en sont pas moins des hommes faibles et fragiles... Si de saints prêtres que Jésus appelle dans son Évangile : "Le sel de la terre" montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? Jésus n’a-t-Il pas dit encore : "Si le sel vient à s’affadir, avec quoi l’assaisonnera-t-on ?" O ma Mère ! qu’elle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d’être l’apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu’ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples... Il faut que je m’arrête, si je continuais de parler sur ce sujet je ne finirais pas!... (Ms A 56)

Thérèse reste très discrète dans son manuscrit sur ce qui, dans le comportement de ces prêtres, lui a permis de réaliser qu’ils avaient besoin de prière. Sa sœur Céline, future sœur Geneviève au Carmel de Lisieux, qui participa elle aussi au fameux pèlerinage, s’est de son côté chargée de nous laisser plus de détails. Mais à vrai dire, la découverte que fit Thérèse consiste tout simplement en ce que nous venons d’entendre : "si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n’en sont pas moins des hommes faibles et fragiles". Pour le dire avec nos mots d’aujourd’hui, si le prêtre est appelé à vivre dans l’intimité du Seigneur, à dispenser les sacrements, à être d’une certaine façon un véritable "homme de Dieu", il n’est pas moins un être humain, susceptible d’être fatigué par un voyage, de manifester de l’impatience, de prendre un goût prononcé aux bonnes choses… Tout cela est peut-être bien anodin pour nous… Alors, Thérèse s’est-elle effrayée pour rien ? Non, bien sûr ! Mais, avec le grand sens spirituel qui était le sien, elle réalisa profondément combien ces broutilles de la vie de tous les jours peuvent devenir un obstacle sur le chemin de la consécration totale au Seigneur, si l’on s’y attache excessivement : "Si de saints prêtres montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ?"

Je trouve remarquable la qualité du regard que Thérèse porte sur les événements. À cause de l’image idéalisée qu’elle avait, nous pourrions croire qu’elle tombe de haut en se confrontant à la réalité, et que le choc de la désillusion risque de lui faire perdre tout souci de prière pour ces personnes qui ne sont pas telles qu’elle s’imaginait qu’elles doivent être. Or, il n’en est rien. La confrontation à la réalité des faits, loin de démobiliser Thérèse, lui faire vivre une sorte de sursaut spirituel : elle porte dans la prière les prêtres qu’elle a rencontrés, et qu’elle appelle de "saints prêtres", mais qui n’en sont pas pour autant protégés des tentations ordinaires que connaît tout un chacun. Plus encore, elle prend en charge ceux qui pourraient vivre dans une certaine tiédeur.

II - Un désir étonnant : le désir du sacerdoce

Une fois entrée au Carmel, Thérèse laisse le Seigneur creuser en elle ce zèle pour les prêtres. Il se double aussi d’un désir qui peut nous paraître assez étonnant : celui de participer à la mission spécifique du prêtre. C’est ce que Thérèse a exprimé dans le Manuscrit B, qu’elle écrivit au cours de sa retraite personnelle de septembre 1896. Elle est tout à fait heureuse dans sa vocation de Carmélite, elle en pressent la fécondité spirituelle mystérieuse, mais il lui semble que le Seigneur met en elle encore d’autres désirs.

Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire... il n’en est pas ainsi... Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de Guerrier, de Prêtre, d’Apôtre, de Docteur, de Martyr ; enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus toutes les œuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Église... Je sens en moi la vocation de Prêtre ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes !... Mais hélas ! tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de Saint François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce. O Jésus! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ? (Ms B 2v°)

C’est là un texte enflammé où nous voyons Thérèse aux prises avec les immenses désirs que le Seigneur met en son cœur pour l’amour de Dieu et pour le service de l’Église. Elle énumère toute une série de vocations diverses qu’elle voudrait pouvoir assumer, afin d’être présente sur tous les fronts, pour aimer Jésus et Le faire aimer. Le désir du sacerdoce occupe là une place particulière. Qu’est-ce que Thérèse retient du ministère sacerdotal ? Elle se focalise sur la célébration de l’Eucharistie : donner ainsi Jésus aux âmes. Voilà ce qui l’attire dans le ministère du prêtre, ce qui lui fait porter envie aux ministres du Seigneur : le fait d’être celui qui sacramentellement rend Jésus réellement présent dans son Église, pour la nourriture du peuple de Dieu. Notons au passage que Thérèse va droit à l’essentiel, c’est-à-dire à la finalité sacramentelle. Elle est évidemment bien loin d’un langage revendicatif qui verrait le ministère du prêtre comme un pouvoir à acquérir. Non, Thérèse ne se situe pas au niveau de la revendication d’un pouvoir pour elle-même, mais à un niveau bien plus profond : celui du désir de servir le Seigneur et son Église.

