Je souffre, mais est-ce que je souffre bien ?
Nous sommes dans le temps privilégié du Carême, invités à méditer la Pâque de Notre Seigneur. Le Christ nous rejoint dans nos souffrances. Thérèse a beaucoup souffert dans sa vie, elle en a beaucoup parlé. A quelques semaines de sa mort, elle a 24 ans, alors que ses poumons sont détruits par la tuberculose et qu’elle s’asphyxie lentement, elle dit :
Je souffre beaucoup, mais est-ce que je souffre bien ? (CJ 18 août)
...

La souffrance ? Elle est partout, elle nous atteint tous. Il y a des souffrances physiques, psychiques, spirituelles. Elle touche la totalité de notre être. C’est un mal absolu, elle m’empêche d’être bien, d’être heureux, elle produit colère, révolte, tristesse, dépression. La souffrance est une épreuve, elle peut ébranler ma foi, mon espérance, ma charité. Devant une expérience aussi négative qui atteint le fond de mon être, comment tenir toute sa vie ? C’est une question de toute éternité, pour toute l’humanité, et toujours d’actualité. La souffrance a un caractère ontologique. Pour les chrétiens, elle a quelque chose à dire de notre condition humaine, déchue. Elle anticipe la mort, l’anéantissement de notre vie. Dans la rencontre avec Moïse, Dieu parle immédiatement de la souffrance :

L’Eternel dit : J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en Egypte, je connais ses douleurs. (Ex 3,7)

Nous savons qu’elle a été assumée par Dieu lui-même en son Fils Jésus. Nous avons l’espérance qu’elle n’existera pas dans la Jérusalem Céleste. Mais qu’est-ce que cela change quand elle nous atteint dans notre vie présente ?

La question de Thérèse a quelque chose d’incongru : y aurait-il une bonne et une mauvaise manière de souffrir ? Cette question nous interpelle. Il y a un élément positif dans cette interrogation. Si je ne peux éviter la souffrance, bien souffrir aurait quelque chose de réconfortant. Notre capacité de résistance va révéler la solidité de notre être. Thérèse nous dit que la façon dont on souffre révèle quelque chose de nous, et finalement touche à l’essentiel. Et cela reste vrai quelle que soit l'expérience de la souffrance. C’est assurément une épreuve complexe, un révélateur.

Thérèse a beaucoup souffert. Dès la naissance, elle est mise en nourrice, puis elle perd sa mère à 4 ans et s’exile à Lisieux. Sa sœur aînée, qu'elle avait choisie comme "mère de remplacement", entre au Carmel quand elle a 9 ans ! Son caractère enjoué de ses premières années s’était déjà assombri. Elle souffre alors de crises de panique ou d’hallucinations. ... Elle en sortira par la grâce du sourire de la Vierge mais son âme en sera troublée et pendant 18 mois elle sera torturée par de pénibles scrupules jusqu’à la dépression, et cela jusqu’à la grâce de Noël de ses 14 ans. Après s’être battue pour entrer précocement au Carmel, la tranquillité sera courte, avec les premiers signes de la maladie cérébrale de son père, puis son internement à Caen. Elle dira :

Tout est tristesse (LT 78), je suis privée de consolation (LT 76), rien auprès de Jésus, sécheresse !… ma vie commune est criblée. (LT 74)

On la rendra même responsable de la maladie de son père ! A Pâques 1896, c’est la première hémoptysie de la tuberculose qui va la ronger en 18 mois, et l’entrée dans une nuit spirituelle jusqu’au bout : la souffrance, elle l’a connue ! Mais elle a connu aussi un cheminement spirituel exceptionnel. C’est cela qu’elle a à nous dire.

