Le ciel, le purgatoire, l'enfer chez Thérèse
Dans la vie de Thérèse la question de l’au-delà n’a jamais été secondaire, ou séparée de ce qu’elle vivait concrètement. Tout cela se reflète bien sûr dans ses écrits ou dans les paroles que ses sœurs ou les novices qu’elle accompagnait ont recueillies.

Les mots ciel ou cieux reviennent ainsi presque 1000 fois dans ses textes, ce qui est considérable alors qu’on ne trouve le mot purgatoire qu’une trentaine de fois. Ce regard tourné vers le ciel s’enracine dans sa plus petite enfance puisqu’elle dira, dans le récit de sa vie : « le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : "Cieux." ». C’était pour elle un tel lieu de bonheur qu’elle en arrivait même à souhaiter la mort de sa maman :

« Le bébé est un lutin sans pareil, elle vient me caresser en me souhaitant la mort : "Oh ! Que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère !". On la gronde, elle dit : "C'est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller." Elle souhaite de même la mort à son père quand elle est dans ses excès d'amour ! » (Ms A 4 V°)

Plus tard, adolescente, la lecture d’un livre de l’abbé Arminjon qui portait ce titre emblématique : « Fin du monde présent et mystères de la vie future » la bouleversa. Elle dira :

« Cette lecture fut encore une des plus grandes grâces de ma vie, je la fis à la fenêtre de ma chambre d'étude, et l'impression que j'en ressens est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre... Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l'éternité, plongeaient mon âme dans un bonheur qui n'était pas de la terre... Je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques d'amour pendant que je le pouvais encore... » (Ms A 47 V°)

Il ne faut pas oublier, enfin, l’expérience surnaturelle qu’elle a vécue lors de sa guérison miraculeuse, quand elle a vu la statue de la vierge Marie s’animer et Marie lui sourire. Le théologien Balthasar écrit à ce propos :

« C’est la première rencontre, directe, et indiciblement béatifiante, avec la réalité céleste, la première entrée dans le monde des saints, la première ouverture de la porte mystérieuse par laquelle on peut regarder jusque dans le mystère le plus intime de Dieu. »  (p. 72-73, Thérèse de Lisieux, Histoire d’une mission, éd. Médiaspaul, 1996)

L’au-delà, bien sûr, ce n’est pas que le ciel : il y a aussi ce fameux purgatoire qui reste encore aujourd’hui si mal compris. Et puis il y a l’enfer : Thérèse en a assez peu parlé explicitement mais nous verrons que toute sa vie et que toute sa mission ont été totalement orientées vers le salut des âmes. C’est ce qu’elle dira elle-même :

« Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l'examen qui précéda ma profession : "je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres." » (Ms A 69 V°) 

Thérèse n’est pas entrée au Carmel pour faire son salut mais pour travailler au salut des autres. Si elle donne toute sa vie – comme le Christ l’a donnée – pour le salut des âmes c’est qu’il y a bien un risque de damnation. Mais il ne s’agit pas simplement de sauver des âmes – ce qui est déjà beaucoup et qui témoigne de l’amour de Thérèse pour ses frères – il s’agit aussi de faire aimer Jésus éternellement par ces âmes arrachées à l’enfer :

« Il n'y a qu'une seule chose à faire pendant la nuit, l'unique nuit de la vie qui ne viendra qu'une fois, c'est d'aimer, d'Aimer Jésus de toute la force de notre coeur et de lui sauver des âmes pour qu'il soit aimé... » (LT 96)

Thérèse agit donc à la fois en faveur des hommes et en faveur de Dieu : l’amour c’est vouloir toujours ce double Bien qui décentre de soi-même, qui ouvre de grands horizons.
Elle n’a pas eu de visions grandioses de l’au-delà comme sainte Hildegarde par exemple. Et elle n’en aurait pas voulu pour elle-même, d’abord parce que ce n’est pas compatible avec sa petite voie, avec cette manière d’aller au ciel par un chemin simple, à la portée de tous. Et ensuite parce que Thérèse savait bien que le chemin des visions est un chemin périlleux ; elle se souvenait sans doute de cette parole de saint Paul : « que Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2Co 11,14). Thérèse n’a jamais recherché que la Vérité, avec les contrôles que cela sous-entend :

