Les homélies - 2013-2014

22 juin 2014 : Fête du Corps et du Sang du Christ (Jn 6, 51-58)

Après avoir nourri la foule avec cinq pains et deux poissons, Jésus disait :« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » Les Juifs discutaient entre eux : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi.

Tel est le pain qui descend du ciel : il n'est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. » 

 Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I- Reconnaître ma faim de salut – unité de l’Alliance
    a – Manne – reconnaître ma pauvreté et mon illusoire suffisance
    b – Multiplication des pains – reconnaître ma faim – faim de rien ?
    c – « Moi je suis le pain vivant » - reconnaître mon Seigneur – alliance du sang
II – Reconnaître l’origine du salut – unité du Christ
    a – Un pain qui est donné par l’offrande de Jésus
    b – Un pain qui appelle l’offrande de ma vie
    c – Un pain qui m’offre de ne plus faire qu’un avec l’offrande du Christ
III – Reconnaître l’accomplissement du salut – unité de ma vie
    a – Confiance et humilité dans l’eucharistie dominicale
    b – Confiance et humilité du lavement des pieds au quotidien
    c – Confiance et humilité de la confrontation de ma vie à l’Evangile

Le Christ peut seul étancher notre soif de plénitude.
« Comme ce pain se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ».


15 juin 2014 : dimanche de la Sainte Trinité (Jn 3, 16-18)

Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne veut pas croire est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I- Qui est Dieu ?  relation d’amour entre des personnes au-delà de tout créé
    a – relation – vie, échange, don, communion - Révélation
    b – d’amour – Dieu est amour – le créateur est empli de bonté
    c – entre des personnes – des mots et des expériences humaines pour parler d’un mystère qui toujours nous dépassera
II – Qui est l’homme ? relation d’amour entre des personnes créées à l’image de Dieu
    a – entre des personnes – nous sommes créés à l’image de Dieu – en reconnaissant l’autre je me reconnais moi-même
    b – d’amour – la seule réalité centrale de nos vies – appel au bonheur
    c – en relation – la vie c’est l’échange, le lien, l’accueil, le don
III – Révélation d’une relation d’amour entre Dieu et l’homme par Jésus-Christ – modèle de toute communauté humaine, de la famille à l’Eglise
    a – amour - fidélité
    b – amour - fécondité
    c – amour – éternité / indissolubilité

« C’est trop beau pour être vrai ! » « Ce Dieu n’est-il pas une projection de l’homme ? » C’est tout le contraire : c’est tellement vrai que c’est admirablement beau ! Quoi de plus naturel que le créateur comble le désir de ses créatures

8 juin 2014 : dimanche de la Pentecôte (Jn 20, 19-23)

C'était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint, et il était là au milieu d'eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle et il leur dit : « Recevez l'Esprit Saint.
Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus ».

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I-  Par l’Esprit, de la mort à la Vie - Résurrection
a – « Après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine »
      ténèbres – inquiétudes / nouvelle Genèse – nouvelle création.
b – «  Les portes verrouillées – ils avaient peur » : le lieu du surgissement Pascal par excellence
      est constitué par le lieu de ma peur – verrou.
c – « La paix soit avec vous »   - l’Eglise naît du souffle même de Jésus ressuscité – hommes
      abattus qui soudain reprennent en main leur vie.
II – Un Esprit qui vient du Ressuscité et est puissance de Vie
a – « Le soir de la Résurrection » ou « 50 jours après Pâques » ?  Les deux !
b – Jean nous dit d’où vient l’Esprit : du Christ Ressuscité. Esprit Saint : Esprit de vérité, de
      liberté, de force, Esprit de charité.
c – Luc nous dit où nous porte l’Esprit : aux confins du monde pour transmettre le salut et la  
      miséricorde.
III – De la première à la Nouvelle et éternelle Alliance – Pentecôte de Vie
a – « Quand arriva la Pentecôte » : fête juive de la Loi et de l’Alliance
b – « Il vint du ciel un bruit pareil à celui d’un violent coup de vent » :
      Loi spirituelle de l’Alliance nouvelle inscrite dans les cœurs.
c –  Vivons-nous sous la Loi ancienne ou nouvelle ?
      Quel souffle ? Quelle respiration ? Quelle vie ?

Accomplissons-nous notre vie religieuse par habitude/peur ou par conviction / attraction ? Voyons-nous Dieu comme un père ou un juge ?
Le souffle de Jésus est-il vivant en moi ?
Le secret de cette nouvelle Pentecôte ? Le désir ! Viens Esprit Saint !


1 juin 2014 : 7ème dimanche de Pâques (Jn. 17, 1b-11a)

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il leva les yeux au ciel et pria ainsi : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné autorité sur tout être vivant, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c'est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
Moi, je t'ai glorifié sur la terre en accomplissant l'œuvre que tu m'avais confiée.
Toi, Père, glorifie-moi maintenant auprès de toi : donne-moi la gloire que j'avais auprès de toi avant le commencement du monde. J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé fidèlement ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m'as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m'avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis venu d'auprès de toi, et ils ont cru que c'était toi qui m'avais envoyé.
Je prie pour eux ; ce n'est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m'as donnés : ils sont à toi, et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et je trouve ma gloire en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I-  Aimer et connaître
    a – Je ne peux pas aimer sans connaître
    b – Je ne peux pas connaître sans aimer
    c – « On ne connaît bien qu’avec le cœur »
II – Aimer et souffrir
    a – Une réalité spirituelle et non pas d’abord physique
    b –Je ne souffre que par ceux et pour ceux que j’aime
    c – Vivre l’Evangile, c’est accepter d’être en contradiction avec l’esprit du Monde
III – Aimer et être glorifié
    a – La gloire c’est le poids réel d’un être, sa vérité – l’amour et la croix
    b – La gloire c’est aimer, connaître et souffrir avec Jésus
    c – La gloire c’est vivre en vérité la Parole de Jésus - réciprocité

La vie éternelle n’est pas une vie après la vie mais une vie pour aujourd’hui ; elle n’est pas liée au temps mais à la Foi, à l’Espérance et à la Charité – Osons participer à la gloire du ciel et faire celle du Père par le Fils dans la puissance de l’Esprit.        

