“Pourquoi je t’aime, ô Marie”
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Ce titre est celui de la 54ème et dernière poésie (PN 54) de Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face, composée en mai 1897, quatre mois avant sa mort.

Si je te contemplais dans ta sublime gloire
Et surpassant l’éclat de tous les bienheureux
Que je suis ton enfant je ne pourrais le croire
O Marie, devant toi, je baisserais les yeux !… (strophe 1)

Thérèse veut nous dire tout de suite que l’immense figure de Marie, Mère de l’Eglise, Reine des Cieux, ne lui permet aucun accès à Marie. Qui serait donc cette femme inaccessible, elle qui est mère d’un Dieu qui se veut si proche !

En méditant ta vie dans le saint Evangile
J’ose te regarder et m’approcher de toi. (strophe 2)

Méditer la vie de Marie dans les Evangiles

Un siècle avant Jean-Paul II dans son encyclique “Redemptoris Mater”, Thérèse nous indique que la clé de sa dévotion mariale est dans la méditation de la vie de Marie dans l’Evangile. Tout est alors inversé, et la grandeur inaccessible de Marie devient la petitesse d’une vie ordinaire, effacée, l’humilité d’une servante au service d’un Dieu qui s’est fait le plus petit des hommes, naissant dans une étable, rejeté des hommes, mourant sur une croix dans la condition d’esclave. Or c’est cette vie ordinaire qui fascine Thérèse, elle, la petite sœur ordinaire d’un carmel inconnu à Lisieux.

Dieu nous apprend que l’humilité de son Fils sauve le monde, que l’humilité de Marie en a fait la Reine du Ciel, que l’humilité de Thérèse a fait de cette jeune fille un docteur de l’Eglise.

Il n’est donc pas inutile pour nous de contempler Marie avec les yeux de Thérèse pour entrer, comme Jean-Paul II dans son encyclique, dans le mystère de Marie. Marie est notre mère, c’est Jésus qui nous la donne, à la Croix (Jn 19,27) :

Il faut pour qu’un enfant puisse chérir sa mère
Qu’elle pleure avec lui, partage ses douleurs. (strophe 2)

Thérèse nous dit qu’il suffit de suivre Marie dans les Evangiles pour sentir palpiter son cœur de mère :

Pour m’attirer à toi, que tu versas de pleurs !… (strophe 2)

La vie de Marie, à vue humaine, est angoissante : enceinte, promise à la lapidation, accouchée dans la misère, obligée de fuir en terre inconnue pour y vivre une existence misérable. Mais c’est nous ! Nés dans un monde pécheur, nous sommes chassés par le malheur et la misère spirituelle et très souvent sociale :

Me croire ton enfant ne m’est pas difficile
Car je te vois mortelle et souffrant comme moi… (strophe 2)

Ainsi, même si Marie a été mise à part, elle est humaine comme moi et partage mes angoisses et mes souffrances :

Lorsqu’un ange du Ciel t’offre d’être la Mère
Du Dieu qui doit régner toute l’éternité
Je te vois préférer, ô Marie, quel mystère !
L’ineffable trésor de la virginité. (strophe 3)

L’humilité de Marie

Grâce à ton humilité, tu réagis à l’inverse de l’esprit du monde. Tu n’est pas dans l’orgueil d’une reine-mère, tu choisis l’humilité absolue : être une vierge-mère ! Thérèse ajoute, au bord d’un gouffre de contemplation : Quel Mystère !

C’est la même contradiction à laquelle seront confrontés les Apôtres devant Jésus, ce messie refusant d’être le roi d’Israël qui devait chasser l’occupant romain avec des actes glorieux. La nouvelle Création, nous restituant à l’image de Dieu, est en opposition avec nos rêves humains : "Je ne mettrais mon orgueil que dans mes faiblesses" dira saint Paul aux Corinthiens (2 Co 12,5). Décidément la gloire du Ciel n’est pas celle du monde, et Thérèse ajoute, illuminée :

Je comprends que ton âme, Humble et Douce Vallée Peut contenir Jésus, l’Océan de l’Amour !… (strophe 3)

Aimer, ce n’est pas aimer les honneurs ! C’est l’humilité de Marie qui la rend mère, c’est cette humilité qui la rend reine :

Cette vertu cachée te rend toute-puissante (strophe 4)

La maternité de Marie

Marie sera une mère exemplaire : elle acceptera en silence de donner son fils. La maternité nous montre de façon exemplaire ce qu’est l’amour, don total à l’autre, et d’abord don total à Dieu. C’est pourquoi le serpent s’attaque d’abord à la femme (Gn 3,1), c’est pourquoi notre monde s’attaque violemment à la famille, c’est pourquoi le dragon poursuit la femme dans le désert (Ap 12,4).

