L'obéissance est-elle humainement possible ?

L’obéissance est le point crucial de la vie mystique, de la vie spirituelle. "Ecoute Israël…" est un leitmotiv qui traverse l’Ancien et le Nouveau Testament. "Celui qui a des oreilles qu’il entende !" (Mt 13,9), et Jésus poursuit en citant le prophète Isaïe :

Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s'est alourdi : ils sont devenus durs d'oreille, ils se sont bouchés les yeux, pour que leurs yeux ne voient pas, que leurs oreilles n'entendent pas, que leur cœur ne comprenne pas, et qu'ils ne se convertissent pas. Sinon, je les aurais guéris ! (Is 6, 9-10)

Nous sommes nés dans le péché, qui règne sur le monde, c’est-à-dire dans la désobéissance. L’obéissance est l’acte de conversion par excellence. C’est le "fiat" de Marie, l’ "ainsi soit-il" de nos prières. L’obéissance, nous dit un jésuite : "c’est consentir librement, dans la royale liberté des enfants de Dieu, à une dépendance vitale par laquelle nous ne pourrons plus respirer, penser, aimer, exister par nous-même". L’obéissance, c’est l’abandon de l’autonomie, de l’indépendance, si chères à nos contemporains, autonomie et indépendance qui sont les fruits du dialogue entre le serpent et Adam et Eve, nos "parents spirituels" !

Et c’est parce que la désobéissance est inscrite dans nos vies de pécheurs qu’il nous est si difficile d’obéir, de donner notre consentement aux noces éternelles avec l’Epoux, le nouvel Adam, le Christ, Jésus. Ecoutons d’abord Paul :

A cause de lui, j'ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue d'un seul avantage, le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. Cette justice ne vient pas de moi-même - c'est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse - mais de la foi au Christ : c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi. Il s'agit de connaître le Christ, d'éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en reproduisant en moi sa mort. (Ph 3, 8-10)

Obéir, c’est donc clairement accepter de mourir à soi-même.

Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l'amour, établis dans l'amour. Alors vous serez comblés jusqu'à entrer dans la plénitude de Dieu. (Ep 3, 16.19)

Obéir, comme le dira Thérèse, c’est "Vivre d’amour". Et "Vivre d’amour c’est vivre de ta vie" (PN 17, strophe 3), de la vie du Christ et comme le Christ :

Ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus : il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix. (Ph 2, 5-12)

Pour mourir à soi-même, il faut s’abaisser, rabattre l’orgueil qui nous fait raidir la nuque.

Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu (Rm 12, 1)

L’obéissance, c’est chercher à plaire à Dieu, et non que Dieu nous plaise. Alors, observons Thérèse :
- d’abord dans sa réception des sacrements, puis dans les efforts qu’elle a déployé pour entrer au carmel, entrée qui fut l’accomplissement de ces noces qu’elle désirait tant,
- et enfin dans le résultat que cet accomplissement a eu dans sa vie. Car consentir à l’obéissance, c’est accomplir notre vocation, celle voulue par le Sauveur, notre Rédempteur, c’est entrer dans la sainteté dont le fruit est la béatitude dès à présent et pour l’éternité.
1) Dès les premières lignes du manuscrit A, Thérèse a une conscience aiguë de la sainteté :

La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu’il veut que nous soyons (MsA 2v°)

et du caractère unique de notre vocation :

Notre Seigneur s’occupe aussi particulièrement de chaque âme que si elle n’avait pas de semblable (MsA 3v°)

Se laisser-faire par Dieu atteint son paroxysme chez Thérèse :

La fleur, qui va raconter son histoire, reconnaît que rien n’était capable en elle d’attirer ses regards divins et que sa miséricorde seule a fait tout ce qu’il y a de bien en elle (MsA 3v°)

Et elle pense à ceux qui n’écoutent pas :

La Sagesse a bien raison de dire (Sg 4,12) : “Que l’ensorcellement des bagatelles du monde séduit l’esprit même éloigné du mal”. A dix ans le cœur se laisse facilement éblouir, aussi je regarde comme une grande grâce de n’être pas restée à Alençon ; les amis que nous y avions étaient trop mondains, ils savaient trop allier les joies de la terre avec le service du bon Dieu. Ils ne pensaient pas assez à la mort et cependant la mort est venue visiter un grand nombre de personnes que j’ai connues, jeunes, riches et heureuses ! ! ! J’aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où elles sont, ce qui leur revient des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie ?… Et je vois que tout est vanité et affliction d’esprit sous le soleil (Qo 2,11)… Que l’unique bien, c’est d’aimer Dieu de tout son cœur et d’être ici-bas pauvre d’esprit (Mt 5,3)…(MsA 32v°)