Viens, Esprit Saint - Homélie du P. A. Duban

« Sans l’Esprit Saint, Dieu est loin, le Christ reste dans le passé, l’Evangile est une lettre morte, l’Eglise une simple organisation, l’autorité une domination, la mission une propagande, le culte une évocation et l’agir chrétien une morale d’esclave. Mais en lui, le cosmos est soulevé et gémit dans l’enfantement du Royaume, le Christ ressuscité est là, l’Evangile est puissance de vie, l’Eglise signifie la communion trinitaire, l’autorité est un service libérateur, la mission est une Pentecôte, la liturgie est mémorial et anticipation, l’agir humain est déifié ». Frères et sœurs, ces paroles magnifiques du Métropolite Ignace de Lattaquié nous rappellent la place centrale que l’Esprit Saint occupe dans le dessein de Dieu… Et dans nos vies, occupe-t-il vraiment cette place centrale ? Le jour de notre Confirmation, il nous a été donné, mais le laissons-nous nous mouvoir réellement ? Savons-nous accueillir ses sept dons et en vivre ? En ce 7ème dimanche de Pâques, situé entre l’Ascension du Seigneur et la Pentecôte, l’Eglise nous invite à nous mettre en prière, à l’image des apôtres. Pendant 40 jours, le Christ les a non seulement affermis dans la joie de sa Résurrection, mais il leur a aussi annoncés qu’ils seraient bientôt appelés à témoigner partout de cet évènement, Bonne Nouvelle par excellence. Pour le moment, ils n’en sont pas encore capables, mais ils se tiennent tous réunis au Cénacle, avec quelques femmes, dont la Vierge Marie. « D'un seul cœur, ils participaient fidèlement à la prière », écrit saint Luc. Quelle est leur prière ? L’évangéliste ne le précise pas, mais nous pouvons être sûrs qu’ils demandent à Dieu de les aider à accueillir le Don que Jésus leur a promis, comme nous l’avons entendu jeudi : « vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » (Ac 1,8)

Nous aussi, prions le Seigneur de nous aider à accueillir à nouveau son Esprit avec ses sept dons. Ces dons, le prophète Isaïe en a d’abord énuméré six dans sa description du Messie à venir, et la Tradition en a ajouté un septième. Ils peuvent être analysés deux par deux, pour aboutir au septième d’entre eux, la sagesse, qui en constitue le sommet. Nous verrons comment chacun se manifeste dans la grande prière de Jésus que saint Jean nous a laissée au chapitre 17 de son Evangile, qu’on appelle la « prière sacerdotale ».

Les deux premiers dons de l’Esprit sont la Crainte et la Piété. Ils nous permettent de nous situer de manière juste par rapport à Dieu lui-même. La crainte biblique n’a rien à voir avec la peur de Dieu. « N’ayez pas peur » est un des refrains les plus répandus dans l’Ecriture, et dont saint Jean-Paul II avait fait son leitmotiv. La crainte nous donne le sens de la grandeur et de la sainteté de Dieu, et en même temps de notre petitesse et de notre péché. Nous préservant de l’orgueil, elle engendre en nous une attitude de respect et d’adoration : au fond, elle est la crainte d’offenser un Dieu si grand et si bon. Jésus lui-même éprouvait de la crainte pour son Père. Dans la prière que nous venons d’entendre, il lui demande : « Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie ». Le mot gloire, kavod en hébreu, renvoie au poids d’un être : il ne concerne pas l’apparence, ce qui se voit seulement, mais il touche la réalité même de cet être. Le désir du Fils est que son Père soit reconnu pour ce qu’il est, non dans le rayonnement parfois superficiel qui est celui de la gloire humaine, mais dans son Etre profond.

L’Esprit Saint associe au don de crainte celui de piété. Alors que le premier met en place une juste distance entre Dieu et sa créature, le second les rapproche comme un père et son enfant. La piété n’est pas une attitude de dévotion purement extérieure, mais un sentiment de tendresse qui nous protège de l’égoïsme et nous invite à la confiance envers Dieu et envers nos frères. Le mot de « Père », qui revient sans cesse dans la bouche de Jésus, révèle son intimité avec Lui. Et il appelle ses apôtres ses « amis »

Les deux dons de l’Esprit suivants nous aident à accomplir la volonté de ce Dieu qui est notre Créateur et notre Père. Le Conseil nous montre le chemin, et la Force nous permet de le suivre quels que soient les difficultés. Au moment du dernier repas, Jésus dit à son Père : « l’heure est venue ». L’Esprit de Conseil lui a fait comprendre que le moment de donner sa vie était enfin arrivé, et Il va lui donner la Force de ne pas reculer face à la souffrance. « Père, glorifie-moi », cela signifie « fais que je sois vainqueur du mal et de la souffrance, afin que ton Amour tout-puissant rayonne sur le monde ». Dans sa première lettre, saint Pierre veut réveiller ce don de force chez les chrétiens persécutés à cause de leur foi: « si l'on vous insulte à cause du nom du Christ, heureux êtes-vous, puisque l'Esprit de gloire, l'Esprit de Dieu, repose sur vous. » (2ème lect.)