 « je ne puis me nourrir que de la vérité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré de visions. On ne peut voir sur la terre, le Ciel, les anges tels qu'ils sont. J'aime mieux attendre après ma mort » (CJ 5 août)

Mais elle a eu beaucoup d’inspirations au sujet de l’au-delà, d’autant plus sûres que seul l’amour l’a guidée. Et puis son doctorat proclamé par l’Eglise en 1997 est un label apposé sur sa doctrine : ce qu’elle dit du ciel ce n’est pas de l’ordre du fantasme ou du rêve ou de l’image d’Epinal. Tout ce qu’elle en dit est toujours une conséquence des lois que la charité met en œuvre, à la fois dans les relatons aux autres et à Dieu. On pourrait dire que dès cette terre Thérèse a intégré la logique de la vie dans l’au-delà et qu’elle l’a mise en actes sans discuter (après certaines purifications). L’année de sa mort, elle écrit à l’abbé Bellière :

« Je désirerai au ciel la même chose que sur la terre. Aimer Jésus et le faire aimer »
(LT 220)

Si l’on va jusqu’au bout de cette parole, alors on peut dire que contempler la vie terrestre de Thérèse c’est contempler sa vie au ciel. Elle a voulu « passer son ciel à faire du bien sur la terre » mais elle a aussi passé sa terre à faire du bien au Ciel.

Le ciel

Le Paradis

On pourrait penser que la sainte n’avait qu’une hâte : quitter cette terre le plus vite possible pour entrer dans le Royaume et pouvoir ainsi jouir du bonheur sans fin. Mais ce n’est pas si simple. Thérèse a beaucoup été marquée par les abandons et les deuils qu’elle a eu à vivre dans son enfance : elle a été mise très tôt en nourrice, et, de retour à la maison familiale, elle ne connaîtra sa maman que peu de temps puisque celle-ci meurt d’un cancer quand Thérèse a 4 ans. Et puis c’est Pauline, sa grande sœur, qu’elle avait prise comme mère de remplacement, qui rentre au Carmel sans que Thérèse en soit avertie à temps. Tout l’amour qu’elle attendait des autres et qu’elle voulait donner est donc frustré. C’est l’expérience douloureuse que, sur terre, ce qui est bon et beau ne dure qu’un instant alors que le cœur profond a soif d’un amour inconditionnel, permanent, solide comme le roc. Elle comprend donc très tôt que ce désir d’être comblée ne pourra vraiment se vivre qu’au ciel. Pour elle, être comblée ce n’est pas seulement recevoir de l’amour mais c’est aussi en donner sans limite. C’est donc une double attitude, passive et active.

Elle sait bien que le ciel est sa vraie patrie et que la vie sur terre n’est qu’un exil : ce mot et ses dérivés se retrouvent près de 200 fois dans ses paroles ou ses écrits :

« Oh ! que la terre est exil !... Il n'y a aucun appui à chercher en dehors de Jésus car Lui seul est immuable. Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer... » (LT 104 à Sr Agnès)

Thérèse n’a jamais cherché que la vérité : elle ne se ment pas sur elle-même. Ce qu’il y a dans son cœur ce sont des désirs infinis : elle ne compose pas avec la médiocrité, elle se détermine radicalement pour le Christ, donc pour l’amour sans limite, pour le ciel :

« Mon coeur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde ne peut le satisfaire. » (LT 245)

Mais elle ne rejette pas la terre pour autant car elle sait qu’elle ne peut pas être au-dessus de son maître, de ce Dieu qui n’a pas hésité à entrer dans ce monde et à vivre comme l’un de nous, en acceptant de laisser sa divinité en dépôt auprès du Père, selon l’expression de Balthazar.
Thérèse, tout en désirant d’un grand désir le ciel, veut également consumer sa vie sur terre, elle ne veut pas vivre à moitié ce qu’elle a à vivre ici-bas car elle n’a que cette vie pour aimer, c’est-à-dire pour faire connaître l’amour de Dieu aux hommes et se laisser aimer. La vie sur terre ne sert qu’à déployer notre capacité d’aimer – celle que nous aurons au ciel - ou, au contraire, à la néantiser, car rien n’est automatique. Sa sœur Pauline lui fait comprendre quelque chose d’important :