Car effectivement il est question de vie ou de mort ; si nous sommes enclins à désobéir, nous sommes aussi voués à la mort ! Thérèse comprend qu’il faut rester chaste devant les plaisirs et le confort qui nous sont offerts ou que nous recherchons volontairement. Il nous faut toujours garder à l’esprit que notre vie s’anéantit si elle ne se fond dans l’amour de Dieu. Son obéissance, c’est-à-dire sa relation amoureuse à Dieu, est très précoce. A 11 ans, c’est sa première communion :

Ah ! qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme !… Ce fut un baiser d’amour, je me sentais aimée, et je disais aussi : “Je vous aime, je me donne à vous pour toujours.” (MsA 34v°)

L’obéissance est d’abord un acte d’amour, une déclaration d’amour, une volonté d’union nuptiale avec le Christ qui se donne à manger dans l’Eucharistie.

Il n’y eu pas de demandes, de luttes, de sacrifices, l’absence de maman ne me faisait pas de peine le jour de ma première communion, le Ciel n’était-il pas dans mon âme ? (MsA 34v°)

Avec l’Eucharistie, c’est le ciel qui entre dans notre âme ! Maître Eckhart, grande figure spirituelle du 13ème siècle, dit à ce propos :

Quand, dans l’obéissance, l’homme sort de lui-même et renonce à sa volonté propre, Dieu doit nécessairement entrer en lui (Conseils spirituels)

Il est si difficile de rassurer notre anxiété fondamentale. Se donner en confiance à quelqu’un, c’est déjà dur, alors se donner à Dieu !... Cessons de penser que tout cela est difficile, Thérèse dit :

Depuis longtemps, Jésus et la pauvre petite Thérèse s’étaient regardés et s’étaient compris… Ce jour-là ce n’était plus un regard, mais une fusion, ils n’étaient plus deux, Thérèse avait disparu, comme la goutte d’eau qui se perd au sein de l’océan. Jésus restait seul (MsA 34v°)

Voici la sainteté, voici ce que l’on doit ressentir à chaque Eucharistie. Dieu se donne pour que nous nous donnions. L’obéissance achevée, c’est faire les choses par amour et non par devoir. Notre volonté de fréquenter les sacrements est l’expression de notre volonté d’obéir. Notre façon d’appréhender les sacrements nous en dit long sur la vraie nature de notre d’obéissance.

Il était le maître, le Roi. Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté, car sa liberté lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle voulait s’unir à la Force Divine !… (MsA 34v°)

Thérèse est magistrale. C’est en perdant sa liberté, en demandant volontairement et librement que notre liberté nous soit enlevée, cette liberté qui nous fait chuter et rater notre vie, cette liberté de pécheur, que nous devenons réellement libres et sauvés. Thérèse a bien conscience de la fragilité humaine, de son inconstance, qui fait qu’aimer en vérité, c’est-à-dire en donnant tout, est si difficile pour les angoissés que nous sommes. Thérèse nous dit de demander à Dieu de venir nous prendre cette liberté qui nous conduit dans un piège mortel.

Mais nous avons toujours le sentiment d’une difficulté, d’où vient-elle ? Cette difficulté, elle la revivra le jour de ses noces, de son entrée au carmel, elle a 17 ans :

Enfin le beau jour de mes noces arriva, il fut sans nuages, mais la veille il s’éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n’en avais vue… Pas un seul doute sur ma vocation ne m’était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir en faisant mon chemin de Croix après matines, ma vocation m’apparut comme un rêve, une chimère… je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m’inspirait l’assurance qu’elle n’était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n’étais pas appelée… Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais qu’une chose : je n’avais pas la vocation !… Ah ! Comment dépeindre l’angoisse de mon âme ?… Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes à ma maîtresse elle allait m’empêcher de prononcer mes Saints Vœux, cependant je voulais faire la volonté du Bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne, je fis donc sortir ma maîtresse (des novices) et remplie de confusion je lui dis l’état de mon âme… heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement, d’ailleurs l’acte d’humilité que j’avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n’allais pas oser avouer ma tentation ; aussitôt que j’eus fini de parler mes doutes s’en allèrent. (MsA 76r°)

Nos hésitations à nous donner tout entier sont tentations du démon. Comme il est parfois difficile de discerner si nos choix sont volonté de Dieu ou expression de la nôtre !