Le Seigneur nous appelle à accomplir sa volonté pour que son Règne vienne, mais aussi à contempler son œuvre déjà accomplie. Pour cela, l’Esprit nous offre la Connaissance et l’Intelligence. La première concerne le monde créé, et la seconde les Ecritures. La connaissance ne nous donne pas un savoir livresque et abstrait, mais elle nous permet de voir l’invisible dans le visible. Elle nous permet de comprendre la vanité de ce monde visible, et d’espérer en même temps la venue du Règne de Dieu. L’intelligence, quant à elle, nous fait pénétrer le sens de l’Ecriture. C’est le don que Jésus a fait aux disciples d’Emmaüs : « Alors ils se dirent l'un à l'autre : “Notre cœur n'était-il pas brûlant en nous, tandis qu'il nous parlait sur la route, et qu'il nous faisait comprendre les Écritures ?” » (Lc 24,32)

C’est parce qu’il possède le don de connaissance que Jésus dit : « ce n'est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m'as donnés ». Est-ce que Jésus manque d’amour pour ceux qui ne croient pas en lui ? Non, mais il sait qu’il ne pourra les toucher que par le témoignage de ses disciples. On peut dire de lui ce que Paul VI dira de l’Eglise, il est « expert en humanité ». Quant au don d’intelligence, c’est grâce à lui que Jésus a établi des synthèses prodigieuses de l’Ecriture, comme par exemple celle-ci : « la vie éternelle, c'est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ ».

Finalement, l’Esprit Saint nous offre le plus grand de tous les dons : la Sagesse. Grâce à elle, qui nous unit à Dieu, nous pouvons goûter et juger de toutes choses avec son regard d’amour. Le mot « sapere », en latin, signifie d’ailleurs à la fois goûter et avoir du jugement. La sagesse est donc l’attribut par excellence de ceux qui gouvernent. Jésus rappelle qu’il est le Roi de l’univers lorsqu’il dit à son Père: « comme tu lui as donné autorité sur tout être vivant, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. » C’est ensemble que les trois Personnes de la Trinité ont créé l’univers « avec sagesse et par amour » (prière euch. n° 4).

Ainsi, frères et sœurs, l’Esprit Saint nous a offert des dons très précieux lors de notre Confirmation. Chacun d’entre eux est comme un instrument de notre bateau, qui nous aide à nous diriger vers la Terre Promise. La crainte est l’ordre de mission qui nous indique notre destination. La piété est la radio qui nous permet de rester en communication constante avec le Seigneur. Le conseil est notre boussole qui nous indique la direction. La force est notre voile ou notre moteur, qui nous donne d’avancer malgré toutes les difficultés. La connaissance est notre expérience de capitaine, qui connaît l’océan et ses dangers, notamment les chants des sirènes. L’intelligence est notre carte, grâce à laquelle nous avons une vision globale de notre parcours. La sagesse, enfin, est notre gouvernail, qui nous permet de tenir le bon cap. Cette semaine, cherchons à mieux utiliser tous ces instruments, et voguons joyeusement vers la Terre Promise !



29 mai 2014 : Solennité de l'Ascension du Seigneur (Mt 28, 16-20)

Les onze disciples s'en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. »

Homélie du P. A. Duban

« L’éternité, c’est long, surtout vers la fin ». Cette parole de Kafka, reprise sur le mode humoristique par Woody Allen, reflète bien la pensée de beaucoup de nos contemporains. Ils ne désirent pas le Ciel, d’une part parce qu’ils n’y croient pas, d’autre part parce qu’ils ne l’espèrent pas. Ils considèrent l’éternité comme une sorte de temps qui non seulement ne finira jamais, mais qui en plus n’est pas attrayant, synonyme d’ennui… Et nous, frères et sœurs, jusqu’où va notre désir du Ciel ? Chaque jour, nous prions ainsi : « Notre Père, qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel ». Que signifient ces trois demandes, qui n’en forment qu’une seule en réalité ? D’abord que nous désirons le Ciel, où la volonté du Père est accomplie de manière parfaite, où Il règne et où son Nom est sanctifié. Mais aussi que nous désirons que le Ciel vienne sur la terre. L’Ascension est à la fois la fête de l’Espérance et la fête de la Charité. Notre Espérance de rejoindre au Ciel Celui qui nous a créés n’est pas passive. Comme les anges qui « réveillent » les Apôtres : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le Ciel ? » (1ère lect.), le Seigneur nous invite à retrousser nos manches pour transformer le monde ici-bas. Et la meilleure manière de transformer ce monde, c’est de l’évangéliser en transformant avant tout les cœurs. C’est pourquoi, avant de remonter au Ciel, Jésus commande à ces mêmes Apôtres : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples» (év.) L’Ascension est donc une fête à la fois de l’Espérance et de la Charité. Espérance du Ciel, Charité pour aider nos frères à se diriger vers le Ciel. Contemplons d’abord l’objet de notre Espérance, et voyons ensuite comment concrétiser notre Charité.