« Une fois je m'étonnais de ce que le Bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le Ciel à tous les élus, et j'avais peur que tous ne soient pas heureux, alors Pauline me dit d'aller chercher le grand verre à Papa et de le mettre à côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d'eau ; ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu'ils étaient aussi pleins l'un que l'autre et qu'il était impossible de mettre plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. Ma Mère (Pauline) chérie me fit alors comprendre qu'au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu'ils en pourraient contenir et qu'ainsi le dernier n'aurait rien à envier au premier. » (Ms A 19 V°)

Thérèse prend soin de nuancer ce que le mot « vie » recouvre :

« Oh ! que la vie est triste ! » lui dis-je une autre fois. - « Mais non, la vie n'est pas triste, reprit-elle ; si vous disiez : "l'exil est triste", je vous comprendrais. On fait une erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du Ciel, a ce qui ne doit jamais finir qu'on doit donner ce vrai nom, et à ce titre, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie. » (CRM 103)
C’est pour cela qu’elle pourra dire, alors que la mort se rapproche :
« Je ne meurs pas, j’entre dans la vie » (LT 244, à l’abbé Bellière).

Ce n’est pas un déni de la mort ou un défi que certains lancent parce que, justement, ils ont peur de la mort. Pour Thérèse c’est très nettement une naissance, avec tout ce que cela signifie de fête pour le ciel qui l’accueille et de joie pour celle qui entre dans sa patrie, dans le monde du Père. Ce n’est pas la mort qui vient chercher la créature mais le Père. C’est un jardinier qui est le seul à savoir ce qui est bon pour la fleur et pour le jardin :

« Nous sommes toutes des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en so temps, un peu plus tôt, un peu plus tard » (LT 245)
Sœur Geneviève rapporte encore ceci, à propos de la mort :
« Pourquoi la mort me ferait-elle peur ? me dit-elle, je n'ai jamais agi que pour le bon Dieu. Et comme on lui faisait cette réflexion : « Vous mourrez peut-être le jour de telle fête ?», elle répondit : je n'ai pas besoin d'un jour de fête pour mourir, le jour de ma mort sera pour moi le plus grand de tous les jours de fête. » (CSG 166)

Pour autant, Thérèse ne rejette pas la vie sur terre, elle en fait au contraire le lieu d’une épreuve de vérité qu’elle assimile à un temps de fiançailles avec celui qui a voulu se faire l’époux de l’humanité et de chaque personne en particulier. Comment, en effet, prétendre entrer dans la salle de noces sans avoir prouvé son amour au Christ et sans être « en vérité » avec la Vérité. Celui qui est assez inconscient pour ne pas se soumettre aux lois du Royaume – amour, humilité et vérité – se fera jeter dehors : c’est ce que rappelle Jésus en Mt 22,11-14. L’esprit d’indépendance ferme les portes du ciel.
Cette soif du ciel et ce grand désir, ici-bas, de prouver notre amour constitue la dynamique même de la vie chrétienne. Le désir du ciel et l’acceptation totale de cette vie d’exil ne sont pas antinomiques : la vie chrétienne est faite de cette tension qui ne laisse pas en repos. A tel point, par exemple, que le quotidien peut totalement changer :

« Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée ; et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire ; je pense aux peines, aux souffrances qui m'attendent ; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de sauver des âmes. Ensuite, je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis : " Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré pendant les 33 années de votre vie sur cette pauvre terre ! Aujourd'hui, reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir." » (CRM 29)

Et puis Thérèse est consciente de sa mission, celle de sauver des âmes. Cette mission ne peut s’exercer qu’après avoir été soi-même éprouvé par les tentations, les évènements, les personnes. Il n’y a pas de vie spirituelle qui ne se vivrait qu’au plan théorique, qu’au plan des idées. Son authenticité se vérifie expérimentalement, dans les réalités les plus concrètes et les plus humbles, sinon on vit dans l’illusion.

