A propos de C.S. Lewis, par Rémi Brague

LLe livree nom de Clive Staple Lewis est récemment devenu mondialement célèbre. La cause en est le succès du film qui a été tiré du premier de ses romans pour enfants, les sept volumes des Chroniques de Narnia (1950-1956). Les héros constituent une population bigarrée, dont les hommes ne constituent qu’une petite minorité : les nains, elfes, trolls, géants, faunes, etc. y pullulent. Cela témoigne de l’imagination puissamment féconde de l’écrivain. Mais cette imagination n’est jamais "débordante" au sens propre, car elle ne quitte jamais le cadre de la raison la plus exigeante. Lewis était un rationaliste décidé, bien que chrétien convaincu - ou plutôt précisément parce qu’il était un chrétien convaincu. Au moment où les événements nous invitent, voire nous contraignent à réfléchir sur la valeur de la raison et sur la place qui lui est assignée dans les diverses religions, il a quelque chose à nous dire. Quelque chose sur l’homme et sur la raison.

Un souci animait constamment Lewis, celui de comprendre et de défendre cette raison qui constitue l’humanité de l’homme. Il faut pour ce faire bien comprendre en quoi elle réside. Ce n’est pas la forme du corps.

Dans le premier roman de sa trilogie cosmique, Out of the Silent Planet (1938), la population de Mars certes moins variée qu’à Narnia, mais quand même composée de trois espèces de créatures rationnelles, d’allure et de compétences très différentes : des phoques poilus, chasseurs et poètes, des géants maigres, éleveurs et astronomes, des crapauds mineurs et métallurgistes. Les trois espèces se comprennent et s’entendent bien. Aucune ne domine l’autre, chacune respecte les talents des deux autres et les utilise au besoin. Il faut aussi savoir respecter l’homme tel qu’il est, à sa place entre l’animal et l’ange.

Dans le dernier volume de sa trilogie cosmique, That Hideous Strength (1945), des chercheurs deviennent à leur insu les complices de puissances démoniaques. Ils veulent nettoyer la planète de toute vie "inférieure" et créer un nouvel homme artificiel. Ils finissent massacrés par les animaux promis à la vivisection et échappés de leurs laboratoires. Il n’y a là nulle condamnation de l’amélioration du sort de l’homme par le progrès technique. Lewis met seulement en garde contre le projet d’un règne de l’homme : une logique interne le pousse à se changer en une domination de certains hommes sur d’autres au moyen de la technique, voire en une tentative pour dépasser l’homme qui n’est plus à la hauteur de sa propre tâche de domination.

C.S. Lewis

Dans ce qui est peut-être son chef d’œuvre, le bref " L’abolition de l’homme" (1943), Lewis reprend l’anthropologie développée par Platon dans la République, et en montre la puissante actualité. Il le fait d’ailleurs négativement, en montrant que, sans cette anthropologie ou du moins sans son contenu, lequel reste valable même si les détails un peu mythiques peuvent disparaître, on ne peut penser l’homme, et peut-être pas non plus le respecter.

Platon distingue non pas deux parties dans l’âme humaine, mais trois. La plus haute, qui trône dans la tête, est la capacité de calcul ; nous en avons fait, à partir du latin ratio, de reor, "calculer", la "raison". La plus basse, reléguée dans l’abdomen, est formée par les désirs : faim, soif, appétit sexuel. Entre les deux, et donc située dans le thorax, Platon loge une faculté qu’il appelle thymos. Ce mot grec désigne le bouillonnement de la colère.

La colère

C’est la colère qui nous permet de refuser le déshonneur de se soumettre, de nous affirmer nous-mêmes dans notre indépendance. La faculté intermédiaire est ainsi le principe de notre identité et de notre liberté. Elle est le principe de notre action. La faculté calculante et le désir ont un point en commun : ils nous laissent passifs devant le résultat de nos calculs ou devant la pulsion qui nous entraîne vers l’objet désiré. La "raison", nous l’avons en commun avec les anges, s’ils existent. Et à supposer qu’elle ne soit que calcul, les ordinateurs l’ont aussi, et peut-être mieux que nous. Les désirs, nous les partageons avec les animaux. La "colère", elle, n’existe que chez l’homme dont elle est le privilège.

La faculté intermédiaire permet à la raison d’agir sur les désirs, de les réprimer quand ils passent leurs bornes, de les guider quand ils se trompent sur l’objet qui peut vraiment les satisfaire, et donc de les éduquer, de les raffiner. Elle permet aussi, à l’inverse, à la raison de ne pas se contenter de regarder passivement ce qui s’offre à son regard contemplatif, mais de s’engager dans l’action. C’est par elle que la raison devient pratique - une expression de Kant, mais qu’il avait empruntée à une tradition bien plus ancienne, qui trouve son origine chez Aristote

Celui-ci ne parle pas du thymos au sens de Platon, mais il reconnaît lui aussi son équivalent dans l’âme humaine. Il préfère y voir une dimension inférieure de la raison, qui n’est pas elle-même capable de parler, mais qui peut au moins comprendre ce que lui conseille la raison proprement dite. Peu importe le nom de cet intermédiaire. Mais sans lui, il n’y a plus rien qui puisse nous dire comment bien faire : manières de table, politesse, morale, tout ce que l’on appelle "culture" disparaît.

Qui plus est, c’est cette faculté intermédiaire qui nous unifie. Sans elle, nous serions une raison posée sur des désirs. Il serait tentant de se croire issu d’une chute de la raison exilée dans la boue des désirs. Tentant aussi d’avoir honte de ce corps désirant et impur, et de tenter par tous les moyens de le fuir au plus vite. La présence médiatrice du thymos permet à l’homme de vivre en paix avec soi-même, elle le réconcilie avec son destin d’être intermédiaire, ni ange ni bête.

Le danger des hommes "sans thorax" ?

Or donc, Lewis dit redouter l’avènement de ce qu’il appelle bizarrement des "hommes sans thorax". Par allusion avec la façon dont Platon situe les facultés de l’âme dans diverses parties du corps, il entend par là des hommes auxquels manquerait le thymos. En rigueur de termes, ils ne seraient même plus hommes, mais ce que dit bien plus tard un penseur du Moyen Age, Pierre de Jean Olivi, à propos de créatures à qui manquerait la liberté : des "bêtes dotées d’un intellect".

Chez de tels êtres, la raison ne pourrait pas agir sur les désirs. Les deux facultés extrêmes seraient laissées chacune à elle-même, se portant du coup à sa forme la plus intense et la plus exclusive. La raison s’affolerait dans un rêve de calculabilité et de planification universelle.

La signature

De leur côté, les désirs se refuseraient à tout ce qui pourrait les ennoblir. Lorsque les deux se rencontreraient, ce serait pour mettre la technique la plus perfectionnée au service des instincts les plus brutaux : la physique nucléaire au service de la guerre, la chimie au service de la Shoah, Internet au service de la pornographie. Notre tâche actuelle n’est surtout pas de limiter la "raison superbe", même si nous nous imaginons par là, pour reprendre une formule de Kant, faire place à la foi. Elle est au contraire de redonner à la raison sa pleine dimension, de la rendre à nouveau capable de nous dire non seulement ce qui est vrai, mais aussi ce qui vaut la peine d’être fait, de reconquérir tout ce que nous risquons d’abandonner à l’irrationnel. Rémi Brague