La souffrance comme décentrement de soi

Notre aptitude à supporter la souffrance dépend de notre capacité à nous décentrer de nous-même, capacité qui nous permet d’avancer sur notre chemin de foi. Si je reste centré sur moi-même, la souffrance que je subis est intolérable : elle est source de mal car mes réactions ne seront pas dictées par l’amour. C’est bien le péché qui rend la souffrance si pénible. Le décentrement de soi, contenu dans le Mystère Pascal, le mourir à soi-même, la mort du "vieil homme" pour ressusciter, est don de Dieu (au baptême) qui doit être assimilé par la créature que nous sommes, tout au long de notre vie. Elle dit :

Oh ! qu'il en coûte de vivre, de rester sur cette terre d'amertume et d'angoisse... Mais demain... dans une heure, nous serons au port, quel bonheur ! Ah! qu'il fera bon contempler Jésus face à face pendant toute l'éternité…un bonheur sans nuage !... Comment donc Jésus a-t-il fait pour détacher ainsi nos âmes de tout le créé ? Ah ! il a frappé un grand coup... mais c'est un coup d'amour. Dieu est admirable, mais surtout il est aimable, aimons-le donc... aimons-le assez pour souffrir pour lui tout ce qu'il voudra, même les peines de l'âme, les aridités, les angoisses, les froideurs apparentes... Ensemble... Toujours ensemble (LT 94)

On ne peut être chrétien sans ce décentrement. Que valent nos propres souffrances en regard de toutes celles de l’humanité qui défigurent le Christ ? Cet objectif de décentrement sera atteint quand nous serons capables de souffrir, non dans l’angoisse mais dans la paix. Et c’est "ensemble, toujours ensemble", que nous y arriveront, Thérèse souligne ainsi le rôle essentiel du Corps Mystique du Christ, son Eglise, et que "hors de l’Eglise, point de salut".

La souffrance comme ouverture à la prière

Nous venons de recevoir une lettre de ma Tante, où elle nous disait tous vos chagrins. L'état de ce bon Monsieur David (il est en train de mourir) nous attriste bien, je comprends, mon cher Oncle, combien vous devez souffrir, car il n'y a rien d'aussi pénible que de voir souffrir ceux qu'on aime. Quoique loin de vous, votre petite nièce prend bien part à votre peine, elle voudrait être auprès de son bon Oncle pour le consoler, mais hélas! que pourrait-elle faire ? Non, il est préférable pour elle d'être au Carmel, là du moins, elle peut prier autant qu'elle le veut celui qui seul peut donner la consolation, de la répandre abondamment dans le coeur de son cher Oncle. Quel bonheur de penser qu’au Ciel nous serons réunis pour ne plus nous quitter, sans cet espoir la vie ne serait vraiment pas supportable. Ah ! Qu’il me semble que la couronne qui vous est réservée est belle. Il ne peut en être autrement puisque toute votre vie n'est qu'une croix perpétuelle et que Dieu n'agit ainsi qu'avec les grands saints (LT 59)

L’ultime et la plus forte souffrance est la perte des êtres chers. L’antidote est l’espérance du salut donnée par la foi, soutenue par la prière. Thérèse perçoit que prier Celui qui donne la consolation par l’espérance de la Résurrection vaut mieux que d’exprimer des condoléances. C’est en remettant notre souffrance de la séparation à Jésus crucifié et mort sur la Croix que nous aidons nos défunts à traverser la mort à la rencontre du Ressuscité.

La souffrance source de paix

En janvier 1889, elle commence son Noviciat. Son père ne pourra pas assister à la prise d’habit. Un mois plus tard il est interné à Caen. Certains disent qu’elle est responsable de la maladie de son père. Céline la tient au courant. Cette étape, la plus pathétique de sa vie, va être d’une grande richesse spirituelle. Thérèse écrit des lettres importantes :