Comment aller au ciel ?

Thérèse, pour elle-même et pour tous ceux qui la suivront, cherche le moyen le plus sûr et le plus rapide pour aller au ciel :

« Nous sommes dans un siècle d'inventions, maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un  escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'élever jusqu'à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. » (Ms C 2 V°)

Dans le livre des Proverbes elle trouve cette phrase :

« Si quelqu'un est tout petit qu'il vienne à moi » (Pr 9,4)

Puis dans Isaïe (66,12-13) :

 « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! »

Elle comprend alors ce que peut être cet ascenseur :

« Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. » (Ms C 2 V° + 3 R°)

Une compréhension superficielle de ce texte pourrait faire taxer Thérèse de quiétiste : certains pourraient même être écœurés par cette recherche du moindre effort. Et pourtant c’est encore le génie de Thérèse qu’il faut apprécier ici. Tout d’abord parce qu’elle s’appuie sur l’Ecriture pour trouver la solution, cela ne sort pas de son imagination ni d’une technique humaine. Elle sait bien que la Bible est un livre saturé d’amour et qu’il n’y a rien à aller chercher ailleurs. Ensuite cette solution préserve de l’orgueil. Elle s’en remet aux bras du Christ pour être sauvée : loin d’elle la prétention de faire son salut par elle-même ; Jésus reste le seul sauveur. C’est d’une parfaite rigueur théologique.

La double difficulté dans cette affaire c’est d’abord de reconnaître ses propres limites et son incapacité à grandir ; et c’est, de plus, consentir à rester petit et même de le devenir de plus en plus. Voilà deux conditions intolérables pour les orgueilleux, qui craignent par-dessus tout un effondrement intérieur, car en eux il n’y a pas d’amour, il n’y a qu’une recherche de soi et c’est ce vide qu’ils veulent masquer à tout prix.

Comment se présenter devant le Seigneur ?

Dans la logique de l’ascenseur, Thérèse ne peut vouloir arriver au ciel que les mains vides. Comment comprendre cela ?

« je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Coeur Sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement. Au soir de cette vie je paraîtrai devant vous les mains vides car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes oeuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. (Is 64,6) Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de vous-même. Je ne veux point d'autre trône et d'autre couronne que vous, ô mon Bien-Aimé !. » (Pri 6)

Là encore Thérèse est bien consciente du danger d’arriver devant le Seigneur en lui disant : « regarde ce que j’ai fait pour toi », sous-entendu « maintenant j’ai droit à ma récompense ». C’est l’attitude type du Pharisien ou de celui qui fait tout par devoir ou encore de celui qui n’a pas compris que le ciel lui était offert gratuitement puisqu’il a été entièrement et chèrement payé par le Christ à la suite de cette prétention originelle à vivre sans Dieu et à préférer les enseignements du diable à ceux de Dieu. Tout ce que fait Thérèse n’est donc que pour les autres et pour Dieu : pour qu’il soit connu et aimé. « Ne faites aucune réserve » disait-elle, « donnez vos biens – c-à-d vos bonnes actions, vos mérites – à mesure que vous les gagnez. » (CSMT) Complètement décentrée d’elle-même, Thérèse, dans un certain sens, se moque de son propre salut. Elle ira jusqu’à dire, dans un de ses excès d’amour :

« Un soir ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais et combien je désirais qu'il soit partout aimé et glorifié, je pensais avec douleur qu'il ne pourrait jamais recevoir en enfer un seul acte d'amour, alors je dis au Bon Dieu que pour lui faire plaisir je consentirais bien à m'y voir plongée, afin qu'il soit aimé éternellement dans ce lieu de blasphème » (Ms A 52 R°)

Comment Thérèse voit-elle la vie au ciel ?