Voici un autre passage pour notre édification : elle quitte Rome où elle est allée demander au Pape une dispense pour rentrer au carmel à 15 ans :

En regardant toutes ces beautés de la nature, il naissait en mon âme des pensées bien profondes. Il me semblait comprendre déjà la grandeur de Dieu et les merveilles du Ciel… La vie religieuse m’apparaissait telle qu’elle est avec ses assujettissements, ses petits sacrifices accomplis dans l’ombre. Je comprenais combien il est facile de se replier sur soi-même, d’oublier le but suprême de sa vocation et je me disais : plus tard, à l’heure de l’épreuve, lorsque prisonnière au Carmel je ne pourrai contempler qu’un petit coin du Ciel étoilé, je me souviendrai de ce que je vois aujourd'hui, cette pensée me donnera du courage, j’oublierai facilement mes pauvres petits intérêts en voyant la grandeur et la puissance du Dieu que je veux aimer uniquement. Je n’aurai pas le malheur de m’attacher à des pailles, maintenant que « mon cœur a pressenti ce que Jésus réserve à ceux qui l’aiment !… » (1Co 2,9) (MsA 58r°)

La vie cloîtrée, pour une jeune fille, quelle aberration pour le monde ! Mais depuis Vatican II nous avons compris que ce qui s’applique à la vie religieuse s’applique à tout chrétien, c’est pourquoi la pensée de Thérèse peut tant nous apporter ; dans ce paragraphe comment ne pas s’interroger sur nos propres difficultés dans nos vies aussi étriquées qu’au Carmel ; ce qui frappe, c’est que la vie au Carmel n’est que l’image de notre vie intérieure : savons-nous faire silence, comprendre notre solitude ? Notre communauté familiale, paroissiale, professionnelle, n’est guère différente de la communauté religieuse, en termes de vie intérieure. Où que nous soyons, nous sommes appelés à nous interroger sur notre vie avec le Christ et sur celle de ceux qui nous sont proches ou que nous rencontrons. Thérèse fait un constat lucide sur la condition humaine des prêtres et des religieuses, confrontés sans cesse à leur nature et à la possibilité d’oublier "le but suprême de notre vocation". Bien sûr son appel à la prière était trop intense pour qu’elle se contente d’une vie dans le monde : ce n’était pas un refuge mais un puissant levier pour aider les âmes, toutes les âmes, sur terre et au purgatoire. C’est là le sens de son patronat des missions, la puissance de sa prière. C’est là aussi notre objectif de chrétien, notre sublime vocation. Lors de son retour de Rome, elle contemple la Côte d’Azur du train et elle dit :

Mon cœur aspirait à d’autres merveilles, il avait assez contemplé les beautés de la terre, celles du Ciel étaient l’objet de ses désirs, et pour les donner aux âmes, je voulais devenir prisonnière !… Avant de voir s’ouvrir devant moi les portes de la prison bénie après laquelle je soupirais, il me fallait encore lutter et souffrir, je le sentais en revenant en France, cependant ma confiance était si grande (MsA 67r°)

et elle attend la réponse de l’évêque de Lisieux :

J’allais tous les matins, après la messe, à la poste, avec Papa, croyant y trouver la permission de m’envoler (MsA 67v°)

C’est le complet renversement de nos valeurs, la folie de Dieu ! S’enfermer au carmel à 15 ans ! Et le paradoxe est total : s’enfermer au carmel, c’est s’envoler ! Et quand la réponse tarde à venir, elle écrit :

Mon cœur était brisé (MsA 67v°)

Car l’épreuve est nécessaire, il faut entrer nu dans la vie mystique, comme saint François arrachant ses vêtements pour signifier qu’il faut s’extraire de notre esclavage du monde. Et Thérèse ajoute :

Mais après l’épreuve, quelle récompense, l’eau se change en vin…Il combla tous les désirs de mon cœur (MsA 67v°)

Le 1er janvier 1888, elle apprend qu’elle a obtenu l’autorisation de rentrer au carmel, mais pas avant le Carême.

Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d’un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout particulier, je voyais mes liens rompus du côté du monde et cette fois c’était l’arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe… Je veux bien croire que je dus paraître bien déraisonnable, mais cette épreuve fût très grande et me fit beaucoup grandir dans l’abandon et les autres vertus. (MsA 68r°)

Elle comprend que son désir, si grand et si pur soit-il, fait obstacle au Christ. Dieu, dans sa sollicitude lui donne le temps de comprendre que l’abandon à la Providence est le chemin de la paix intérieure. Il faut vouloir de toutes ses forces puis s’abandonner dans l’espérance.