Ta lettre a mis une grande tristesse dans mon âme !... Pauvre petit Père !... Non, les pensées de Jésus ne sont pas nos pensées et ses voies ne sont pas nos voies... Il nous présente un calice aussi amer que notre faible nature peut le supporter !... ne retirons pas nos lèvres de ce calice préparé par la main de Jésus... Voyons la vie sous son jour véritable... C'est un instant entre deux éternités... Souffrons en paix...
J'avoue que ce mot de paix me semblait un peu fort, mais l'autre jour en y réfléchissant, j'ai trouvé le secret de souffrir en paix... Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie... Pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus veut. Pour être l'épouse de Jésus il faut ressembler à Jésus, Jésus est tout sanglant, il est couronné d'épines !
Le cantique de la souffrance unie à ses souffrances est ce qui ravit le plus son cœur ! Jésus brûle d'amour pour nous... Regarde sa Face adorable ! Regarde ces yeux éteints et baissés ! Regarde ces plaies... Regarde Jésus dans sa Face... Là tu verras comme il nous aime. (LT 87)

Thérèse est, en quelque sorte, docteur de la Sainte Face. Quand nous souffrons, il faut contempler la Sainte Face. Céder au désespoir devant la souffrance, c’est être vaincu par le péché, c’est abandonner le Christ qui gravit par amour pour nous le Golgotha. Dans la Passion, toutes les vies des hommes sont compactées et emportées par le Christ sur la Croix qui s’ouvre à la Résurrection. Tenir dans la souffrance, c’est garder notre espérance en Jésus-Christ et survivre. Thérèse a compris la force des martyrs, capables de vaincre les angoisses et les douleurs des tortures qu’on leur fait subir, telle Sainte Agnès préférant mourir à 12 ans pour le Christ, pure folie pour le monde ! Je pense aussi à la mère d’Inès, cette scoute d’Auteuil de 13 ans, foudroyée dans son camp d’été il y a quelques années, qui invitait l’assemblée venue aux obsèques à fêter l’entrée de sa fille au Ciel, pure folie pour le monde !

Ces paroles de Thérèse sur la paix qui n’est pas joie ressentie m’aident à comprendre pourquoi dans nos assemblées certains peuvent se plaindre, finalement à tort, de la tristesse des gens, illustrée par cette parole de Nietzsche : "je croirai dans le Dieu des chrétiens quand les chrétiens auront des têtes de sauvés à la sortie des églises". Le chrétien porte sa croix et aide le Christ à porter la sienne. Il le suit, dans la souffrance, à la recherche de la paix que le Ressuscité soufflera sur ses disciples. Cette paix n’a rien d’une joie exubérante qui ne peut être que brève. Le chrétien cherche "le durable", Thérèse dira :

L’infini n’a ni bornes, ni fond, ni rivage. (LT 85)

Le chrétien ne recherche pas la souffrance (c’est le non-sens doloriste), il sait qu’elle saura le trouver. Non ! Le chrétien, par amour pour le Christ, n’a plus peur d’affronter la souffrance, car il y éprouve l’amour qui détruit toute souffrance pour établir la paix.

La souffrance source de joie

Poursuivons sur le thème de la joie non sentie selon l’expression de Thérèse. Nous sommes à la même période du Noviciat, Thérèse a 16 ans. Son père vient d’être interné :

J'ai besoin ce soir de venir avec ma Céline me plonger dans l'infini... j'ai besoin d'oublier la terre... ici-bas tout me fatigue, tout m'est à charge... Je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir pour Jésus, mais cette joie non sentie est au-dessus de toute joie !

Tenir de tels propos montre combien Thérèse est éprouvée. La souffrance peut nous écraser. Il faut pouvoir s’échapper, "plonger dans l’infini" pour s’alléger. Il faut donner un sens à la souffrance. Thérèse l’énonce : il faut souffrir pour Jésus, alors, avec étonnement, on découvre une joie sans joie mais qui dépasse la joie habituelle. Que se passe-t-il ? Elle poursuit :

La vie passe... L'éternité s'avance à grands pas... Bientôt nous vivrons de la vie même de Jésus... après avoir été abreuvées à la source de toutes les amertumes, nous serons déifiés à la source même de toutes les joies, de tous les délices... Bientôt, petite Soeur, d'un seul regard nous pourrons comprendre ce qui se passe dans l'intime de notre être !... La figure de ce monde passe... Bientôt nous verrons de nouveaux cieux, un Soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des mers éthérées, des horizons infinis!... L'immensité sera notre domaine... nous ne serons plus prisonnières sur cette terre d'exil... tout sera PASSE !