Ce que Thérèse recherche ce n’est pas le bonheur, c’est l’amour, c’est Dieu puisque Dieu est amour. Le bonheur est en effet un fruit de l’amour, sinon il est illusoire, trompeur :

« Je ne puis pas penser beaucoup au bonheur qui m'attend au Ciel ; une seule attente fait battre mon coeur, c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner. Et puis je pense à tout le bien que je voudrais faire après ma mort; faire baptiser les petits enfants, aider les prêtres, les missionnaires, toute l'Eglise ». (CJ 14 juillet)

Pour Thérèse, la  vie au ciel ce n’est pas le repos. Voici ce qu’elle dit quelques semaines avant sa mort, c’est-à-dire dans ces moments de grande faiblesse où le Seigneur peut se faire entendre le plus clairement :

« Je sens que je vais entrer dans le repos.. ». - Tout de suite Thérèse se corrige - « Mais je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes. Si le bon Dieu exauce mes désirs, mon Ciel se passera sur la terre jusqu'à la fin du monde. Oui, je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. » (CJ 17 juillet)

Il n’y a aucun saint qui ait dit les choses ainsi, avec une telle audace : même saint Paul n’a pas été jusque là. Avant Thérèse la récompense suprême – après le bon combat mené sur terre – était d’entrer dans le repos, dans la vision béatifique mais l’idée de continuer sa mission au ciel n’a jamais été exprimée avec une telle force et cette certitude que cela était non seulement possible mais aussi désirable.

Chez Thérèse, toute la conception de la vie au ciel – ou en relation avec le ciel tant qu’on est sur terre – s’appuie sur le dogme de la communion des saints. Elle va jusqu’au bout de ce que cela peut signifier :

« Les saints ne sont pas saints parce qu'on les reconnaît tels et ne sont pas plus grands parce qu'on a écrit leur «Vie ». Qui sait si ce n'est pas à un autre saint - inconnu celui-là - que nous devons le bien fait par tel ouvrage, soit qu'il l'ait inspiré, dirigé ou qu'il ait disposé les âmes à le goûter.  On verra tant de choses plus tard ! Je pense quelquefois que je suis peut-être le fruit des désirs d'une petite âme à laquelle je devrai tout ce que je possède. Donc, à Dieu seul la gloire… Nous ne devons désirer qu'une chose : qu'elle arrive et être aussi contents que ce soit par les autres que par nous. » (CSG 163)

Elle ajoute encore :

« Les saints sont tous mes parents là-haut. En arrivant au Ciel, j'irai leur faire une petite révérence et leur demanderai de me raconter leur vie. Mais il faudra que ce ne soit pas long ! En un clin d'œil ! » (CSG 164)

Elle tire encore une conclusion du fait que les saints sont ses parents mais les nôtres aussi :

« Avec les vierges, nous serons comme les vierges ; avec les docteurs comme les docteurs avec les martyrs comme les martyrs, parce que tous les Saints sont nos parents ; mais ceux qui auront suivi la voie d'enfance spirituelle garderont toujours les charmes de l'enfance. » (CJ 13 juillet)

Au ciel, donc, il y a une connaissance immédiate et intime de l’autre. Nul besoin de raconter sa vie pour se connaître. Elle le perçoit très tôt et le dit à Céline :

« Bientôt, petite Soeur, d'un seul regard nous pourrons comprendre ce qui se passe dans l'intime de notre être ! » (LT 85)

Ce qui revient à dire que le corps de résurrection exprime totalement et sans distorsion toute la vie de l’âme, tous ses secrets pour le seul plaisir de l’autre. Alors que sur terre le corps, même s’il a des choses à dire sur l’état de l’âme, garde une certaine opacité depuis le péché originel. Retenons encore cette petite phrase magnifique :

« La plus petite âme qui m'aime devient pour moi le Paradis !... » (RPT 2,6)

Nous pourrions nous décourager devant la si grande sainteté de certains bienheureux mais Thérèse voit les choses autrement, elle les voit comme Dieu les voit. Voici ce que Sœur Geneviève rapporte :