À plusieurs reprises, à la fin de sa vie, elle va même jusqu’à confier ce qu’elle aurait fait si, par impossible, elle avait pu devenir prêtre :

Si j’avais été prêtre, j’aurais appris l’hébreu et le grec, je ne me serais pas contentée du latin, comme cela j’aurais connu le vrai texte dicté par l’Esprit Saint. (CJ 4.8.5)
Que j’étais fière quand je disais les oraisons tout haut au milieu du Chœur ! parce que je pensais que le prêtre disait les mêmes oraisons à la Messe et que j’avais comme lui le droit de prier tout haut devant le Saint Sacrement, de donner les bénédictions, les absolutions, de dire l’Évangile quand j’étais première chantre. (CJ 6.8.6)
Que j’aurais donc bien voulu être prêtre pour prêcher sur la Sainte Vierge ! Une seule fois m’aurait suffi pour dire tout ce que je pense à ce sujet. (CJ 21.8.3)

III - En communion : la Carmélite, sœur spirituelle du prêtre

Mais nous nous doutons bien que Thérèse ne va pas se résoudre à capituler face à l’impossible. Au contraire, elle va découvrir une nouvelle dimension de sa propre vocation de Carmélite, et elle va ainsi recevoir du Seigneur le moyen de communier en profondeur au ministère des prêtres. Cela lui fut donné providentiellement, lorsque sa prieure lui demanda de prendre en charge dans la prière les intérêts spirituels d’un premier missionnaire, puis d’un second, dont elle devint la sœur spirituelle :

Depuis bien longtemps j’avais un désir qui me paraissait tout à fait irréalisable, celui d’avoir un frère prêtre, je pensais souvent que si mes petits frères ne s’étaient pas envolés au Ciel j’aurais eu le bonheur de les voir monter à l’autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire des petits anges je ne pouvais plus espérer de voir mon rêve se réaliser ; et voilà que non seulement Jésus m’a fait la grâce que je désirais, mais Il m’a unie par les liens de l’âme à deux de ses apôtres, qui sont devenus mes frères... Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détails comment Jésus combla mon désir et même le dépassa, puisque je ne désirais qu’un frère prêtre qui chaque jour pense à moi au saint autel. Ce fut notre Ste Mère Thérèse [d’Avila] qui m’envoya pour bouquet de fête en 1895 mon premier petit frère. J’étais au lavage bien occupée de mon travail lorsque mère Agnès de Jésus me prenant à l’écart me lut une lettre qu’elle venait de recevoir. C’était un jeune séminariste inspiré, disait-il, par Ste Thérèse qui venait demander une sœur qui se dévouât spécialement au salut de son âme et l’aidât de ses prières et sacrifices lorsqu’il serait missionnaire afin qu’il puisse sauver beaucoup d’âmes. Il promettait d’avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur, lorsqu’il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Mère Agnès de Jésus me dit qu’elle voulait que ce soit moi qui devînt la sœur de ce futur missionnaire. (Ms C 31 v°)

Dès lors, Thérèse entame une correspondance suivie avec ses deux frères spirituels, et elle y fut fidèle jusqu’à l’épuisement de ses forces, au cours de l’été 1897. C’est encore à eux qu’elle envoie ses dernières lettres les plus longues. Cette relation de fraternité spirituelle lui fait découvrir la connivence profonde, la complémentarité entre la vocation des prêtres et sa propre vocation de Carmélite, pour le service de l’Église :

Je serai vraiment heureuse de travailler avec vous au salut des âmes ; c’est dans ce but que je me suis faite carmélite ; ne pouvant être missionnaire d’action, j’ai voulu l’être par l’amour et la pénitence comme Sainte Thérèse [d’Avila]. (LT 189)