Pour commencer, le Seigneur nous invite à désirer le Ciel. Si la seconde Personne de la Trinité en est descendue, c’est pour y remonter ensuite et nous montrer ainsi le chemin. La tradition iconographique représente toujours le Christ ressuscité revêtu d’un vêtement d’une blancheur immaculée. Seule l’icône de la fête de l’Ascension le représente avec un vêtement brun. Cette couleur inhabituelle signifie que lorsqu’il monte « vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu » (Jn 20,17), Jésus, qui a pris chair de notre chair, monte avec toute l’humanité, tous les “Adam”, qu’il est venu sauver. C’est pourquoi nous avons dit dans l’oraison d’entrée : « Dieu qui élèves le Christ au-dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l’action de grâce, car l’Ascension de ton Fils est déjà notre victoire ». Nous sommes dans la joie et l’action de grâce car l’entrée du Christ dans le Ciel signifie notre entrée également, en Espérance.

Ainsi le Christ nous a montré le chemin vers le Ciel et nous y attend. Mais le Ciel est-il si désirable ? Ceux qui n’ont pas reçu ou pas cultivé la vertu d’Espérance se disent : qu’allons-nous faire là-haut ? La parole de Franz Kafka et de Woody Allen, que j’ai citée au début de cette homélie, révèle une incompréhension de ce qu’est la vie éternelle. Auprès de Dieu, l’ennui n’est pas possible. Deux personnes qui s’aiment ne s’ennuient jamais, et le temps ne leur pèse pas. Le saint curé d’Ars écrit dans son catéchisme : « La prière fait passer le temps avec une grande rapidité, et si agréablement, qu’on ne s’aperçoit pas de sa durée. Tenez, quand je courais la Bresse, dans le temps que les pauvres curés étaient presque tous malades, je priais le bon Dieu le long du chemin. Je vous assure que le temps ne me durait pas… » De même, un homme passionné de musique ou un cinéphile peuvent passer des heures à cultiver leur passion sans se rendre compte des heures qui passent. Au Ciel, nous serons dans une joie perpétuelle, et le spectacle sera permanent : le chœur des anges jouera le plus beau des concerts, nous contemplerons les plus belles images possibles – puisque nous verrons Dieu lui-même et tous les saints, c’est-à-dire ceux qui rayonnent de la gloire divine… qui sait même si nous ne goûterons pas le meilleur des nectars, à l’instar des dieux de l’olympe, puisque le Christ ressuscité a mangé et bu au milieu de ses disciples ? Car nous ne serons pas au Ciel seulement avec nos âmes - comme le croyaient notamment les Grecs, pour qui le corps était « le tombeau de l’âme » - mais avec nos corps de ressuscités, et donc avec tous nos sens… Mais surtout, nous serons avec toutes les personnes que nous aurons aimées sur la terre, et nous en aimerons beaucoup d’autres, nos frères et sœurs que nous ne connaissons pas encore ou seulement par le récit qu’on nous en a fait.

Le désir de vivre ainsi dans le Ciel, qui suscite en nous une immense Espérance, affermit notre Charité à un double niveau : d’une part, il nous donne d’aimer Dieu davantage et de supporter patiemment les épreuves d’ici-bas, sans en vouloir à Lui ou aux hommes, car nous savons qu’elles auront une fin et qu’elles peuvent nous purifier, comme l’or au creuset. D’autre part, il nous procure l’énergie de transformer notre monde ici-bas. Notre attente du Ciel, en effet, n’est pas passive. Contrairement à ce qu’affirmait Karl Marx, la religion n’est pas notre opium. Elle est plutôt notre café du matin, non un produit qui nous anesthésie, mais qui nous réveille. Comme l’ont écrit les pères du Concile Vatican II dans l’introduction de la constitution Gaudium et Spes : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur».

Comment être solidaire du genre humain et de son histoire ? Comment soulager ceux qui souffrent, et conduire les égarés vers le bonheur ? Le Christ le dit à ses disciples, juste avant de remonter au Ciel : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés ». Le plus grand service que nous puissions rendre aux hommes, c’est de les inviter à entrer dans la grande famille des chrétiens. Ceci signifie non seulement les baptiser, mais aussi leur apprendre à garder tous les commandements que le Christ nous a donnés. Ces commandements, comme l’écrit saint Jean, « ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. » (1 Jn 5, 3-4) Et Jésus lui-même a dit: « Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » (Mt 11,30)

Mais de quels commandements, joug et fardeau s’agit-il ? Il suffit de lire les évangiles pour connaître tous les commandements du Christ : «  Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44), « je ne te dis pas de pardonner jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 22), etc. Mais tous ces commandements sont résumés en un seul : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 15, 12) En vivant dans l’amour, nous accomplissons tous les commandements. Mieux encore : en vivant dans l’amour, nous entrons dès ici-bas dans le Ciel. Le curé d’Ars, dans son catéchisme cité plus haut, écrit : « le trésor d’un chrétien n’est pas sur la terre, il est dans le ciel. Eh bien ! notre pensée doit aller où est notre trésor. […] Vous priez, vous aimez : voilà le bonheur de l’homme sur la terre ! […] La prière est un avant-goût du ciel, un écoulement du paradis ». Et la Petite Thérèse alla jusqu’à dire : « Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus après la mort que je n’aie déjà en cette vie. Je verrai le bon Dieu, c'est vrai ! Mais pour être avec Lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre. » (DE 15.5.7) La frontière entre le Ciel et la terre n’est donc pas si lointaine qu’elle ne le semble… Et cette frontière peut être franchie dans les deux sens, comme l’atteste la même Thérèse qui déclara aussi : « je passerai mon Ciel à faire du bien sur la terre »

