Thérèse et l'Eucharistie
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Dans son encyclique L’Eglise vit de l’eucharistie, Jean-Paul II consacre son dernier chapitre à Marie. Le titre en est : A l’école de Marie, femme eucharistique. Aujourd’hui donc, nous pourrons peut-être voir également en quoi Thérèse – dont on a dit qu’elle était une icône de Marie – en quoi Thérèse a été, également, femme eucharistique, par dérivation. En quoi elle a été une actualisation, pour notre temps, de cette épithète attachée à Marie, à la mère de Jésus. Jean-Paul II étaye sa méditation à partir de cinq points :

• d’abord le total abandon de Marie à ce mystère de foi de l’Incarnation qui dépasse notre intelligence (§54) et son obéissance à la Parole de Dieu qu’elle nous demande également : "Faites tout ce qu’il vous dira" dira-t-elle aux serviteurs à Cana (Jn 2,5). C’est donc cette même foi absolue en la Parole du Christ qui permet de croire que le pain est changé en son corps et le vin en son sang au moment de la consécration,
• ensuite Jean-Paul II relève la parfaite analogie entre le fiat de Marie – ce oui qu’elle dit à Dieu à l’Annonciation – et l’amen que nous prononçons quand nous recevons le corps du Christ (§ 55). Tout comme Marie, qui a reçu en son sein le Verbe fait chair, nous recevons la totalité de l’être humain et divin du Christ sous les espèces sacramentelles du pain et du vin, quand nous communions,
• le troisième point mis en exergue par Jean-Paul II c’est la dimension sacrificielle de la vie de Marie, qui n’a jamais cessé d’offrir Jésus, la chair de sa chair, au Seigneur notamment lors de la présentation au Temple et d’offrir son fils aux hommes au pied de la croix : Marie sacrifie sa maternité naturelle au profit d’une maternité spirituelle et universelle,
• le quatrième point consiste à bien comprendre que si Eglise et Eucharistie constituent un binôme inséparable, il faut en dire autant du binôme Marie et Eucharistie,
• enfin Jean-Paul II invite à relire le Magnificat dans une perspective eucharistique, car l’un et l’autre sont louange et action de grâce.

Il est grand le mystère de la foi

On dit avec justesse que l’eucharistie est le sacrement de l’amour mais ce fruit-là ne peut se recevoir que dans la foi. A la fin de la consécration nous le rappelons ainsi : "Il est grand le mystère de la foi". C’est donc la foi en l’amour de Dieu pour les hommes qui nous permet d’entrer réellement dans la dynamique de l’eucharistie, de ce Dieu qui, en se donnant lui-même, nous a tout donné. Beaucoup voient cela comme un don générique : Jésus à donné sa vie pour que l’humanité soit sauvée, rachetée. Cette assertion est parfaitement vraie mais l’humanité n’est pas sauvée globalement : chacun doit croire que c’est d’abord pour lui que Dieu s’est fait homme. Que cet amour de Dieu pour l’humanité n’est pas plus grand, plus important que pour un seul de ses membres. A l’extrême notre foi devrait aller jusqu’à affirmer : s’il n’y a qu’un seul homme sauvé c’est moi. Thérèse est tout à fait dans cet esprit quand elle écrit :

C'est toi qui veux montrer combien tu m'aimes
Puisqu'en mon Cœur tu fixes ton séjour
O Pain de l'exilé ! Sainte et Divine Hostie
Ce n'est plus moi qui vis, mais je vis de ta vie.
Ton ciboire doré
Entre tous préféré
Jésus, c'est moi ! (PN 24, str. 29)

Thérèse, ici se voit comme le ciboire préféré de Jésus : elle ne doute pas un seul instant que Jésus trouve son repos en elle sur cette terre, terre qui, pour Thérèse, restera toujours un exil car, évidemment, la vraie patrie c’est le ciel, le face à face avec le Seigneur : "Ta face est ma seule patrie" chantera-t-elle par ailleurs (PN 20).

