L'Acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux

Cette expression mystérieuse fait référence à la prière n° 6 de Thérèse. Nous sommes le 9 juin 1895, l’année de la rédaction du premier manuscrit autobiographique. Thérèse a 22 ans, elle n’est pas encore atteinte du mal qui l’emportera. Ce texte a été rédigé pendant la messe de la Sainte Trinité, où on a lu une lettre de cette carmélite de Luçon, morte le Vendredi Saint 1895 dans de terribles souffrances et qui s’est offerte comme victime à la Justice Divine, pour détourner sur elle les châtiments que méritent les coupables. C’était une pratique héroïque assez répandue, censée mener à la sainteté. A l’issu de cette messe, Thérèse entraîne Sœur Geneviève, sa sœur Céline, à la recherche de la mère supérieure. Elle paraît hors d’elle-même. Il s’agit d’une illumination, d’une extase, d’un moment d’intimité avec le Seigneur qui lui révèle ses secrets. La mère abbesse, sa sœur Pauline, ne comprend pas bien, et en cela, elle est comme nous maintenant. Deux jours plus tard, agenouillée devant la Vierge dite du Sourire, elle s’offre à l’Amour Miséricordieux avec la sœur Geneviève. Cet acte d’offrande est d’une importance capitale : ce sera le dernier événement évoqué dans le Manuscrit A, “Histoire d’une âme”. Cet Acte va bouleverser bien des vies spirituelles, il concrétise la “petite voie” dont l’écho va toucher le monde entier. De quoi s’agit-il ? Je vous propose une méditation de cette prière n° 6 de Thérèse. Et d’abord, le titre :

Offrande de moi-même comme Victime d’Holocauste à l’Amour Miséricordieux du Bon Dieu.

Le terme d’holocauste signifie un sacrifice où tout doit disparaître, par le feu. D’emblée, Thérèse identifie l’Amour Miséricordieux de Dieu à un feu dévorant qui doit la consumer. Il s’agit donc d’un mouvement du cœur de Thérèse, comparable au cœur brûlé des pèlerins d’Emmaüs en présence du Christ ressuscité (Lc 24, 32). L’expression employée par Thérèse indique un don total d’elle-même à l’Amour de Dieu. Elle répond à l’exhortation de Paul dans la lettre aux Romains : “Offrez votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu, c’est là pour vous l’adoration véritable” (Rm 12,1)

O mon Dieu ! Trinité bienheureuse, je désire vous aimer et vous faire aimer

Je désire vous aimer. Thérèse pose le problème de la foi de façon très simple : avoir le désir d’aimer Dieu. C’est un sentiment simple, mais, attention ! notre désir premier est d’être aimé. Et pourtant, notre péché nous fait facilement refuser l’amour de Dieu, lui, la source de l’Amour. Alors “désirer” l’aimer, c’est cela le chemin vers la sainteté que propose Thérèse. La sainteté n’étant que la réponse d’amour à l’amour de Dieu.

Voici aussi résumé le sens de la vie de Thérèse : il ne s’agit pas seulement d’aimer Dieu mais de le faire aimer. C’est un amour à faire partager. C’est bien là le sens de la foi chrétienne : vivre du lien à Dieu et l’annoncer. Thérèse va nous expliquer pourquoi ce désir est finalement accessible.

Je désire travailler à la glorification de la Sainte Eglise en sauvant les âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui souffrent dans le Purgatoire.

Il s’agit de prendre sa part à l’œuvre du Rédempteur, au salut des hommes qui s’égarent sur cette terre et de prier pour les âmes des morts qui sont au Purgatoire et qui souffrent de s’être égarés, et de les aider à entrer dans la joie du Ciel.

Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre Royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu ! d’être vous-même ma Sainteté.

Thérèse a le désir d’accomplir sa vocation baptismale, être sainte. Cet accomplissement, vécu dans notre liberté, implique notre volonté, et Thérèse sent bien que si cette volonté est requise, elle ne suffit pas. Nous avons une réelle incapacité à accomplir parfaitement la volonté de Dieu, c’est-à-dire à nous donner parfaitement, totalement dans cet amour que Dieu nous propose. Cette incapacité, cette réticence même, c’est le péché, …qui fait écran à cause de nos cœurs endurcis par la séduction de l’avoir, du pouvoir, du paraître… mais aussi par les expériences douloureuses de nos vies personnelles, et par nos refus de pardonner à autrui, quand ce n’est pas à nous-mêmes.

Etre sainte, voilà le terme de l’accomplissement chrétien, voilà le désir de Thérèse, voilà le désir secret de tout baptisé, mais comment faire ? Seul Dieu est…saint ! (Ap 15,4)

Puisque vous m’avez aimée jusqu’à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu’à travers la Face de Jésus, et dans son Cœur brûlant d’Amour.