La cinquième strophe révèle l’excellence juive de l’âme de Thérèse dans cette merveilleuse capacité d’accéder au mystère de l’échange d’amour entre Dieu et sa créature :

O Mère bien-aimée, malgré ma petitesse
Comme toi je possède en moi le Tout-Puissant
Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse :
Le trésor de la mère appartient à l’enfant
Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie
Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas en moi ?
Aussi lorsqu’en mon cœur descend la blanche Hostie
Jésus, ton doux Agneau, croit reposer en toi !… (strophe 5)

Alors Thérèse désigne clairement Marie comme chemin :

Tu me le fait sentir, ce n’est pas impossible
De marcher sur tes pas, ô Reine des élus,
L’étroit chemin du Ciel, tu l’as rendu visible (strophe 6)

Comment ?

En pratiquant toujours les plus humbles vertus. Auprès de toi…

Et Thérèse aurait pu ajouter “comme toi”

Marie, j’aime à rester petite (strophe 6)

Ainsi Thérèse nous invite à relire le Magnificat de l’intérieur :

En toi le Tout-Puissant a fait de grandes choses
Je veux les méditer   (strophe 7)

C’est ainsi qu’elle s’émerveille du silence de Marie enceinte, face à Joseph qui ne sait encore rien :

Oh ! que j’aime, Marie, ton éloquent silence,
Qui me dit la grandeur et la toute-puissance
D’une âme qui n’attend son secours que des Cieux… (strophe 8)
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C’est probablement ce qui émerveillera Thérèse à propos de Jeanne d’Arc (qui n’était pas encore canonisée) lors de son procès. Mais ce silence n’est pas sans rappeler celui de Jésus face à Pilate (Mt 27,14). Elle nous demande de méditer qu’au jour de la Nativité Joseph et Marie ont été repoussés de tous et n’ont pas eu de place :

La place est pour les grands et c’est dans une étable
Que la Reine des Cieux doit enfanter un Dieu.
O ma Mère chérie que je te trouve aimable
Que je te trouve grande en un si pauvre lieu !… (strophe 9)

Il ne faut pas s’en offusquer et offrir à Marie une place de Reine à la manière du monde. Le Christ n’est pas un roi du monde, mais le roi du Ciel : nos âmes n’y ont accès que par l’humilité d’une étable ou d’une croix. Il nous faut, comme Marie, garder avec soin toutes ces choses en nos cœurs (Lc 2,19). Thérèse s’extasie sur les gestes simples que pose Marie :

Je t’aime te mêlant avec les autres femmes
Qui vers le temple saint ont dirigé leurs pas
Je t’aime présentant le Sauveur de nos âmes
Au bienheureux Vieillard Syméon (strophe 11)

Elle évoque alors la fuite en Egypte, épisode qu’elle reprend d’une récréation pieuse écrite un an avant où elle faisait dire à Marie :

La pauvreté que nous trouverons dans l’exil ne m’effraie pas puisque nous possèderons toujours le Trésor qui fait la richesse du Ciel. (RP6, 2v°)

Thérèse nous éclaire sur le thème de l’exil terrestre. Notre vie ici-bas est bien un exil, mais comme Marie, nous devons porter l’Enfant-Jésus, et alors la pauvreté de notre vie importe peu, car nous portons en nous un trésor, le Christ-Sauveur.

Thérèse entre si profondément dans le mystère de la relation de la Vierge Marie à l’Enfant-Dieu, qu’elle comprend comment, par sa mère, le Christ éclaire notre propre route :

Maintenant je comprends le mystère du temple,
Jésus pendant trois jours se cache à ta tendresse
Alors c’est bien l’exil dans toute sa rigueur !…
Et une amère tristesse,
Comme un vaste océan vient inonder ton cœur
Ton doux enfant veut que tu sois l’exemple
De l’âme qui Le cherche en la nuit de la foi.
Puisque le Roi des Cieux a voulu que sa Mère
Soit plongée dans la nuit, dans l’angoisse du cœur ;
Marie, c’est donc un bien de souffrir sur la terre ? (strophes 13 et 15)

Notre angoisse est souffrance, car au fond de notre angoisse se trouve le néant. Mais quand notre âme y découvre le Christ, mort et ressuscité, notre souffrance, elle découvre son amour et connaît le “pur bonheur”. Thérèse dit :

Oui souffrir en aimant, c’est le plus pur bonheur !… (strophe 16)

L’amour de Jésus pour Marie la délivre de l’angoisse de la séparation. Thérèse revient à nouveau sur l’humilité de Marie, vertu qui nous emmène au Ciel :