Pour Thérèse, Jésus est l’amant, l’époux qui l’a choisie, celui qui a eu l’initiative. Elle va donc s’offrir à lui totalement ce qu’elle exprime en parlant d’un cœur à cœur qui dure nuit et jour :

Tu vis pour moi, caché dans une hostie
Je veux pour toi me cacher, ô Jésus !
A des amants il faut la solitude
Un cœur à cœur qui dure nuit et jour (PN 17, str. 3)

Jésus vit donc totalement pour elle, entièrement disponible pour elle, nuit et jour également, dans un mystère de communion caché aux yeux des hommes : le Carmel en est le protecteur. Dans ce fragment poétique apparaissent plusieurs thèmes chers à Thérèse, en particulier celui de l’amour qui se cache.

Thérèse sacristine

Cela renvoie au double voile dont Dieu s’est revêtu pour se donner aux hommes : d’abord ce voile de l’incarnation et, en particulier, car le plus fondamental, ce voile de la petitesse dont la figure humaine la plus achevée restera toujours celle de l’enfant. Le second voile, beaucoup plus opaque, pourrait-on dire car il renvoie à la foi pure, c’est celui de l’eucharistie. Jésus se cache dans l’hostie non pas comme demeure mais comme sa propre substance. Thérèse fait siens ces deux voiles puisque son nom de religieuse englobe ces deux faces de l’amour : elle est Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, cette Sainte Face qui signifie le don de la vie à la croix, anticipé le jeudi Saint, à la Cène. Toute la vie de Jésus est marquée par cette remise entre nos mains, qu’elles soient celles de l’amour, de Marie, ou celles de la haine, des bourreaux et des pécheurs. Jésus n’a rien rejeté. Il s’est offert de lui-même et il a voulu être offert. Il en est de même pour Thérèse : puisque Jésus l’a choisie comme sa bien-aimée, elle veut lui être unie en tout. "Je choisis tout" dira-t-elle (Ms A, 10 R°) : elle sait très bien que l’épouse ne peut revendiquer un autre sort que celui de l’époux. Cela vaut, bien sûr, pour l’Eglise dans sa globalité : elle serait dans une illusion terrible que de croire à son triomphe, qu’elle puisse être reconnue et honorée sur terre. Thérèse écrira à Sr Marie de l’Eucharistie, sa cousine :

Son Epoux n'est point un Epoux qui doit la conduire dans les fêtes, mais sur la montagne du Calvaire. Désormais, Marie ne doit plus rien regarder ici-bas, rien que le Dieu Miséricordieux, le Jésus de l'Eucharistie !... (LT 234, 2 juin 1897)

Pourquoi l’amour, ce si grand amour de Dieu, doit-il se cacher ? Tout simplement pour être trouvé car l’amour est délicat et ne s’impose pas : c’est une joie immense de le découvrir. Il ne faut pas oublier qu’une des plus grandes joies de l’enfant est, justement, de trouver ce qui a été caché et l’enfant apprend très vite qu’il a lui-même à se cacher pour être cherché, découvert. Ces jeux n’ont jamais de fin. Peut-être qu’ils ont été mis dans le cœur de l’homme pour le guérir de sa peur de Dieu : après la chute, Adam et Eve se cachent parce qu’ils ont perdu leur innocence. Mais Dieu ne cesse de les appeler, et chacun de leurs descendants.