Ainsi, frères et sœurs, la solennité de l’Ascension affermit notre Espérance et fortifie notre Charité[1]. Cependant, reconnaissons qu’il n’est pas facile d’espérer et d’aimer en toutes circonstances… Comment y parvenir ? D’abord en nous unissant au Christ, qui nous a promis : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. » Le Christ, notre Tête, est entré au Ciel, mais sans abandonner son Corps. Et Thérèse vient d’attester que les saints sont eux aussi auprès de nous… D’autre part, Jésus nous a dit : « je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une force venue d’en haut. » (Lc 24,49) Cette force est celle de l’Esprit Saint, que nous avons déjà reçue le jour de notre Confirmation, mais que nous sommes invités à prier avec une ferveur particulière pendant les 10 jours qui viennent. Pourquoi ne pas réciter chaque jour le Veni sancte Spiritus ou le Veni Creator ? Avec sa force, nous serons les témoins du Christ jusqu’aux extrémités de la terre. Par notre Espérance et par notre Charité, nous susciterons dans les cœurs de nos frères les hommes le désir d’être baptisés et de vivre selon les commandements du Seigneur. AMEN.



[1] Saint Paul l’écrit de manière très belle aux Ephésiens : « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, ouvre votre cœur à sa lumière, pour vous faire comprendre l'espérance que donne son appel, la gloire sans prix de l'héritage que vous partagez avec les fidèles, et la puissance infinie qu'il déploie pour nous, les croyants. C'est la force même, le pouvoir, la vigueur, qu'il a mis en œuvre dans le Christ quand il l'a ressuscité d'entre les morts et qu'il l'a fait asseoir à sa droite dans les cieux. » (2ème lect.) En suscitant en nous l’espérance d’une gloire sans prix et en affermissant notre charité par la puissance infinie que l‘Esprit Saint veut déployer en nous, la solennité de l’Ascension nous donne courage pour gravir les marches vers le Ciel et, chemin faisant, pour transformer notre monde.


25 mai 2014 : 6ème dimanche de Pâques (Jn 14, 15-21)

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : « Si vous m'aimez, vous resterez fidèles à mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : c'est l'Esprit de vérité. Le monde est incapable de le recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ; mais vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure auprès de vous, et qu'il est en vous.

Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D'ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui a reçu mes commandements et y reste fidèle, c'est celui-là qui m'aime ; et celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui. »


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Amour et commandements
    a – « Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements »
    b – « Ayez une conscience droite, pour faire honte à vos adversaires »
    c – « Je ne vous laisserai pas orphelins » - annonce de l’envoi d’un Défenseur
II – Amour et Esprit-Saint
    a – « Le monde ne le connaît pas » - Esprit du monde – procès fait à Dieu
    b – « Vous le connaissez » - « L’Esprit de Vérité est en vous »
    c – Puissance de délivrance et de guérison de l’Esprit à l’œuvre dans l’Eglise
III - Amour et obéissance
    a – En Jésus l’amour est toujours lié à l’obéissance – « Je suis en mon Père »
    b – « Vous êtes en moi et moi en vous » - intimité eucharistique
    c – « Celui qui m’aime sera aimé de mon Père »
Jésus, sans aucune dimension de contrainte, est totalement soumis au Père, dans un amour filial. Plus on aime le Christ, plus on aime ce que le Christ aime : Dieu le Père.

Profession de Foi - Homélie du P. A. Duban

« Viva Cristo Rey ! » Chers jeunes, hier soir après vous avoir quittés, je suis allé au cinéma voir un film magnifique, Cristeros, qui relate l'histoire des chrétiens mexicains des années 1920, dont ce cri était le signe de ralliement. Comme les martyrs des Missions Etrangères de Paris dont nous avions visité le musée dans la matinée, beaucoup ont versé leur sang pour demeurer fidèles à leur foi. Ils ont professé cette foi non seulement avec des mots, mais aussi par leur vie tout entière. Vous-mêmes, aujourd'hui, vous allez professer votre foi devant vos familles, vos amis et tous les chrétiens ici réunis. Vous allez la professer avec des mots, ceux de l'Eglise d'abord, et les vôtres ensuite. Mais ma prière, et celle de tous ceux qui vous entourent, c'est que vous professiez votre foi par toute votre vie, en la donnant à Dieu et à vos frères jusqu'au martyre rouge si Dieu vous y appelle, sinon par le martyre blanc, chaque jour jusqu'à votre mort.