Je sais qu’à Nazareth, Mère pleine de grâces
Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus.
Le nombre des petits est bien grand sur la terre
Ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux
C’est par la voie commune, incomparable Mère
Qu’il te plaît de marcher pour les guider aux Cieux. (strophe 17)

Nous sommes au cœur du mystère de Marie, de sa confidence d’amour à Thérèse, de ce cœur à cœur de la mère à sa fille spirituelle. Pour Thérèse, cette relation est toute simple, quotidienne :

En attendant le Ciel, ô ma Mère chérie,
Je veux vivre avec toi, te suivre chaque jour
Mère, en te contemplant, je me plonge ravie
Découvrant dans ton cœur des abîmes d’amour.
Ton regard maternel bannit toutes mes craintes
Il m’apprend à pleurer, il m’apprend à jouir.
Au lieu de mépriser les joies pures et saintes
Tu veux les partager, tu daignes les bénir. (strophe 18)

Survient alors la révélation de la plus haute expression de l’amour de Dieu envers sa créature et de l’amour de la créature pour son Dieu, ce sont les strophes 20, 21 et 22 :

Un jour que les pécheurs écoutent la doctrine
De Celui qui voudrait au Ciel les recevoir
Je te trouve avec eux, Marie, sur la colline.
Quelqu’un dit à Jésus que tu voudrais le voir,
Alors, ton Divin Fils devant la foule entière
De son amour pour nous montre l’immensité
Il dit : “quel est mon frère et ma sœur et ma Mère,
Si ce n’est celui-là qui fait ma volonté ?” (strophe 20)

Ce passage qui peut choquer tant de mères par son âpreté, Thérèse en comprend le sens amoureux, elle en fait une lectio divina :

O Vierge Immaculée, des mères la plus tendre
En écoutant Jésus, tu ne t’attristes pas
Mais tu te réjouis qu’Il nous fasse comprendre
Que notre âme devient sa famille ici-bas.
Comment ne pas t’aimer, ô ma Mère chérie
En voyant tant d’amour et tant d’humilité ? (strophe 21)

La joie de Marie

Nous sommes dans le secret même du cœur de Marie, celui qui, pour la même raison, a provoqué son fiat à l’Annonciation. Là où nous voyons détresse, déception, incapacité, faiblesse, Marie se réjouit. Car sa foi est opérante, bien réelle, au fond de son être. Elle en vit. Cette foi et cette joie la rendent humble et lui permettent de vivre le quotidien de l’exil terrestre. Loin de penser à elle - mon fils, comment me traites-tu ? nous souffle l’esprit du monde - elle se réjouit que Jésus nous fasse comprendre que notre âme devient sa famille :

Oui tu te réjouis qu’Il nous donne sa vie,
Les trésors infinis de sa divinité !… (strophe 21)

C’est ce fiat dans la joie qui fait que :

le Verbe s’est fait chair et qu’il a habité parmi nous (Jn 1,14)

C’est ce fiat dans la joie, alors que Marie semble rabrouer par son fils, qui nous permet de comprendre comment elle nous aide à ce que son Fils se fasse chair en nous et vienne habiter notre âme, “réellement” dans le mystère eucharistique :

Tu nous aimes, Marie, comme Jésus nous aime
Et tu consens pour nous à t’éloigner de lui.
Aimer c’est tout donner et se donner soi-même (strophe 22)

L'amour de Marie

Thérèse, par cette phrase célébrissime, peut être qualifiée de docteur de l’Amour Divin. Cette formulation est parfaitement réalisée par le Christ, le Saint de Dieu (Lc 4,34). Mais elle est aussi parfaitement réalisée par Marie qui se révèle la première sainte des créatures, sainte pour avoir enfanté le Christ, sainte pour avoir aimé comme lui. Elle est bien l’image de son créateur, conforme à ce qu’a voulu Dieu (Gn 1,27). Et Thérèse comprend ce qui fait l’immensité de la figure de Marie :

Le Sauveur connaissait ton immense tendresse
Il savait les secrets de ton cœur maternel,
Refuge des pécheurs, c’est à toi qu’Il nous laisse
Quand Il quitte la Croix pour nous attendre au Ciel. (strophe 22)

Dans la dernière strophe, Thérèse exprime ses sentiments de confiance alors même qu’elle vit son agonie au Carmel et qu’elle mourra quatre mois après avoir composé cette dernière prière qui se termine comme une exhortation à notre intention :