Ce mystère de la foi est d’autant plus grand qu’il est caché : "heureux ceux qui croient sans avoir vu" (Jn 20, 29). Toute la vie de Thérèse ne s’écarte pas un seul instant de l’obéissance de la foi et la charité dont elle brûlait est tout à fait proportionnée à cet acte de foi en Jésus qui s’est fait hostie pour mieux se communiquer à elle, pour s’insérer totalement dans sa vie, la vie la plus ordinaire qui soit. C’est là une folie de Dieu dont Thérèse a une conscience vive, une folie attirante plus que tout et qui lui fait dire :

Aigle Eternel tu veux me nourrir de ta divine substance, moi, pauvre petit être, qui rentrerais dans le néant si ton divin regard ne me donnait la vie à chaque instant... 0 Jésus! laisse-moi dans l'excès de ma reconnaissance, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie. Comment veux-tu devant cette Folie que mon cœur ne s'élance pas vers toi ? Comment ma confiance aurait-elle des bornes ?... (Ms B 5 V°)

A cette folie d’amour Thérèse répond par une confiance illimitée dans le Seigneur, ce qui est sans doute la seule réponse réaliste de la créature à son créateur. La vérité de notre amour pour Dieu se mesure à cette confiance-là, jusque dans les tribulations les plus extrêmes par lesquelles nous passons.

Nous recevons sacramentellement la totalité de l’être humain et divin du Christ

Si Marie a reçu historiquement en elle l’homme Dieu, nous le recevons, quant à nous, sous ce mode transhistorique que constitue l’eucharistie, un mode qui ne fait pas nombre, bien sûr, avec le Christ vivant au ciel. Du reste Jésus dira : "Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère" (Mc 3, 35). Sans l’ombre d’un doute, Thérèse se sent destinataire de cette parole car elle n’a jamais cherché que la volonté du Seigneur, ce qui lui fera dire : "Il faudra que le bon Dieu fasse toutes mes volontés au Ciel parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre" (CJ 13 juillet). Mais son audace est sans limite et non sans humour. Dans son grand et beau poème "Pourquoi je t’aime ô Marie" elle fait siennes les vertus de Marie, puisqu’elle est son enfant, et peut ainsi "tromper" Jésus au moment de la communion :

Le trésor de la mère appartient à l'enfant
Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie
Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas à moi ?
Aussi lorsqu'en mon cœur descend la blanche Hostie
Jésus, ton Doux Agneau, croit reposer en toi !... (PN 54, str. 5)

Voilà donc Thérèse, par son amen, par son adhésion totale aux paroles du Christ et à la volonté de Dieu, qui rejoint Marie dans son Fiat. Si Jésus trouve son repos en elle, un cœur où il est totalement accueilli, ce n’est pas pour que se vive entre eux une relation fermée sur un cœur à cœur. Car Thérèse veut être l’amour au cœur de l’Eglise, c’est sa mission. Et l’amour n’a pas qu’une dimension, on en discerne au moins quatre :
- la première de toutes c’est la dimension filiale, inaugurée au baptême,
- la deuxième correspond à la relation sponsale, d’époux à épouse, et réciproquement : c’est Jésus qui en est l’initiateur notamment à travers l’eucharistie ; cette dimension aura comme fruit secondaire la maternité spirituelle car, comme Marie, Thérèse veut enfanter des âmes pour le ciel : elle dira de Pranzini – l’assassin pour lequel elle a tant prié – qu’il a été son premier fils,
- et, enfin l’amour se déploie dans une dimension fraternelle qui, pour Thérèse, s’accomplira dans cette parole : "je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre", parole que nous pourrions faire nôtre, en bons serviteurs de Thérèse.

La dimension sacrificielle de la vie de Thérèse

Nous savons que l’eucharistie comporte deux dimensions principales intimement unies mais qu’il faut distinguer en prenant acte qu’il ne saurait y avoir communion sans sacrifice. Si nous pouvons communier au Corps et au sang du Christ c’est parce qu’il s’est offert pour nous, qu’il a donné sa vie pour nous. Il doit en être de même pour le disciple : il y aurait illusion à penser pouvoir aimer sans se donner, sans se livrer totalement. "Aimer c’est tout donner et se donner soi-même" dira Thérèse (PN 54, str. 22). Se mettre à la suite du Christ, c’est cela. Cet engagement se concrétisera, objectivement, à travers son Acte d’Offrande qu’elle fit pendant la messe du 9 juin 1895, fête de la Sainte Trinité. Le motif en est d’abord d’ordre missionnaire :

O mon Dieu! Trinité Bienheureuse, je désire vous Aimer et vous faire Aimer, travailler à la glorification de la Sainte Eglise en sauvant les âmes qui sont sur la terre et (en) délivrant celles qui souffrent dans le purgatoire.