Qu’est-ce que la foi ? C’est le fondement sur lequel on s’appuie pour vivre. Chaque être humain croit en quelque chose, même les athées. Pourquoi ? Parce que la vie est mouvante, et que chacun a besoin de repères stables, sur lesquels il peut construire. Un enfant doit croire que ses parents lui veulent du bien, sans quoi il refuserait toujours d’obéir et ne progresserait pas. Deux amoureux doivent croire l’un dans l’autre, sans quoi ils ne s’engageraient jamais. Le mot croire, « amen » en hébreu, a la même racine que le mot « rocher ». Ce rocher est source de confiance et de fidélité. Si je bâtis sur le sable, tout ira bien jusqu’au jour où la tempête surviendra. Mais si je bâtis sur le roc, la pluie peut bien tomber, les torrents dévaler, la tempête souffler, ma maison restera solide (cf Mt 7,25). Autour de nous, beaucoup choisissent de construire sur le sable, soit parce qu’ils ne savent pas où trouver de rocher, soit parce qu’ils préfèrent la solution la plus facile. Leur fondement, leur dieu, c’est le pouvoir, l’argent, le plaisir… Ils croient qu’ils vont trouver le bonheur en dirigeant, en possédant, en consommant… Vous-mêmes, vous voulez fonder votre vie sur d’autres valeurs : la justice, le courage, l’humilité… Mais surtout, vous voulez fonder votre vie sur quelqu’un : Dieu lui-même. Qui est donc ce Dieu à qui vous voulez donner votre confiance et votre fidélité ? La profession de foi que vous allez faire tout à l’heure, et que nous ferons avec vous, nous le rappelle : notre Dieu est Père, Fils et Saint Esprit, non pas un être solitaire, mais une communion de Trois Personnes qui s’aiment et se donnent l’une à l’autre. Et la Bonne Nouvelle, c'est que cet Amour qui les unit, source d’un bonheur infini, elles ne veulent pas le garder égoïstement, elles veulent nous le communiquer, afin que nous entrions nous-mêmes dans leur communion, et que nous soyons ainsi divinisés. Cherchons maintenant à mieux comprendre ce que signifie la Foi que vous allez professer tout à l’heure en ces Personnes, et comment elle marque un sommet dans les croyances humaines.

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant. Le premier niveau de la Foi consiste à croire en Dieu. Existe-t-il des preuves que Dieu existe ? Non, autrement la foi serait inutile. Dieu serait un objet scientifique comme un autre. Mais Dieu ne nous donne pas de preuves, Il nous donne des signes. Le premier d’entre eux, c’est la création. Qui a créé la matière ? Qui a ordonné le monde d’une manière aussi admirable ? Comment la vie est-elle advenue ? La simple observation du monde doit orienter notre conscience vers Dieu. « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité » (Rm 1,20). Les grands philosophes grecs du VIème et Vème siècle av.J.C., au moment où les prophètes juifs luttaient contre l’idolâtrie de leur peuple, ont eux aussi rejeté le polythéisme ambiant et professé qu’il n’y avait qu’un seul Dieu. Platon le nommait « le Bien », et Aristote « le premier moteur non mû ». Alors, en quoi la foi d’Abraham, antérieure de plusieurs siècles, a-t-elle marqué un immense pas en avant dans l’histoire de l’humanité ? Nous chrétiens, à la suite de nos frères Juifs, nous croyons en Dieu, « le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre ». Notre spécificité est de croire que le Dieu créateur est tout-puissant d’Amour, et qu’Il est notre Père. Nous sommes ses enfants, ce qui signifie que nous avons été créés à son image et que nous sommes appelés à lui ressembler. Par le baptême, nous avons reçu une grâce spéciale pour nous aider à y parvenir.

Je crois en Jésus Christ, son Fils unique, notre Seigneur. Croire en Dieu est une première étape de l’ascension vers Lui. Dans le monde, des milliards de personnes partagent la foi en un Dieu unique : les Juifs, les Musulmans, les Chrétiens… Nous-mêmes avons reçu la grâce de monter plus haut : non seulement nous croyons que Dieu nous aime, mais même qu’Il est Amour, Trinité de Personnes, et que l’une d’entre elles s’est incarnée, devenant homme parmi nous. Nous croyons « en Jésus Christ », le Fils unique du Père, « notre Seigneur, qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ». Croire en Dieu est une chose, mais croire qu’Il s’est fait l’un de nous, s’est abaissant jusqu’à prendre la condition de créature, en est une autre. Dieu a éprouvé la faim, la soif, la fatigue, a pleuré[i] …

Le Fils de Dieu ne s'est pas seulement incarné, il a même accepté de donner sa vie pour nous : il « a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli »... Dieu qui souffre, Dieu qui est crucifié comme un malfaiteur, quelle folie ! quel scandale ! Pour certains des premiers chrétiens, c'était tellement inconcevable que Dieu souffre ainsi qu'ils ont estimé qu'il faisait semblant (d'où le nom de « docètes » qu'on leur a donnés), que sa divinité l'empêchait de souffrir réellement... De même, nos frères musulmans, pour qui Jésus est un grand prophète, croient qu'il est descendu de la croix et qu'il a été remplacé par un autre... Mais pour nous, cette souffrance est la plus belle preuve de son Amour infini pour nous. En français, le mot « passion » a un double sens : à la fois un amour très grand, et aussi une grande souffrance. L'amour peut s'exprimer par des mots, mais il ne peut se prouver que par des gestes, et en particulier par la souffrance.

« Le troisième jour, il est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout puissant, d'où il viendra juger les vivants et les morts » : si le Fils de Dieu nous a témoigné de son amour par sa passion et par sa mort, il a manifesté sa toute-puissance par sa résurrection. Nous croyons qu'il est désormais auprès du Père, d'où il reviendra pour nous juger : notre vie a donc un sens, nous ne croyons pas que nous disparaîtrons dans le néant ou que nous nous réincarnerons sans cesse, nous croyons que chacun de nos actes a un « poids » et que c'est chaque jour de notre vie sur la terre que nous préparons notre éternité dans le Ciel[ii].