Il faut intégrer la souffrance dans une perspective. Si je ne rencontrais pas la souffrance, éprouverais-je le besoin de salut ? Confiant dans ce salut, portant cette espérance, le passage douloureux de la vie devient supportable. La mission du Christ a été de nous révéler l’immense amour du Père à notre égard. En prenant chair, il a emporté nos souffrances sur la Croix pour nous en délivrer : l’amour jusqu’au bout, jusqu’au don de sa vie, peut triompher de la souffrance, c’est la clef du Royaume. Thérèse ajoute :

L'amour ne se paie que par l'amour et les plaies de l'amour ne se guérissent que par l'amour. Offrons bien nos souffrances à Jésus pour sauver les âmes, pauvres âmes !... elles ont moins de grâces que nous, et pourtant tout le sang d'un Dieu a été versé pour les sauver... pourtant Jésus veut bien faire dépendre leur salut d'un soupir de notre coeur... Quel mystère !... Si un soupir peut sauver une âme, que ne peuvent faire des souffrances comme les nôtres ?... Ne refusons rien à Jésus ! (LT 85)

La souffrance est une "plaie de l’amour". C’est particulièrement évident dans la perte d’un être cher. Le mot plaie nous renvoie à la plaie du côté du Christ qui libère l’eau et le sang, signes de l’amour qui nous guérit.

Par le baptême, nous sommes nés au regard de Dieu sur le monde. Beaucoup de païens, refermés sur eux-mêmes par le péché, ne souffrent que pour eux-mêmes. Quand ils perdent un être cher, ils pleurent sur l’absence de l’autre pour eux, et plus ou moins consciemment sur la perte d’amour pour eux. Le disciple du Christ, comme le Christ, accède à la conscience des souffrances de tout ceux qui l’entourent. Il prend conscience de la souffrance qui écrase le monde, symbolisée par le poids de la Croix qui fait plier et tomber le Christ. Ainsi le disciple souffre des milles morts qu’il côtoie, et pas seulement de ses propres souffrances. C’est alors qu’il croise le regard du Christ qui monte vers le Golgotha. Il contemple l’amour qui le regarde et qui embrasse tous les hommes. Il sent la force libératrice qui le soulève et offre ses propres souffrances qui font avancer le Christ vers la Résurrection. C’est le mystère de la joie de Pâques contenue dans le Vendredi Saint. Une joie non sentie mais d’une intensité divine : "nous serons déifiées à la source de toutes les joies", chacune de ses joies représentant une âme sauvée.

Remise dans sa dimension pascale, la souffrance est mystérieusement liée à l’amour. Compagne de notre vie, elle devient chemin vers la Résurrection. Nos souffrances, notre vie, sont une longue ascension vers le Golgotha. Ainsi Thérèse peut dire :

Quand on pense que si le bon Dieu nous donnait l'univers tout entier, avec tous ses trésors cela ne serait pas comparable à la plus légère souffrance. Quelle grâce quand le matin nous ne nous sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c'est alors le moment de mettre la cognée à la racine de l'arbre;
… c'est alors le moment difficile, on est tenté de laisser tout là, mais dans un acte d'amour même pas senti, tout est réparé et au-delà, Jésus sourit, il nous aide sans en avoir l'air, et les larmes que lui font verser les méchants sont essuyées par notre pauvre et faible petit amour. L'amour peut tout faire, les choses les plus impossibles ne lui semblent pas difficiles, Jésus ne regarde pas autant à la grandeur des actions ni même à leur difficulté qu'à l'amour qui fait faire ces actes. (LT 65)

Ce n’est pas dans la sécurité de la richesse et du pouvoir que l’homme se réalise car ce ne sont pas les lieux de l’amour, reportons-nous au récit des Tentations (Lc 4,1-13). La souffrance, si nous voulons bien la déposer au pied de la Croix, c’est-à-dire en disant notre amour à Jésus qui souffre pour nous sauver, devient grâce. Le Christ alors ne pleure plus de la souffrance que lui inflige les pécheurs mais il sourit parce que nous lui signifions que nous sommes sensibles à l’amour qu’il nous porte. Il sourit, laissant transparaître sur sa Face défigurée, la joie de Dieu, et il nous emporte dans la Résurrection.