« Pour me rassurer sur le bonheur sans mélange du Ciel, elle me disait et redisait que le bon Dieu saurait si bien disposer toutes choses que nous n'aurions rien à nous envier les uns aux autres […] Me voyant arranger les fleurs artificielles de manière à faire valoir la plus petite, rafraîchissant les plus fanées de sorte que, les bouquets terminés, on ne reconnaissait pas ce qui m'avait été confié, elle me disait que cela était un exemple frappant de ce que ferait le bon Dieu, en nous mettant en valeur, après avoir fait disparaître toutes nos misères.  On verra ainsi le plus grand Saint mis en relief par le plus petit et le plus petit, très grand, par la projection de gloire que lui donnera le grand. L'Evangile des ouvriers de la dernière heure, payés autant que ceux qui avaient porté le poids du jour, la ravissait : Voyez-vous, disait-elle, si nous mettons notre confiance dans le bon Dieu, faisant tous nos petits efforts et espérant tout de sa miséricorde, nous recevrons autant que les grands saints. » (CSG 166)

Thérèse disait par ailleurs :

« devant notre impuissance, il faut offrir les oeuvres des autres, c'est là le bienfait de la communion des Saints et, de cette impuissance, il ne faut jamais nous faire de peine, mais s'appliquer uniquement à l'amour » (CSG 63) car, disait-elle : « Ce n'est pas la valeur, ni même la sainteté apparente des actions qui compte, mais seulement l'amour qu'on y met, et nul ne saurait dire qu'il ne peut donner ces petites choses au bon Dieu, car elles sont à la portée de tous. » (CSG 65-66)

Et puis, Thérèse n’avait aucun doute sur sa place au ciel. Elle dit un jour à Sr Marie de la Trinité, qui était l’une des novices dont elle avait la charge :

« Cette nuit, j'ai rêvé que vous me demandiez : "quand vous serez dans le Ciel, où serez-vous placée ?" - Sans hésiter, je vous ai répondu : "Sur les genoux du bon Dieu et là je prêcherai à son oreille !" Alors vous avez repris : « Et moi, où serai-je placée ?" Et je vous ai dit : "Pour vous, ma poupée, vous serez placée dans mes bras !" » (CSM 52)

Pour être sur les genoux du bon Dieu il suffit donc d’être dans les bras de Thérèse, c’est-à-dire de se laisser enseigner par elle, comme sa novice.

Enfin Thérèse nous rappelle qu’à l’heure du jugement nous nous retrouverons aussi devant les saints ce qui est là un motif d’espérance. Voici ce qu’elle écrit à l’abbé Bellière qui manquait de confiance en la miséricorde :

« Oubliez-vous donc que je participerai aussi à la miséricorde infinie du Seigneur ? Je crois que les Bienheureux ont une grande compassion de nos misères, ils se souviennent qu'étant comme nous fragiles et mortels, ils ont commis les mêmes fautes, soutenu les mêmes combats et leur tendresse fraternelle devient plus grande encore qu'elle ne l'était sur la terre, c'est pour cela qu'ils ne cessent de nous protéger et de prier pour nous. » (LT 263)

Le purgatoire

Toute la pensée de Thérèse sur le Purgatoire tient dans cette parole recueillie en juillet 97, trois mois avant sa mort :

« Je ne sais pas si j'irai en purgatoire, je ne m'en inquiète pas du tout, mais, si j'y vais je ne regretterai pas de n'avoir rien fait pour l'éviter. Je ne me repentirai jamais d'avoir travaillé uniquement pour sauver des âmes » (CJ 4 juin)

et elle ajoute aussi, un peu plus tard :

« Tout ce que j'ai fait c'était pour faire plaisir au bon Dieu, pour lui sauver des âmes » (CJ 30 juillet)

Là encore nous voyons une Thérèse toute décentrée d’elle-même, comme le sont chacune des personnes de la Trinité. L’Acte d’Offrande de Thérèse à l’amour miséricordieux se termine ainsi :

« Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant Vous, me fasse enfin mourir et que mon âme s'élance, sans retard, dans l'éternel embrasement de votre Miséricordieux Amour ! »