La Face de Jésus, défigurée par notre péché, d’un côté, son Cœur brûlant d’amour, sa miséricorde qui brûle ce péché, de l’autre. Voici les deux réalités de l’Incarnation. Face à ce Dieu incarné qui nous révèle à nous-mêmes, il n’y a qu’une attitude valable, l’humilité. Les mérites dont parlent Thérèse, ce sont ceux énoncés par Jésus dans les Béatitudes (Mt 5,1-12). Nous savons bien à quel point ces mérites nous sont difficiles à acquérir. Thérèse entre en communion avec Jésus, elle considère alors que les mérites du Christ sont siens, mais ne pouvant les tenir, elle les offre à Dieu le Père, qui à travers la Passion et la Croix de son Fils, peut libérer, à travers Thérèse, son amour. Le Père nous donne son Fils par amour, pour que nous nous donnions à Lui par amour. Voilà l’accomplissement du baptême.

Je vous offre encore tous les mérites des Saints (qui sont au Ciel et sur la terre), leurs actes d’amour et ceux des Saints Anges ; enfin je vous offre, ô Bienheureuse Trinité ! l’amour et les mérites de la Sainte Vierge, ma Mère chérie ; c’est à elle que j’abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter.

L’Acte d’Offrande de Thérèse s’élargit. Il lui permet de s’associer à tous les humains qui ont fait de même, les Saints, même si elle n’oublie pas d’y associer les anges qui sont dans le même échange d’amour, et finalement d’entrer dans cette dynamique humaine que Marie a inaugurée. En un mot, elle comprend qu’il faut entrer dans la communion des Saints, de ceux qui acceptent d’accueillir l’amour divin afin qu’il s’incarne.

Son divin Fils, mon Epoux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : “Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera !” Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs ; je le sais, ô mon Dieu ! (plus vous voulez donner, plus vous faites désirer).

Elle reprend une intuition de saint Jean de la Croix. Dieu nous aime le premier, et, en nous donnant cet amour, suscite le nôtre. Il donne avant même que nous demandions, mais il ne peut donner que si nous désirons recevoir, c’est pourquoi il suscite notre désir de Lui, à travers l’humanité du Christ qui nous émerveille par sa capacité de se donner jusqu’au bout.

Je sens en mon cœur des désirs infinis et c’est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! Je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n’êtes-vous pas Tout-Puissant ?… Restez en moi, comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie…

Après la communion des Saints, nous voici dans le mystère de la communion avec Jésus. Celui qui peut vaincre notre peur de nous donner, notre péché, c’est bien le Christ. Il a souffert sa Passion et la Croix pour le salut de tous les hommes. Littéralement, l’hostie est la victime offerte en expiation, et donc le Christ souffre pour moi, pour mon péché, sa passion et sa croix. Et quand je le reçois, il prend possession de mon âme, qu’il sauve de la peur, la peur de la mort. Je deviens Lui, Il s’incorpore à moi, et je suis, avec Lui, ressuscité, recréé à son image, homme sans péché, sans peur et sans reproche ! Je deviens moi-même petite hostie, victime offerte, âme pure au contact du Christ, dans son intimité. Le miracle chrétien, Dieu en moi, s’accomplit, je deviens tabernacle (Ap 21, 1-8 de la Bible Segond), je deviens présence du Christ, amour du Christ. Et tout cela m’est offert quand j’accepte de recevoir son Corps !

Je voudrais vous consoler de l’ingratitude des méchants et je vous supplie de m’ôter la liberté de vous déplaire ; si par faiblesse je tombe quelquefois qu’aussitôt votre Divin Regard purifie mon âme consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même…

Jésus a donné sa vie pour Thérèse. Thérèse peut donner, faire l’offrande, de la sienne, perdre sa liberté de pécher, en étant purifiée sans cesse de chacune de ses imperfections par le regard brûlant de miséricorde, dans ce face à face avec le Christ. Si elle rejoint, au final, ceux qui s’offrent à la Justice Divine, elle comprend que l’offrande qui plaît à Dieu est l’offrande de son cœur.

Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m’avez accordées, en particulier de m’avoir fait passer par le creuset de la souffrance.

Il ne s’agit pas d’être doloriste, mais voici à nouveau évoqué ce thème du “chrétien face à la souffrance.” Ce n’est pas qu’il faille souffrir pour être saint, mais la souffrance, part inhérente de nos vies, permet au chrétien d’approcher de plus près son Christ souffrant, d’entrer plus profondément dans le mystère de la Passion et de la Croix, de se retrouver existentiellement parlant, corps, esprit et âme, dans l’intimité de son Ami. D’être comme Symon de Cyrène qui, en subissant le poids de la Croix, se retrouve à coopérer à l’œuvre de salut du Christ. En cela, même si souffrir - - et Thérèse ira jusqu’à l’extrême - est toujours souffrance, elle peut aider l’âme dans son ascension mystique, en quittant le registre de l’inutile, de l’absurde et du scandaleux.

C’est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous avez daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j’espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion…

On ne peut être plus clair ! La souffrance est partage, portage de la Croix du Christ. Elle permet de voir se refléter sur le serviteur, devenu ami (c’est le souhait du Christ au Jeudi Saint), les stigmates des plaies du Maître.