Bientôt je l’entendrai cette douce harmonie
Bientôt dans le beau Ciel, je vais aller te voir
Toi qui vins me sourire au matin de ma vie
Viens me sourire encor… Mère… voici le soir !
Je ne crains plus l’éclat de ta gloire suprême
Avec toi j’ai souffert et je veux maintenant
Chanter sur tes genoux, Marie, pourquoi je t’aime
Et redire à jamais que je suis ton enfant !… (strophe 24) La petite Thérèse

En conclusion

Un siècle avant Jean-Paul II, Thérèse a l’intuition qui inspirera notre pape. Elle redonne à Marie sa vraie place en développant sa mystique à travers les fugaces apparitions de Marie dans les Evangiles. Marie n’est pas Reine des Cieux comme une déesse, elle est chemin vers Dieu. Elle ne se limite pas à nous donner Jésus, Dieu fait homme. En la contemplant, Thérèse nous montre qu’elle est son modèle et notre modèle sur notre chemin de foi ; que la qualité requise, la vertu nécessaire, celle qui caractérise Marie, est l’humilité ; que seule cette humilité nous permet de suivre le Christ, chemin vers le Père.

Jean-Paul II, dans son dernier voyage à Lourdes, en 2004, quelques mois avant sa mort, reçoit de Marie une dernière intuition : le rôle de la femme comme sentinelle de l’invisible, elle qui est mère charnelle dans l’invisible de son ventre, est aussi mère porteuse de vie spirituelle, chargée de transmettre aux enfants le désir de devenir frères du Christ. Marie me montre que je dois aimer Jésus comme une mère aime son enfant. Dans mon fiat je crois, sans voir, un Christ qui se développe en moi. Je mets au monde un enfant dont personne ne veut, Jésus. Je fuis avec lui en Egypte pour que le monde ne massacre pas ma foi. Je regarde Jésus grandir en moi, mon cœur est sans repos (saint Augustin, Les Confessions) si je ne le vois plus et je le cherche au Temple (Lc 2,44-46) dans la rencontre eucharistique, avec l’ensemble de ses disciples. Je comprends qu’il est mien car il s’est donné à moi, mais qu’il est aussi aux autres. Il me faut “partager”, comme une mère “partage” son enfant avec la crèche ou l’école. Il me faut voir, sans comprendre toujours, où le Christ me mène. Il m’exerce à la vraie charité aux Noces de Cana, où c’est Marie qui le prie et où, lui, exerce sa toute-puissance charitable.

C’est l’acte de louange à la Visitation lorsque je m’intéresse à l’autre qui s’intéresse à moi car je porte le Christ. C’est la contemplation de la Croix où je pleure devant mon amour crucifié, l’amour rejeté par le monde. Je pourrais pleurer à cause de mon péché, mais, comme Marie, je pleure aussi sur le péché des autres. J’entre dans le mystère de ce Dieu qui vient nous aimer malgré notre péché.

La grandeur de Marie, l’immensité de son règne au Ciel est dans son fiat, dans l’extrême humilité de son acceptation humaine de ce Dieu invisible qui nous cherche. Pourquoi Thérèse est-elle fascinée par Marie ? Parce que son extrême grandeur vient de son extrême humilité, et que l’extrême humilité est la seule voie que Thérèse puisse emprunter pour aller à Jésus. Or, que nous dit Marie : que c’est justement le chemin, “Faites tout ce qu’il vous dira” (Jn 2,5). Alors Thérèse est heureuse :

Oh ! je voudrais chanter, Marie, pourquoi je t’aime Pourquoi ton nom si doux fait tressaillir mon cœur.

Un mois avant sa mort, c’est le dernier sujet qu’elle aborde longuement :

Que j’aurais donc bien voulu être prêtre pour prêcher sur la Sainte Vierge ! Une seule fois m’aurait suffi pour dire tout ce que je pense à ce sujet. Pour qu’un sermon sur la Sainte Vierge me plaise et me fasse du bien, il faut que je voie sa vie réelle, pas sa vie supposée ; et je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, faire ressortir ses vertus, dire qu’elle vivait de foi comme nous, me donner des preuves par l’Evangile où nous lisons : “ ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait ” (Lc 2,50).

Et voici une dernière prière qu’elle adresse à Marie :

Près de vous, ô ma tendre Mère !
J’ai trouvé le repos du cœur ;
Je ne veux plus rien sur la terre,
Jésus seul est tout mon bonheur.
Si parfois je sens la tristesse,
La crainte qui vient m’assaillir,
Toujours, soutenant ma faiblesse,
Mère, vous daignez me bénir.
Hervé Carter, Notre-Dame d’Auteuil, le 21 novembre 2009

Références

RPT : Récréations pieuses
PN : Poésies

Texte

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