Et elle commence à offrir non pas ses mérites ou sa propre personne mais les mérites du Christ, de Marie et de tous les saints. Car tous ces mérites constituent le trésor du ciel, dans lequel il n’y a qu’à puiser. Thérèse dira, en effet, qu’elle veut se présenter devant le Seigneur "les mains vides", c’est-à-dire sans rien revendiquer à cause de ses propres œuvres. Elle supplie ensuite Jésus de prendre possession de son âme : c’est ce qui se passe normalement au moment de la Communion mais la Communion quotidienne n’est pas encore possible au Carmel :

Je sens en mon cœur des désirs immenses et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant ?... Restez en moi, comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie...

Thérèse rappelle à Dieu sa Toute Puissance et donc sa capacité à être présent en elle entre deux communions, sans atténuation – ce qu’elle évoque en parlant d’éloignement. Au milieu de cet Acte d’Offrande elle parle déjà d’elle-même comme d’une hostie. Et elle fait aussi cette demande :

Si par faiblesse je tombe quelquefois qu'aussitôt votre Divin Regard purifie mon âme consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même...

Ce feu de l’amour est non seulement purificateur mais aussi contagieux, pour ne pas dire assimilant : le feu transforme en feu ce qu’il touche. C’est un thème familier dans la vie mystique, thème que Thérèse reprend ainsi dans son poème eucharistique "Mes désirs auprès de Jésus caché" :

Je voudrais dans le sanctuaire
Me consumant près de mon Dieu
Toujours briller avec mystère
Comme la Lampe du Saint Lieu....
Oh ! bonheur... en moi j'ai des flammes
Et je puis gagner chaque jour
A Jésus un grand nombre d'âmes
Les embrasant de son amour... (PN 25 str. 2)

Ainsi, du fait que Thérèse se laisse consumer par l’amour, par Jésus-Eucharistie, des flammes jaillissent d’elle et se propagent vers d’autres âmes qu’elles embrasent à leur tour. Cette image est belle et simple pour faire comprendre ce qu’est la mission. La mission ce n’est pas d’abord faire des choses pour Dieu, c’est essentiellement se laisser consumer par son amour et c’est ainsi que se feu se propage d’âme en âme : la religion chrétienne est vraiment une religion de rayonnement. Il nous est simplement demandé d’offrir notre personne comme canal de la grâce vers d’autres.

Thérèse parle d’elle, dans un de ses poèmes, comme étant "l’atome de Jésus". Au 19ème siècle  l’atome ne représentait que la plus petite partie de la matière. Pour Thérèse être l’atome de Jésus c’est se reconnaître humblement comme la plus petite partie de son Corps mystique. Ce qu’elle ne savait pas - et l’humanité ne l’a su qu’un peu avant 1940 - c’est que l’énergie communiquée à un atome pouvait entraîner sa fission et produire une énergie considérable. Ainsi donc cette image de l’atome, avec laquelle Thérèse ne devait pas être très à l’aise, était-elle hautement prophétique.

Son Acte d’Offrande se poursuit par une action de grâce et une louange que Marie aurait très bien pu faire siennes. Et c’est en cela, également, que Thérèse est "femme eucharistique" selon l’un des critères énoncés par Jean-Paul II :

Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m'avez accordées, en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous (avez) daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j'espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion...