Mais bientôt je compris le prix du temps qui m’était offert et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée. (MsA 68v°)

Elle avoue n’avoir jamais fait des pénitences, elle n’est pas pour s’imposer des mortifications extérieures, au contraire ! Non, ses mortifications consistaient à briser sa volonté, celle qui conduit à s’imposer, à répliquer, à discuter, à rendre des services pour se faire valoir. Nous sommes comme des serviteurs qui n’obéiraient pas à leur employeur mais feraient à leur guise, pour faire au mieux - dans le meilleur des cas - mais pas selon la volonté du maître. Il nous faudrait relire à frais nouveaux le fiat de Marie : voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre Parole ; et le Christ est venu habiter en elle. C’est bien cela la sainteté, c’est ce que nous recherchons dans nos vies spirituelles. C’est bien cela la vocation de l’homme et du chrétien tout particulièrement. En ces temps incertains, il est utile de nous en souvenir.

2) Voyons maintenant le résultat que cet accomplissement a eu dans sa vie.

Quels sont les effets de l’obéissance dans la vie pratique et l’âme de Thérèse ? Revenons à sa première communion, elle a 11 ans :
La joie de Thérèse était trop grande, trop profonde pour qu’elle pût la contenir, des larmes délicieuses l’inondèrent bientôt au grand étonnement de ses compagnes, qui plus tard se disaient l’une à l’autre : “Pourquoi donc a-t-elle pleuré ? N’avait-elle pas quelque chose qui la gênait ?… Non c’était plutôt de ne pas voir sa mère auprès d’elle ou sa sœur qu’elle aime tant qui est carmélite.” Elles ne comprenaient pas que toute la joie du Ciel venant dans un cœur, ce cœur exilé ne puisse la supporter sans répandre des larmes… Oh ! non, l’absence de maman ne me faisait pas de peine le jour de ma première communion, le Ciel n’était-il pas dans mon âme, et maman n’y avait-elle pas pris place depuis longtemps ? Ainsi en recevant la visite de Jésus je recevais aussi celle de ma Mère chérie qui me bénissait se réjouissant de mon bonheur… (MsA 34v°)

Ainsi les morts aimés ressuscitent dans notre âme si elle est en totale obéissance !

Je ne pleurais pas l’absence de Pauline, sans doute j’aurais été heureuse de la voir à mes côtés, mais depuis longtemps mon sacrifice était accepté ; en ce jour, la joie seule remplissait mon cœur, je m’unissais à elle qui se donnait irrévocablement à Celui qui se donnait si amoureusement à moi !… (MsA 34v°)

Voici un remarquable développement de l’unité dans le Mystère Eucharistique, de la communion des saints dans l’Eucharistie, un seul Corps ! On ne souffre même plus de l’absence de ceux qu’on aime ! Elle parle de ses 12 ans :

Parfois je me sentais seule, bien seule, comme aux jours de ma vie de pensionnaire alors que je me promenais triste et malade dans la grande cour, je répétais ces paroles qui toujours faisait renaître la paix et la force en mon cœur : “La vie est ton navire et non pas ta demeure !…“(Lamartine) Toute petite ces paroles me rendaient le courage, maintenant encore, malgré les années qui font disparaître tant d’impression de piété enfantine, l’image du navire charme encore mon âme et lui aide à supporter l’exil…La Sagesse aussi ne dit-elle pas que « La vie est comme le vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage rapide ?… » (Sg 5,10). Quand je pense à ces choses, mon âme se plonge dans l’infini, il me semble déjà toucher le rivage éternel… il me semble recevoir les embrassements de Jésus… je crois voir ma Mère du Ciel venant à ma rencontre avec Papa… Maman… les quatre petits anges… je crois jouir enfin pour toujours de la vraie, de l’éternelle vie en famille… (MsA 41r°)

L’obéissance nous donne un autre regard sur la vie. Elle n’est plus illusion d’être à nous. Nous sommes de passage. La vie mortelle est un passage, pas seulement la mort, mais la vie mortelle. Un passage vers la vraie vie que l’on peut expérimenter dès maintenant, en particulier dans l’Eucharistie. Thérèse nous indique le lieu de la joie et du bonheur :

La joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle se trouve au plus intime de l’âme, on peut aussi bien la posséder dans une prison que dans un palais, la preuve, c’est que je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures que dans le monde entouré des commodités de la vie et surtout des douceurs du foyer paternel !… (MsA 65r°)

Le jour de son entrée au carmel, le lundi 9 avril 1888, elle note :

Mon Roi chéri ne disait presque rien mais son regard se fixait sur moi avec amour (MsA 68v°)

Elle parle de son père, Louis Martin, mais elle découvre que Dieu contemple sa créature obéissante avec amour, qu’il n’y a qu’à se laisser faire, qu’il ne s’agit pas pour nous de contempler le vide, un Dieu lointain et dur d’oreille ! Et son entrée au carmel est jour de noces :