La souffrance et le salut des âmes

Revenons sur cette dernière révélation de Thérèse au sujet de la souffrance, déjà évoquée précédemment, mais il faut y revenir car c’est essentiel :

La vie souvent est pesante, quelle amertume... si encore on sentait Jésus, oh ! on ferait bien tout pour lui, mais non, il parait à mille lieues, nous sommes seules avec nous-même. Mais que fait-il donc ce doux ami, il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse ?
Hélas ! il n'est pas loin, il est là tout près, qui nous regarde, qui nous mendie cette tristesse, cette agonie, il en a besoin pour les âmes, pour notre âme, Il veut nous donner une si belle récompense, ses ambitions pour nous sont si grandes. Hélas ! il lui en coûte de nous abreuver de tristesses, mais il sait que c'est l'unique moyen de nous préparer à "le connaître comme il se connaît et à devenir des Dieux nous-mêmes" Oh ! quelle destinée, que notre âme est grande...
Elevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre, plus haut l'air est pur, Jésus se cache, mais on le devine, en versant des larmes on essuie les siennes, et la Ste Vierge sourit, pauvre Mère, elle a eu tant de peine à cause de nous, il est juste que nous la consolions un peu en pleurant et souffrant avec elle. (LT 57)

Le Salut nécessite la souffrance de Jésus et de sa mère. Nous sommes frères du Christ, fils de notre mère l’Eglise, fils de Dieu. Si la souffrance est objectivement absurde, elle est, malheureusement, mais elle a pour nous un sens : Dieu s’est donné à nous, par amour, dans la souffrance. Il a lié amour et souffrance. En acceptant nos souffrances nous participons à son action de salut, nous soulageons sa souffrance, non pas en en retirant quoi que ce soit, mais "il nous regarde", "mendie notre tristesse". Notre combat personnel contre la souffrance l’aide, nous sommes plus proches de le comprendre, nous donnons du prix à sa souffrance. La souffrance prend sens quand nous souffrons en regardant le Christ souffrant qui lui aussi nous regarde. C’est à ce niveau de profondeur dans la communion que le salut atteint son but.

Et c’est cela qui explique que Thérèse soit patronne des missions et qu’elle ait pu de son vivant et depuis sa mort terrestre soutenir tant de missionnaires, la mission étant de sauver des âmes. Elle écrit à l’abbé Bellière, dont la vocation est fragile :

Monsieur l'Abbé, vous venez chercher des consolations auprès de celle que Jésus vous a donnée pour soeur et vous en avez le droit. Puisque notre Révérende Mère me permet de vous écrire, je voudrais répondre à la douce mission qui m'est confiée, mais je sens que le plus sûr moyen d'arriver à mon but, c'est de prier et de souffrir... Travaillons ensemble au salut des âmes, nous n'avons que l'unique jour de cette vie pour les sauver et donner ainsi au Seigneur des preuves de notre amour. Le lendemain de ce jour sera l'éternité, alors Jésus vous rendra au centuple les joies si douces et si légitimes que vous lui sacrifiez, il connaît l'étendue de votre sacrifice, il sait que la souffrance de ceux qui vous sont chers augmente encore la vôtre, mais Lui aussi a souffert ce martyre; pour sauver nos âmes il a quitté sa Mère, il a vu la Vierge Immaculée, debout au pied de la croix, le Coeur transpercé d'un glaive de douleur, aussi j'espère que notre Divin Sauveur consolera votre bonne Mère, et je le lui demande instamment. (LT 213)

et au Père Roulland, missionnaire au Viet Nam qui réclame des moyens humains :