Elle conclut sa prière par son offrande, en tant qu’hostie, en tant que victime de l’amour miséricordieux :

Afin de vivre dans un acte de parfait Amour je m'offre comme victime d'holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu'ainsi je devienne Martyre de votre Amour, ô mon Dieu !...

Et elle continue :

Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !...

Il faut noter ici quelques points importants qui donnent à cet Acte d’Offrande une vraie dimension eucharistique. Un Acte qui associe donc Thérèse au sacrifice du Christ.

Thérèse emploie le mot holocauste qui, dans l’Ancien Testament, évoquait Dieu en tant que feu dévorant. L’holocauste signifie le don irrévocable. Le Vocabulaire de Théologie biblique précise :

Cette valeur symbolique (de l’holocauste) a une grande importance dans le culte : un feu perpétuel doit être entretenu sur l’autel (Lv 6,2-6), sans être produit par la main de l’homme : malheur à qui oserait substituer un feu "profane" au feu de Dieu (Lv 9,24 – 10,2) […] C’est par le feu que Dieu agrée le sacrifice de l’homme pour sceller avec lui une alliance cultuelle (VTB, Feu, II.1)

L’holocauste vétérotestamentaire est donc une préfiguration de la consécration des offrandes dans la liturgie eucharistique : le feu dont il s’agit maintenant c’est l’Esprit Saint – l’amour miséricordieux pour rester dans la ligne de l’Acte d’offrande – qui consacre l’hostie quand le prêtre l’invoque : c’est la première épiclèse. L’hostie est alors transsubstantiée : le pain devient le Corps du Christ. Thérèse ne souhaite pas autre chose pour elle. Elle le dira par ailleurs :

Il est notre Epoux, notre Ami.
Nous sommes aussi des hosties
Que Jésus veut changer en Lui. (PN 40, str. 6)

Ce qui signifie tout comme pour Jésus, pouvoir être mangée, c’est-à-dire pouvoir vivre en l’autre, y faire sa demeure : il ne s’agit pas d’anthropophagie ! Maintenant qu’elle est au ciel Thérèse peut réaliser sans limites de temps et d’espace ce même désir : se donner à tous ceux qui veulent bien l’accueillir. Et c’est un don total : elle ne retient rien pour elle, elle veut nous communiquer toute la tendresse que le Seigneur a déversé en elle ; elle veut aussi nous enseigner, nous donner sa petite voie, guérir nos blessures qui ont aussi été les siennes : l’angoisse de l’abandon ou de la séparation, le trop grand désir d’être affectivement comblé par les créatures, les scrupules et bien d’autres choses encore. C’est ainsi donc que, selon son vœu, elle deviendra martyre de l’Amour de Dieu, c’est-à-dire, dans le sens premier du mot martyre, témoin de l’Amour de Dieu.

L’autre note éminemment eucharistique de cet Acte d’Offrande nous est donnée par le désir de sa répétition : elle veut "renouveler cette offrande un nombre infini de fois". Le sacrifice qu’elle fait de sa vie, à un moment donné de son histoire, est donc comme réactualisé "à chaque battement de son cœur" dira-t-elle, et cela "jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !" On peut raisonnablement penser que son cœur continue encore à battre maintenant et que les ombres ne s’évanouiront totalement qu’à la fin du monde, lors du jugement dernier quand chacun aura la totalité de la vision de Dieu et de ses œuvres.

Ainsi donc cet Acte d’Offrande se déploie-t-il à travers tous les temps et tous les espaces en donnant tous les fruits que Thérèse a voulu qu’il donne. En cela il participe pleinement à la liturgie eucharistique dans laquelle, bien sûr, il s’origine. Nous sommes les destinataires de ces fruits, le meilleur étant sans aucun doute de faire nôtre cet Acte d’Offrande. Du reste Thérèse l’avait proposé à d’autres sœurs : cela faisait aussi partie de sa mission.