Après l’exil de la terre, j’espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour, dans l’unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur Sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.

Voici que s’exprime la patronne des Missions, la patronne de la mission chrétienne. Face à la pauvreté, à la misère, il ne s’agit pas de croire que le salut du monde dépend de notre action, fussions-nous Mère Térésa de Calcutta. Il ne dépend pas de notre action, mais de notre capacité à plaire, ou plutôt de notre désir offert de vouloir faire plaisir à Jésus, de répondre au don de sa vie pour nous, par le don de notre vie pour lui, d’accepter d’être aimé par lui, et par notre réponse d’amour, de le faire aimer, d’attirer à lui les âmes. Lui, le seul sauveur, le seul capable de sauver les hommes de la mort que nous rencontrons pendant notre exil sur la terre.

Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de vous-même. Je ne veux point d’autre Trône et d’autre Couronne que Vous, ô mon Bien-aimé !...

Nous sommes au cœur du Jeudi Saint, du mystère eucharistique. Le Christ doit laver ses serviteurs pour enlever les tâches qui sans cesse les souillent, et par l’eau du baptême qu’il nous donne de ses mains, nous aider à revêtir le vêtement blanc, celui de la Transfiguration. Blanc comme la lumière selon Matthieu ; d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille, selon Marc ; d’une blancheur éclatante, selon Luc, et devenir ainsi image du Christ. C’est en s’offrant à lui que le baptisé reçoit de son amour la possession éternelle du Bien-Aimé, c’est-à-dire la vie éternelle. Ce sont les paroles mêmes du Christ à ses disciples : “Tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais” (Jn 11, 26)

À vos yeux le temps n’est rien, un seul jour est comme mille ans, vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous…

Thérèse parcourt le mystère du psaume 89, “Apprends-nous la vraie mesure de nos jours”. A l’instant même de l’offrande de nous-mêmes, nous sommes sauvés. C’est le miracle que produit l’offrande du Bon Larron à son dernier souffle (Lc 23, 39-43), miracle que peut vivre tout mourant. Mais Thérèse veut que sa vie terrestre soit déjà utile et consacrée au salut des autres.

Afin de vivre dans un acte de parfait Amour, je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu’ainsi je devienne Martyre de votre amour, ô mon Dieu !…

Tout martyre est semence de chrétien selon Tertullien. Les chrétiens naissent des débordements de la tendresse divine, provoqués par les offrandes que les chrétiens font d’eux-mêmes en réponse au sacrifice du Christ.

Que ce martyre après m’avoir préparée à paraître devant vous me fasse enfin mourir et que mon âme s’élance sans retard dans l’éternel embrassement de Votre Miséricordieux Amour…

La vie chrétienne se termine dans un embrassement d’amour éternel ! L’Amour du Christ qui nous a fait vaincre la mort est rendu à la source, à lui-même. Nous sommes alors définitivement heureux !

Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu’à ce que les ombres s’étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !…

L’offrande est accomplie. Dieu, le Bon Dieu, est devenu “Mon Bien-Aimé” comme dans le Cantique des Cantiques. Thérèse est apaisée, il n’est plus question de souffrance, de cœur à consoler, il n’y a plus qu’une confidence d’amour, d’un amour éternel où les ombres s’évanouissent, où le poids des jours a disparu. Thérèse atteint la plénitude de son être dans ce parfait amour, celui de Dieu, qu’elle laisse entrer en elle par l’offrande d’elle-même.

En forme de conclusion

L’offrande de soi à l’Amour Miséricordieux du Bon Dieu est une déclaration d’amour, et même plus : un mariage spirituel avec le Christ. Comme les mariés qui se donnent l’un à l’autre, Thérèse se donne à Jésus qui souhaite se donner aux hommes et à elle en particulier.

Il y a dans cette offrande l’échange profond, qui prend tout l’être jusque dans sa chair, que l’on trouve au cœur de l’Eucharistie. L’offrande c’est l’acceptation de la communion avec le Christ uni à nous sur la Croix.

Cet acte engage tellement l’être tout entier que Thérèse, au sortir de cette messe, est “hors d’elle-même”. Elle nous donne là l’ultime clé du mystère chrétien, l’ultime accomplissement de notre vocation de baptisé : un holocauste dans l’amour, pour que la vie du Ressuscité triomphe dans chaque âme, pour qu’il soit tout en tous. Le Salut est ce bonheur qui ne passe plus, puisque fixé dans la charité. Thérèse aurait pu faire siennes ces paroles de Benoît XVI à propos de Marie :

“Marie nous enseigne que pour aimer selon Dieu, il faut vivre en Lui et de Lui : Dieu est la première “ maison ” de l’homme et seul celui qui demeure en Lui brûle d’un feu de charité divine capable d’incendier le monde” (Message, 2/6/2006).

C’est bien ce désir d’aimer Dieu et de se laisser aimer par Lui qui seul peut nous conduire à aimer en vérité notre conjoint, notre prochain, toutes les créatures du monde.

Hervé Carter, Notre-Dame d’Auteuil, le 6 juin 2009

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