Déjà vos souffrances ont sauvé bien des âmes. Saint Jean de la Croix a dit : "Le plus petit mouvement de pur amour est plus utile à l'Eglise que toutes les oeuvres réunies." S'il en est ainsi, combien vos peines et vos épreuves doivent être profitables à l'Eglise, puisque c'est pour le seul amour de Jésus que vous les souffrez avec joie. (LT 221)

Dans ce passage, Thérèse nous résume le sens de la souffrance et la façon pour le chrétien de la surmonter. Le Salut, qui nous promet une terre nouvelle sans souffrance ni mort, est atteint par le sens que l’on donne à la souffrance, l’amour. Il s’agit de souffrir par amour pour le Christ qui a souffert toutes nos souffrances par amour pour nous. Il a connu la torture, la mort par le supplice, l’abandon par ses amis, la douleur de sa mère au pied de la Croix, l’incompréhension des hommes, le silence du Père.
Le Christ sauve les hommes par l’amour vécu dans la souffrance, c’est le cœur du Mystère Pascal. Si je souffre en aimant le Christ, parce que mon cœur est saisi d’être autant aimé, cette souffrance "pour le seul amour de Jésus", comme dit Thérèse, acquiert la capacité de communier avec la souffrance du corps du Christ, et donc de sauver les âmes de ceux pour qui je prie quand je souffre, à commencer par mon âme elle-même.

"Nos peines et nos épreuves deviennent profitables à l’Eglise", nous dit Thérèse, l’Eglise, corps souffrant et ressuscité du Christ. Par nos souffrances et l’orientation de notre cœur, "ce petit mouvement de pur amour, dit St Jean de la Croix, nous sommes plus utiles à l’Eglise que toutes les œuvres réunies". Parce que nous sommes plongés par la souffrance et notre amour du Christ dans le cœur même de l’action du Salut, et cela est beaucoup plus opérant que toutes les œuvres humanitaires.

Ce qui est frappant dans l’action de Mère Térésa de Calcutta, c’est que son action réelle n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan des souffrances des pauvres gens qu’elle secourait. Mais la véritable puissance de son action s’est faite dans le cœur et l’âme des millions de gens qui ont vu ce qu’elle faisait. Les souffrances physiques de Jean-Paul II ont touché le cœur et l’âme de millions de gens et ont largement contribué à ce que l’humanité entière assiste à ses obsèques.

Lorsque nous rencontrons une personne souffrante et qu’elle témoigne de son amour du Christ, nous sommes touchés par le salut offert à tout homme. Et lorsque nous témoignons ainsi dans nos propres souffrances, nous trouvons ce que le monde nous cache, la joie du Ressuscité. C’est cela le Mystère de Pâques, passer de la souffrance humaine à la joie du Ressuscité. Cette promesse nous a été faite à notre Baptême. Comme tout homme, nous avons rencontré, nous rencontrons, et nous rencontrerons encore l’épreuve qui vérifiera notre foi, et comme Thérèse, nous devrons nous demander : "Est-ce que je souffre bien ?", c’est-à-dire "est-ce que j’aime assez fort le Christ qui souffre pour moi tellement il m’aime ?". C’est cela le martyre : affronter l’incontournable souffrance, et finalement la mort, en chrétien, c’est-à-dire comme le Christ. Telle est notre vocation : le martyre, témoignage de foi. On ne doit pas souffrir et mourir à fond perdu : grâce du Baptême oblige.

Vraiment, mon frère, je ne puis vous plaindre, puisqu'en vous se réalisent ces paroles de l'Imitation : "Quand vous trouverez la souffrance douce et que vous l'aimerez pour l'amour de Jésus-Christ, vous aurez trouvé le Paradis sur terre." (LT 221)

Et ce passage de l’Imitation que cite Thérèse ne doit pas être compris à contresens. Il ne s’agit pas d’aimer la souffrance pour la souffrance, nous ne sommes pas masos, mais de vivre la souffrance dans l’amour, l’amour du Christ, l’amour que le Christ a pour nous, et qui nous émeut comme un coup de foudre. Si nous vivons "bien" notre conversion chrétienne, "aimer le Christ tellement il nous aime", alors nous pourrons "souffrir avec joie", et comme dit l’Imitation, "vous aurez trouvé le Paradis sur terre", c’est-à-dire, nous serons conformes à notre Baptême, un "Vivant dans le Royaume". Et, en toute logique, Thérèse poursuit sa lettre :