Un binôme inséparable : Thérèse et l’Eucharistie

Nous allons maintenant aborder le quatrième point mis en exergue par Jean-Paul II, quand il dit que "si Eglise et Eucharistie constituent un binôme inséparable, il faut en dire autant du binôme Marie et Eucharistie". Cette inséparabilité s’applique-t-elle à Thérèse ? Vous vous doutez bien que oui, ne serait-ce que par tout ce que nous avons pu balayer jusque là. Mais il reste encore quelque chose d’important : ce que Thérèse découvre pour elle-même. Elle découvre que sa vocation est d’être l’Amour au cœur de l’Eglise. Cette découverte est relatée dans un texte célèbre et magnifique, un condensé de toute sa vie, de ses aspirations les plus profondes. Thérèse avait de très grands désirs : elle aurait voulu être martyre, prêtre, missionnaire, etc. Mais pour toutes sortes de raisons c’était impossible, ne serait-ce que par sa propre finitude et les limites qui lui avaient été imparties : ce Carmel si petit, sa condition féminine qui l’empêchait d’accéder au sacerdoce, sa santé fragile qui lui interdisait la mission dans les pays lointains, etc. Thérèse ne se décourage pas car elle sait que Dieu lui-même lui révèlera sa vocation fondamentale, une vocation qui lui est déjà donnée mais qu’elle n’a pas encore saisie. C’est peut-être aussi notre cas :

La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l'Eglise avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l'Église avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d’Amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Eglise, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang... Je compris que l’Amour renfermait toutes les vocations, que l’Amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… En un mot qu’il est éternel !... Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée : O Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c’est l’amour !... Oui j'ai trouvé ma place dans l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... dans le Cœur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'Amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé !...

Un peu plus loin elle ajoute ces lignes qui montrent clairement la connexion entre cette vocation à être l’Amour au cœur de l’Eglise et l’Acte d’Offrande qu’elle a fait. Nous retrouvons les mêmes lignes de force et les mêmes termes pour les formuler : hostie, offrir, victime, amour, holocauste :

Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu Fort et Puissant. Pour satisfaire la justice Divine, il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d'Amour, et l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature... Ce choix n'est-il pas digne de l'Amour ? Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant...

Etre l’Amour au cœur de l’Eglise c’est tout simplement occuper cette place centrale de l’eucharistie qui, comme on le dit si bien, fait l’Eglise. Ce n’est pensable qu’à condition de reconnaître son néant, de vivre sa condition d’hostie cachée comme Jésus l’a voulu pour lui-même car l’Amour, comme le dit Thérèse, pour être pleinement satisfait doit s’abaisser jusqu’au néant et le transformer en feu. Du fait même de sa vocation – être l’Amour au cœur de l’Eglise – on peut donc dire que le binôme Thérèse et Eucharistie est inséparable, insécable car l’Amour ne divise pas, il unit toujours, il unit Thérèse et l’Eucharistie, il unit tous les membres entre eux et à Jésus. Cette unité nous la demandons dans la seconde épiclèse dans la liturgie eucharistique, quand le prêtre invoque l’Esprit Saint pour nous rassembler en un seul corps et un seul esprit.

Petite voie, Magnificat et Eucharistie

Le dernier point à examiner est ce parallèle que fait Jean-Paul II entre l’esprit du Magnificat et celui de l’Eucharistie. Il note en particulier :

• d’abord que Marie fait mémoire des merveilles opérées par Dieu dans l’histoire et elle annonce la merveille qui les dépasse toutes, l’Incarnation rédemptrice,
• puis il relève, dans le Magnificat, la présence de cette tension eschatologique propre à l’eucharistie
• et enfin, selon sa formule : "Chaque fois que le Fils de Dieu se présente à nous dans la "pauvreté des signes sacramentels, pain et vin, est semé dans le monde le germe de l’histoire nouvelle dans laquelle les puissants sont renversés de leur trône et les humbles sont élevés".