Sans retard, c’est sa manière de dire « sans passer par le Purgatoire ». Thérèse était convaincue que pour les humbles les peines temporelles dues au péché seraient limitées. Sr Geneviève note :

« Pour ceux qui sont humbles et s'abandonnent à Dieu avec amour, elle ne voyait pas s'ouvrir pour eux la porte du Purgatoire, pensant plutôt que le Père des Cieux, répondant à leur confiance par une grâce de lumière à l'heure de la mort, ferait naître en ces âmes, à la vue de leur misère, un sentiment de contrition parfaite effaçant toute dette. » (CSG 54)
En une autre occasion elle me dit qu'il fallait, par nos prières et nos sacrifices, obtenir aux âmes tant d'amour du bon Dieu qu'elles puissent aller en Paradis sans passer par le Purgatoire. » (CSM 36)

Thérèse nous invite donc à prier non seulement pour les âmes des défunts Purgatoiremais aussi pour les âmes des vivants, pour leur éviter le Purgatoire. Ce qui signifie, en toute logique, de prier pour que ces âmes soient purifiées dès cette terre, avant leur mort. C’est le bien qu’on peut leur souhaiter : en effet les souffrances du Purgatoire sont infiniment plus douloureuses que celles de la terre car ce sont des souffrances qui n’ont pour origine que l’amour, amour au principe de notre être. Thérèse disait à ses sœurs qui pensaient faire du Purgatoire : « Vous faites une grande injure au bon Dieu en croyant aller en purgatoire : quand on aime, il ne peut y avoir de purgatoire ! » Mais, évidemment, il s’agit de bien comprendre ce qu’aimer veut dire : la vie de Thérèse est là pour en recadrer le sens.

L'enfer

On pourrait dire que toute la vie de Thérèse prouve le sérieux de l’enfer. Dès son enfance elle en a saisi la possibilité redoutable à l’occasion de la condamnation à mort de l’assassin Pranzini dont elle avait su qu’il refusait de se repentir. Voici ce qui a été dit à ce sujet dans le procès du doctorat de Thérèse :

« Le désir qui vient de naître dans le coeur de Thérèse, ce désir d'arracher les grands pécheurs aux flammes éternelles en leur donnant le sang de Jésus, va pouvoir se concrétiser. L'assassin dont parlent tous les journaux va devenir "le premier enfant" que Jésus crucifié lui confie. […] Sur le point d'être exécuté, le criminel impénitent est sur le bord de l'enfer. Thérèse en a une claire conscience. Son récit montre la splendeur de l'espérance, mais en lien avec la foi et la charité. La foi de Thérèse affirme le grand risque de l'enfer, de la damnation, de la mort éternelle de celui qui s'obstinerait dans le refus du Salut. Mais sa charité ne peut pas s'y résigner ; aussi s'exprime-t-elle dans cette volonté foncière : "Je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer". L'espérance va jaillir au coeur de cette tension, de cette antinomie entre d'une part la foi qui affirme l'enfer et d'autre part la charité qui le refuse, et ce sera une espérance totale, sans aucune limite, étendue à toute l'humanité, fondée sur une perception inouïe de la "miséricorde infinie de Jésus". » (301-2.a)

Thérèse n’a jamais été sévère pour les péchés de faiblesse. A ses sœurs elle donnait ce conseil :

« A chaque fois que les démons vous feront tomber il faudra vous  relever sans étonnement et dire à Jésus avec humilité : « S’ils m'ont fait tomber, je ne suis pas vaincue, me voilà encore debout prête à recommencer le combat pour votre amour. » Alors Jésus, touché de votre bonne volonté, sera lui-même votre force. » (PIO 1079 V°)

Mais pour les péchés d’orgueil Thérèse était très dure car ces péchés conduisent en enfer : l’orgueilleux est justement celui qui ne peut même plus voir qu’il se perd.