Thérèse vit alors une communion mystérieuse à la grâce du ministère presbytéral. Depuis la clôture étroite de son monastère, elle part pour ainsi dire en mission au bout du monde, par la pensée et la prière ardente :

Travaillons ensemble au salut des âmes ; moi je puis faire bien peu de chose, ou plutôt absolument rien si j’étais seule, ce qui me console c’est de penser qu’à vos cotés je puis servir à quelque chose ; en effet le zéro par lui-même n’a pas de valeur, mais placé près de l’unité il devient puissant, pourvu toutefois qu’il se mette du bon côté, après et non pas avant !... C’est bien là que Jésus m’a placée et j’espère y rester toujours, en vous suivant de loin, par la prière et le sacrifice. (LT 226)

Et… ce n’était que le commencement d’une grande mission :

Je ne connais pas l’avenir, cependant si Jésus réalise mes pressentiments, je vous promets de rester votre petite sœur là-haut. Notre union loin d’être brisée deviendra plus intime, alors il n’y aura plus de clôture, plus de grilles et mon âme pourra voler avec vous dans les lointaines missions. Nos rôles resteront les mêmes, à vous les armes apostoliques, à moi la prière et l’amour... (LT 220)

Conclusion

Nous avons donc pu découvrir que l’attention aux prêtres a tenu une place essentielle dans le cheminement de Thérèse, et possède un lien très fort avec sa vocation de moniale. Comme Carmélite, elle a assumé d’une façon éminente le charisme qui fut reçu par sainte Thérèse d’Avila à l’époque de la Réforme de l’Ordre du Carmel, et que celle-ci a transmis à sa famille spirituelle : donner à la prière contemplative une intention apostolique, spécialement en priant pour les prêtres. Cela a permis à Thérèse de progresser à la fois dans la vérité de sa vocation carmélitaine, et aussi de grandir dans un regard réaliste sur le ministère sacerdotal : consacrés au Seigneur et appelés au service de l’Église, les prêtres demeurent des êtres humains, et la charge qui est la leur nécessite la prière du peuple de Dieu à leur intention.

Pendant cette Année sacerdotale, il me semble que ce témoignage est précieux pour nous. En effet, l’Année sacerdotale voulue par notre Saint Père le Pape Benoît XVI touche à sa fin. Qu’en retiendrons-nous ? Les temps de grâce que l’Église nous donne ne doivent pas seulement être des moments passagers d’enthousiasme et d’exaltation. Il me semble qu’ils doivent aussi être l’occasion de laisser le Seigneur déposer en nous des semences profondes qui vont fructifier pendant toute notre vie. Alors, qu’aurons-nous vécu pendant cette Année sacerdotale ? Si nous sommes un peu plus convaincus qu’avant de la grandeur du ministère des prêtres, de l’importance d’accueillir des vocations dans notre Église, ce ne sera déjà pas mal. Mais il me semble que le Seigneur et nos prêtres méritent encore mieux de notre part – sans négliger bien sûr cela. En effet, à l’exemple de Thérèse, je crois que nous pouvons demander au Seigneur la grâce de nous sentir profondément concernés, chacun de nous, personnellement, par ce que nos prêtres vivent. "Le prêtre n’est pas prêtre pour lui. Il n’est pas pour lui, il est pour vous", disait saint Jean-Marie Vianney. Demandons alors au Seigneur la grâce d’un authentique renouvellement dans la reconnaissance et la sollicitude spirituelle pour nos prêtres, afin de grandir toujours plus dans cette communion profonde qui doit vivifier le Corps qu’est l’Église.

Pendant le temps de prière que nous allons vivre maintenant, devant le Saint Sacrement exposé (Saint Sacrement que le Seigneur a voulu nous donner par l’intermédiaire du ministère des prêtres), laissons monter à notre mémoire, sous le regard du Seigneur, le visage des prêtres que le Seigneur a mis sur notre chemin : recevons du Seigneur la prière qu’il désire que nous lui adressions pour eux : action de grâce, reconnaissance, intercession…

fr. Anthony-Joseph Pinelli, ocd, Notre-Dame d’Auteuil, le 10 avril 2010

Références

CJ : Carnet Jaune (Sr Agnès de Jésus)
LT : Lettres
Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C

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