Thérèse a elle-même été fascinée par cette merveille de l’Incarnation : elle en a vécu une grâce de conversion toute particulière la nuit de Noël 1886, qui la fit avancer à pas de géant dans le chemin de la sainteté : le paradoxe étant que ces pas de géant ont été ceux d’une enfant. Elle développe son émerveillement pour l’Incarnation dans ce joyau théologique que constitue cette récréation pieuse intitulée "Les anges à la crèche de Jésus". Elle se sert des anges pour livrer le fond de son cœur. Par exemple, l’ange de l’Enfant-Jésus :

Qui donc comprendra ce mystère
Un Dieu se fait petit enfant ?...
Il vient s'exiler sur la terre
Lui l'Eternel... Le Tout-Puissant !
Divin Jésus, beauté suprême
Je veux répondre à ton amour
Pour témoigner combien je t'aime,
Sur toi je veillerai toujours.

Les anges en viennent à envier les hommes car ces créatures spirituelles ne peuvent souffrir, ne peuvent suivre Jésus dans sa kénose. Ainsi l’ange de la Sainte-Face déclare-t-il :

Hélas ! Pourquoi suis-je un ange,
Incapable de souffrir ?....
Jésus, par un doux échange
Pour toi je voudrais mourir !!!...

Tandis que l’ange de l’Eucharistie s’approprie les grands thèmes thérésiens quand il s'exprime ainsi :

Moi, je viens sur cette terre
Pour l'adorer à l'autel
Caché dans l'Eucharistie.
Je vois le Dieu Tout-Puissant
Je vois l'Auteur de la vie
Bien plus petit qu'un enfant !...
    Refrain :
Désormais au sanctuaire, ah ! je veux fixer mon séjour
Offrir à Dieu ma prière et l'hymne de mon amour.

Le second point relevé par Jean-Paul II c’est la tension eschatologique si sensible dans le Magnificat. Nous n’aurions aucun mal à retrouver ce désir lancinant du ciel dans toute la vie de Thérèse. Elle se souvient que, toute petite, "le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : "Cieux."". Adolescente, le livre de l’abbé Arminjon "Fin du monde présent et mystères de la vie future", la bouleversa. Elle dira :

Cette lecture fut encore une des plus grandes grâces de ma vie, je la fis à la fenêtre de ma chambre d'étude, et l'impression que j'en ressens est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre... Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l'éternité, plongeaient mon âme dans un bonheur qui n'était pas de la terre... (Ms A 47 V°)

Elle considère donc son existence terrestre comme un exil. Sa profonde nostalgie du ciel trouve un terreau favorable dans ses blessures d’enfance, dans cette affection maternelle qui lui a tant manquée, du fait de la maladie et de la mort prématurée de sa maman. D’autres auront à vivre la froideur maternelle, d’autres des relations trop fusionnelles. Ces différentes conditions initiales de la vie psychique ne conduisent pas forcément à la vie mystique, à ce désir du ciel qui, pour Thérèse, n’est pas une fuite du quotidien. L’expression "tension eschatologique" le dit bien : il s’agit à la fois d’être sans cesse tendu vers les réalités d’en-haut tout en vivant pleinement les réalités fugitives d’en bas. Ce n’est qu’un paradoxe apparent et c’est en mettant de l’amour dans les plus petits actes de la vie que ces petits actes, que nos paroles, que nos relations aux autres acquièrent un poids d’éternité. C’est si vrai que Thérèse a pu avoir cette phrase déconcertante :

Je ne vois pas bien ce que j'aurais de plus après la mort que je n'aie déjà en cette vie. Je verrai le bon Dieu, c'est vrai ! Mais pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre. (CJ 15 mai)