« pour une faute d'orgueil il n'y a pas d'excuse. Et c'est cependant une faute que les âmes commettent souvent et facilement sans s'en inquiéter ! Une tentation d'orgueil devrait être crainte plus que le feu » (CRM 50)

Son rapport personnel au démon – si l’on ose dire – n’est pas pour autant dramatisé. Elle met en garde contre les manœuvres du diable qui essaye de faire peur, d’éloigner de la communion :

« Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la sainte Communion il a tout gagné... »

ou qui essaye de nous faire oublier que notre vie terrestre est limitée :

« Nous n'avons que les courts instants de notre vie pour aimer Jésus, le diable le sait bien aussi tâche-t-il de la consumer en travaux inutiles... » (LT 92)

Et elle dira aussi :

« qu'une âme en état de grâce n'a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d'un enfant... » (Ms A 10 V°)

Ce qu’elle condensera en une expression toute simple et qui renvoie au bienfondé de sa doctrine de l’enfance spirituelle, à sa petite voie, faite d’humilité et de confiance :

« Les petits enfants, ça ne se damne pas ! » (CJ 10 juillet)

Une telle âme ne pouvait pas, bien sûr, passée inaperçue des démons et on sait que les derniers mois de sa vie se sont passés dans des ténèbres extrêmes avec ses tentations contre la réalité de la vie éternelle. Elle a fait à ce moment-là l’expérience de s’asseoir à la table des pécheurs, de ceux qui ont ruiné leur foi :

« Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi, qui par l'abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fut envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment » (Ms C 5 V°)

Toutes ses souffrances finales ne sont plus des souffrances de purification, de purgatoire mais des souffrances rédemptrices qu’elle vit, unie au Christ plongé dans le mystère de l’enfer, de la haine de l’amour. Elle en a bien conscience et le 30 septembre 1897, son dernier jour sur terre, elle découvre, finalement, la raison profonde de ses souffrances :

« Jamais je n'aurais cru qu'il était possible de tant souffrir ! jamais ! jamais ! Je ne puis m'expliquer cela que par les désirs ardents que j'ai eus de sauver des âmes. » (CJ 30 septembre)

Conclusion

A travers ce que nous savons de la conception du ciel qu’avait Thérèse, c’est à notre tour sans doute de nous poser maintenant une vraie question : ai-je, moi aussi, ce désir de passer mon ciel à faire du bien sur la terre ? Question fondamentale qui oblige à nous demander ce qu’est notre vrai charisme sur cette terre. Peut-être que certains ne le connaissent pas, peut-être que d’autres en ont l’intuition ou, pourquoi pas, le vivent d’ores et déjà.

Ce qu’elle nous dit également c’est que le moindre acte posé avec amour ici-bas pourra avoir des répercussions inimaginables que nous ne verront qu’au ciel. Thérèse est peut-être elle-même « le fruit des désirs d’une petite âme ».

Elle affirme par ailleurs que le Purgatoire n’est pas obligatoire, car il peut être réalisé sur terre et, même si la purification n’est pas achevée, il suffit d’être humble et de s’abandonner à Dieu, pour entrer au ciel « sans retard », dans une « contrition parfaite ». Thérèse suggère également que notre prière pourra éviter le purgatoire à une âme.

Enfin Thérèse nous montre que l’Espérance est une vertu magnifique et que notre charité, nos petits sacrifices faits par amour peuvent réellement convertir des âmes, les sauver de l’enfer.

Dans la communion des saints chacun a sa place et même « très petite » elle est essentielle pour l’ensemble : le Corps mystique du Christ ne claudique pas. Et son harmonie, sa perfection tient à ce que chacun y trouve sa place, préparée d’avance par le Seigneur :

« Lorsque je m'en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai » (Jn 14,3)
Père Jean-Claude Hanus, Notre-Dame d’Auteuil, le 8 novembre 2008

Références

CJ : Carnet Jaune (Sr Agnès de Jésus)
CRM : Carnet Rouge (Sr Marie de la Trinité)
CSG : Conseils et souvenirs (Sr Geneviève)
LT : Lettres
Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C
PIO : Procès de béatification
RPT : Récréations pieuses
PN : Poésies
Pri : Prières

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