Je ne m'inquiète pas du tout de l'avenir, je suis sûre que le bon Dieu fera sa volonté, c'est la seule grâce que je désire…
Je serais bien heureuse de travailler et de souffrir longtemps pour Lui, aussi je Lui demande de se contenter en moi, c'est-à-dire de ne faire aucune attention à mes désirs, soit de L'aimer en souffrant, soit d'aller jouir de Lui au Ciel. (LT 221)

Thérèse nous dit q’un chrétien ne doit pas s’inquiéter de l’avenir. "Que ta volonté soit faite" doit être notre lecture du présent et du futur. Souffrir ou mourir, mais toujours en aimant le Christ, alors tout est grâce, tout est joie.

Conclusion

Dieu nous apprend que l’homme n’a pas été créé pour souffrir éternellement. La vie nous apprend que tout homme est confronté à la souffrance dans toutes les dimensions de son être. La Face ensanglantée du Christ précède la Face transfigurée du Ressuscité. Mais la souffrance est aussi l’ultime tentation pour nous détourner de Dieu, elle éprouve notre liberté comme la Croix. Thérèse nous dit qu’en contemplant le Christ dans la perspective de la Résurrection nous pouvons affronter la souffrance et contribuer à la brèche que le Christ a ouverte dans le mur de la mort pour notre salut et le salut des hommes. La souffrance fait peur, et la peur nous fait fuir Dieu (Gn 3,10). Le Christ nous fait passer de la peur de la Passion à la paix du Ressuscité. "Souffrir bien", c’est offrir aux autres l’image du Christ souffrant dans la confiance à son Père. C’est rassurer les autres sur l’incapacité du mal à nous anéantir dans la violence et l’absurdité. Comme Thérèse, nous devons dire :

Je souffre ! Mais l'espoir de la Patrie me donne du courage, bientôt nous serons au Ciel. Là il n'y aura plus de jour ni de nuit mais la Face de Jésus fera régner une lumière sans égale ! (LT 95)

Elle recommande à sa sœur, mais cela vaut pour nous aussi :

Nous sommes si peu de choses… et pourtant Jésus veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices, de notre amour, il nous mendie des âmes… ah ! comprenons son regard ! si peu savent le comprendre, Jésus nous fait la grâce insigne de nous instruire lui-même, de nous montrer une lumière cachée !… Céline… la vie sera courte, l’éternité est sans fin… faisons de notre vie un sacrifice continuel, un martyre d’amour, pour consoler Jésus… Il n’y a qu’une seule chose à faire pendant la nuit, l’unique nuit qui ne viendra qu’une fois, c’est d’aimer, d’Aimer Jésus de toute la force de notre cœur et de lui sauver des âmes pour qu’il soit aimé… Oh ! faire aimer Jésus ! (LT 96)

Quelques heures avant sa mort, le 30 septembre 1897, elle dit :

Jamais je n’aurai cru qu’il était possible de tant souffrir ! Jamais ! Jamais ! Je ne puis m’expliquer cela que par les désirs ardents que j’ai eus de sauver des âmes"

Et à l’ultime moment de sa vie, Thérèse est en communion avec le Christ en Croix, sa mort est christique, elle dit : "Mon Dieu… je vous aime !…", puis rend son dernier souffle à Dieu. Frères et sœurs, ne cessons pas de contempler le Christ, et le Carême nous y entraîne. Alors comme lui, nous surmonterons la souffrance et même la mort. "Bien souffrir" nécessite ce chemin spirituel.

Hervé Carter, Notre-Dame d’Auteuil, le 13 mars 2010

Références

CJ : Carnet Jaune (Sr Agnès de Jésus)
LT : Lettres
Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C

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