Enfin, Jean-Paul II rapproche les paroles de la Vierge sur l’exaltation des humbles et le renversement des puissants, de la pauvreté des signes sacramentels. Cette exaltation des humbles, des pauvres est la conséquence directe de ce que nous avons déjà entendu de Thérèse : que l’amour n’est pleinement satisfait que qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant... (A.O.). Car l’humble est, en fin de compte, celui qui a la plus grande capacité d’aimer, ce mot capacité à entendre à la fois dans un sens qualitatif puisque le pauvre est vide de lui-même et dans un sens quantitatif. Dans le Magnificat il est dit, littéralement, que Dieu renvoie les riches non pas "les mains vides" mais "vides", c’est-à-dire qu’il les renvoie à eux-mêmes, à leur vide intérieur, à leurs illusions qui remplissent leurs cœurs.

Thérèse avait un sens aigu de cette nécessaire pauvreté devant Dieu : elle voulait arriver devant lui les mains vides, c’est-à-dire sans avoir à présenter de mérites pour elle-même. Et puis elle se méfiait beaucoup de l’orgueil spirituel qui aurait pu l’atteindre tout spécialement car elle savait très bien qu’elle avait été préservée :

Je sais aussi que Jésus m'a plus remis qu'à Sainte Madeleine, puisqu'il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber (Ms A 38 V°)
Ce sont, à vrai dire, les richesses spirituelles qui rendent injuste, lorsqu'on s'y repose avec complaisance… (LT 197 à Sr Marie du Sacré-Cœur, 17 sept. 1896)

Enfin, le jour même de sa mort elle dira d’elle ce que personne n’oserait dire, sauf la Vierge Marie qui s’émerveille de ce Seigneur qui s’est penché sur sn humble servante. Elle dira :

Oui, il me semble que je n'ai jamais cherché que la vérité ; oui, j'ai compris l'humilité du cœur... il me semble que je suis humble (CJ 30 sept. 1897)

Thérèse n’a jamais cherché que la Vérité, c’est-à-dire Jésus. Et la plus haute Vérité qu’il soit possible d’atteindre sur cette terre c’est justement Jésus-Eucharistie, cette totale donation du Christ pour nous, qui nous révèle ce rapport analogique rigoureux : être Fils c’est être pain et, plus encore, pain rompu, pain brisé.

C’est justement à la fraction du pain que Jésus en son être filial (son cœur), se donne à reconnaître : c’est l’expérience fondamentale des disciples d’Emmaüs :

Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent... (Lc 24,30-31)

Une illumination qui est fondatrice de leur mission :

Et eux de raconter ce qui s'était passé en chemin, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. (Lc 24,35)

Pour Jésus, cœur et être filial sont une seule et même chose. Etre cœur brisé signifie donc fragmentation de son être filial, restant sauve l’affirmation que chaque fragment contient le tout. Car Dieu ne se partage pas : quand il se donne, il se donne totalement (et sans repentance).

Telle a été la vie de Thérèse, unie à celle du Christ : une vie eucharistique, une action de grâce sans faille, une louange qu’elle annonce dès le début de ses manuscrits autobiographiques :

Je ne vais faire qu'une seule chose : commencer à chanter ce que je dois redire éternellement : "Les Miséricordes du Seigneur..." (Ms A 2 R°)

Et elle dira, en effet : "Tout est grâce". Aussi n’est-il pas étonnant que ceux qui s’approchent d’elle s’enflamment à leur tour car sa petite voie, qu’elle veut donner à tous, n’est autre que Jésus. Tel est le secret de la petite voie : le plus court chemin pour aller à Jésus c’est Jésus lui-même. Les saints et les saintes balisent ce chemin et nous y remettent toujours.

P. Jean-Claude Hanus, Notre-Dame d’Auteuil, le 17 octobre 2009

Références

CJ : Carnet Jaune (Sr Agnès de Jésus)
LT : Lettres
Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C
RPT : Récréations pieuses
PN : Poésies
Pri : Prières
VTB : Vocabulaire de Théologie biblique, éd. du Cerf

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