Le matin du grand jour, après avoir jeté un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid gracieux de mon enfance que je ne devais plus revoir, je partis au bras de mon Roi chéri pour gravir la montagne du Carmel… Comme la veille toute la famille se trouva réunie pour entendre la Ste Messe et y communier. Aussitôt que Jésus fut descendu dans le cœur de mes parents chéris, je n’entendis autour de moi que sanglots, il n’y eut que moi qui ne versait pas de larmes, mais je sentis mon cœur battre avec une telle violence qu’il me sembla impossible d’avancer lorsqu’on vint nous faire signe de venir à la porte conventuelle, j’avançai cependant tout en me demandant si je n’allais pas mourir par la force des battements de mon cœur… Ah ! quel moment que celui-là, il faut y avoir passé pour savoir ce qu’il est… Mon émotion ne se traduisit pas au dehors ; après avoir embrassé tous les membres de ma famille chérie, je me mis à genou devant mon incomparable Père, lui demandant sa bénédiction ; pour me la donner il se mit lui-même à genoux et me bénit en pleurant… C’était un spectacle qui devait faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant encore au printemps de la vie !… Quelques instants après les portes de l’arche sainte se fermaient sur moi et là je recevais les embrassements des sœurs chéries qui m’avaient servies de mères et que j’allais désormais prendre pour modèles de mes actions…Enfin mes désirs étaient accomplis, mon âme ressentait une PAIX si douce et si profonde qu’il me serait impossible de l’exprimer et depuis 7 ans et demi cette paix intime est restée mon partage, elle ne m’a pas abandonnée au milieu des plus grandes épreuves. (Ms 69r°)

Tout le monde pleure à son entrée, quoi de plus naturel pour nous qui ne sommes pas encore soulevés de terre. Comme le monde nous plombe !

Je sentis mon cœur battre avec une telle violence qu’il me sembla impossible d’avancer (MsA 69r°)

nous sommes devant une extase, l’offrande est totale. Thérèse est en communion dans une béatitude, fruit de son obéissance :

Le matin du 8 septembre, je me sentis inondée d’un fleuve de paix et ce fut dans cette paix « surpassant tout sentiment » (Ph 4,7) que je prononçai mes Saints Vœux… je me suis offerte à Jésus afin qu’Il accomplisse parfaitement en moi sa volonté sans que jamais les créatures y mettent obstacle… (MsA 76r°) Ah ! combien de sujets n’ai-je pas de remercier Jésus qui sut combler tous mes désirs !… Maintenant je n’ai plus aucun désir, si ce n’est celui d’aimer Jésus à la folie… Je ne désire pas non plus la souffrance ni la mort et cependant je les aime toutes les deux, mais c’est l’amour seul qui m’attire… Longtemps je les ai désirées ; j’ai possédé la souffrance, et j’ai cru toucher au rivage du Ciel, j’ai cru que la petite fleur serait cueillie en son printemps. Maintenant c’est l’abandon seul qui me guide, je n’ai point d’autre boussole !… Je ne puis plus rien demandé avec ardeur excepté l’accomplissement parfait de la volonté du Bon Dieu sur mon âme sans que les créatures puissent y mettre obstacle. Je puis dire ces paroles du cantique spirituel de N. Père St Jean de la Croix : « Dans le cellier intérieur de mon Bien-Aimé, j’ai bu et quand je suis sortie dans toute cette plaine je ne connaissais plus rien et je perdis le troupeau que je suivais auparavant… Mon âme s’est employée avec toutes ses ressources à son service, je ne garde plus de troupeau, je n’ai plus d’autre office, parce que maintenant tout mon exercice est d’Aimer !… » ou bien encore : « Depuis que j’en ai l’expérience, l’AMOUR est si puissant en œuvres qu’il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu’il trouve en moi, et transformer mon âme en SOI. » O ma Mère chérie !  qu’elle est douce la voie de l’amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu’une humble et profonde paix au fond du cœur. (MsA 82v°)

Prions Thérèse de nous communiquer la volonté de s’abandonner à Dieu dans une obéissance totale. Laissons-la conclure :

Vous le savez, ô mon Dieu, je n’ai jamais désiré que vous aimer, je n’ambitionne pas d’autre gloire. Votre amour m’a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c’est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur. L’amour attire l’amour, aussi, mon Jésus, le mien s’élance vers vous, il voudrait combler l’abîme qui l’attire, mais hélas ! ce n’est pas même une goutte de rosée perdue dans l’océan !… Pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. (MsC 35r°)
Hervé Carter, Notre-Dame d’Auteuil, le 17 janvier 2009

Références

Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C

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