Je crois en l'Esprit Saint. Passer de la croyance dans les divinités à la foi en un seul Dieu est une première étape, croire que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu qui nous a aimés jusqu'à mourir et qui reviendra pour nous juger en est une seconde, mais il en reste une dernière à franchir : croire que l’Esprit qu'il nous a envoyé est Dieu et qu'il peut donc nous rendre semblables à Dieu. Comment croire qu’un Esprit puisse nous diviniser, nous qui sommes faibles et pécheurs ? Jésus nous répond dans l’évangile. Il nomme d’abord l’Esprit « le Défenseur » : il nous défend de l’esprit du mal, cet esprit qui nous transforme lui aussi, mais pour nous détruire, nous avilir… Il le nomme ensuite « l’Esprit de vérité », car il nous guide vers la vérité tout entière, jour après jour. Cet Esprit produit des fruits, que nous professons ensuite : je crois « à la sainte Eglise catholique ». Il est déjà difficile d’adhérer au fait qu’un homme soit Fils de Dieu, mais plus encore au fait que l'Eglise soit sainte. Pourquoi ? Parce que les Chrétiens sont non seulement des créatures, mais aussi des pécheurs, comme je le disais il y a un instant. Or, voilà le plus grand signe de la toute-puissance de Dieu : il parvient à se révéler non seulement dans sa création et dans un homme parfait, mais aussi dans les pécheurs que nous sommes. L'Eglise est sainte, non parce que nous sommes tous des saints, mais parce que nous constituons tous ensemble le Corps du Christ sur la terre. C'est pourquoi nos péchés, non seulement offensent et blessent Dieu, nos frères de la terre et nous-mêmes, mais ils défigurent aussi l'image de l'Eglise. Heureusement, il y a la multitude des saints, en particulier les martyrs comme ceux que nous avons rencontrés hier au musée des MEP ou ceux du Mexique, à travers lesquels se révèle le vrai visage de Dieu. Nous pouvons prendre exemple sur eux, mais aussi les prier. C'est pourquoi nous professons ensuite : « Je crois à la communion des saints ».Nous ajoutons : « à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle » : l’Esprit non seulement sanctifie l’Eglise et unit tous les saints entre eux et avec nous, mais c'est lui qui nous permet aussi de recevoir le pardon des péchés, qui nous ressuscitera au dernier jour et qui nous donne de goûter déjà la vie éternelle. En un mot : l'Esprit nous divinise !

Ainsi, chers jeunes, vous avez reçu beaucoup de grâces : non seulement vous croyez en un Dieu unique qui a créé l’univers par amour. Vous croyez aussi que ce Dieu est Trinité de Personnes, et que l’une d’entre elles s’est incarnée et a souffert pour nous montrer le chemin vers le Ciel. Vous croyez enfin en l’Esprit Saint, qui nous divinise en nous défendant de l’esprit du mal et en nous guidant vers la Vérité. Certes, cet Esprit agit dans le cœur de tout homme, comme l’avaient dit les pères du concile Vatican II, mais il agit surtout dans le cœur de celui ou celle qui l’aime et qui est prêt à se laisser conduire par lui. Voulez-vous vous laisser conduire par l’Esprit Saint ? Voulez-vous agir à la manière du Christ ? Voulez-vous être toujours tournés vers le Père, comme des enfants pleins de confiance ? En d’autres termes, voulez-vous professer votre foi non seulement aujourd’hui mais tous les jours de vos vies, par vos paroles mais aussi par vos actes ? Parce que Dieu vous aime, Il croira toujours en vous, Il vous fera confiance et vous restera fidèle. Et vous, lui resterez-vous fidèles ? L’aimerez-vous toujours ? Aimerez-vous toujours son Eglise ?


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[i] Il a fallu beaucoup de temps pour que les chrétiens soient unanimes pour reconnaître la divinité de Jésus. Au IVème siècle, une hérésie a surgi dans l’Eglise, qui a failli tout emporter sur son passage, et qu’il faudra plusieurs siècles pour voir disparaître complètement : l’arianisme. Pour Arius, un prêtre d’Alexandrie, et pour une majorité de chrétiens à son époque, Jésus était certes un grand homme, mais pas le Fils de Dieu. Beaucoup de nos contemporains sont ariens sans le savoir : ils considèrent Jésus comme un grand prophète, mais nient sa divinité.

[ii] Au terme, nous serons jugés sur notre « poids d'amour » (le mot « gloire », kavod en hébreu, signifie justement le « poids »).


18 mai 2014 : 5ème dimanche de Pâques (Jn 14, 1-12)

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : « Ne soyez donc pas bouleversés : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure ; sinon, est-ce que je vous aurais dit : Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. Pour aller où je m'en vais, vous savez le chemin. »

Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l'avez vu. »

Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : 'Montre-nous le Père' ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi !

Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; mais c'est le Père qui demeure en moi, et qui accomplit ses propres œuvres. Croyez ce que je vous dis : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne croyez pas ma parole, croyez au moins à cause des œuvres. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi. Il en accomplira même de plus grandes, puisque je pars vers le Père. »

Eléments de réflexion

I - "Moi, je suis le Chemin"
    a - n'ayons pas peur de l'existence d'un Chemin + de Dieu + en moi
    b - espérance et liberté - ma vie est faite pour un sens
    c - Je SUIS - la personne du Christ - mon être en devenir
II - "Moi, je suis la Vérité"
    a - n'ayons pas peur de l'existence de la Vérité + de Dieu + en moi
    b - foi et liberté - je suis fait pour la vérité
    c - Je SUIS - Vérité du Christ - Vérité de ma personne
III - "Moi, je suis la Vie"
    a - n'ayons pas peur de l'existence de la Vie + de Dieu + en moi
    b - charité et liberté - je suis fait pour la vie
    c - Je SUIS - Vie du Christ - Vie personnelle - "pierre vivante"
* La crise contemporaine n'est pas d'abord une crise morale, mais une crise du sens même de la vérité - danger du relativisme
* Nul ne "possède" ni le Sens, ni la Vérité, ni la Vie, car nul ne possède le Christ - nous sommes au Christ et le Christ est au Père.

Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, quel est votre désir le plus profond, votre but dans la vie ? Est-ce seulement de réussir à survivre, sous la forme « métro boulot dodo », avec un travail qui paie suffisamment pour bien vous nourrir, vous vêtir, vous loger, et prendre de temps en temps des vacances ? Ou sommes-nous habités par un grand désir, semblables aux grands hommes qui ont marqué l’histoire de l’humanité ? « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va », disait Sénèque. Alexandre voulait conquérir l’ensemble du monde pour le découvrir et pour lui apporter les bienfaits de la civilisation grecque. Christophe Colomb voulait parvenir jusqu’aux Indes. Napoléon Bonaparte voulait répandre les idées des Lumières et de la Révolution française… Même si nous pouvons admirer ces grands hommes pour les nombreuses vertus qu’ils ont dû exercer pour atteindre leurs objectifs, prenons plutôt exemple sur Philippe, qui dit à Jésus : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Philippe a compris l’essentiel, à savoir que nous ne pouvons trouver le bonheur qu’en atteignant Celui qui nous a créés. Plus tard, saint Augustin dira : « notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ». Et sainte Thérèse d’Avila s’écrira : « Dieu seul suffit »… Philippe a donc bien compris le message de Jésus, qui vient de déclarer : « Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure […] Je pars vous préparer une place ». Il désire une de ces places, il désire vivre auprès du Père… Il a donc choisi le bon objectif, comme les autres apôtres sans doute, mais aucun d’entre eux n’a encore compris comment y parvenir. Thomas dit à Jésus : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? », manifestant qu’il n’a pas saisi que son Maître allait rejoindre son Père. Ni Thomas ni Philippe n’ont saisi la véritable identité de Jésus. En vivant avec lui pendant 3 ans, ils l’ont reconnu comme le Messie, le Sauveur d’Israël, mais pas encore comme le Fils de Dieu. Maintenant que Jésus va les quitter, lors de son dernier repas avec eux avant la Passion, il est temps de le leur révéler. Il dit d’abord à Thomas : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » puis à Philippe : «Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père. […] Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Il leur révèle son identité divine au moment où ils sont bouleversés par ce qu’il vient de leur annoncer : sa Passion et sa mort, la trahison de Judas, le reniement de Pierre… « Ne soyez donc pas bouleversés », leur dit-il, « vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Cet appel à la foi, Jésus le relance à plusieurs reprises durant cette dernière Cène. Et nous, frères et sœurs, croyons-nous que Jésus Christ est le Fils de Dieu, « le Chemin, la Vérité et la Vie » ? Dans notre société qui se veut si tolérante, de telles paroles peuvent scandaliser beaucoup ; elles sont politiquement incorrectes, parce qu’elles heurtent de face le sacro-saint relativisme : « chacun son chemin, chacun sa route », pour reprendre les paroles d’un des tubes de ces dernières années. Alors, Jésus est-il intolérant ? Est-il trop orgueilleux ? Méditons sur ses paroles, en reprenant les trois mots utilisés : Chemin, Vérité et Vie, ou, pour mieux retenir, les 3 V : Voie, Vérité et Vie.

« Je suis la Voie. » Il ne sert à rien de poursuivre un but si l’on ne connaît pas le chemin. Tous les hommes cherchent le bonheur, beaucoup cherchent Dieu, mais peu le trouvent. Comme Jésus a dit, « elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. » (Mt 7,13-14) Ces paroles contrastent avec celles que nous avons entendues il y a un instant : « dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure ». Certes, Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité », mais « il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus » (1 Tm 2,4-5)

« Je suis la Vérité ». Par nature, les hommes sont désireux de connaître la Vérité. Certains savants ont passé toute leur vie et consacré tous leurs efforts à percer les secrets de la nature, de l’être humain, de l’histoire… De fait, les vérités scientifiques existent, et même des croyants non-chrétiens peuvent connaître des bribes de la Vérité sur Dieu. Les Pères de l’Eglise évoquaient les « semina verbi », les semences de vérité disséminées dans toutes les cultures. Mais seul le Christ possède toute la Vérité ; mieux, il est la Vérité elle-même. Elle n’est donc pas un savoir abstrait, mais une Personne vivante. C’est pourquoi nous ne pourrons jamais saisir toute la Vérité, mais nous pouvons nous laisser saisir par elle. « Certes », écrit saint Paul aux Philippiens, «  je ne suis pas encore arrivé, je ne suis pas encore au bout, mais je poursuis ma course pour saisir tout cela, comme j'ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. » (Ph 3, 12)

« Je suis la Vie ». Toutes les créatures, pas seulement les hommes, cherchent à préserver leur vie. Mais seul l’homme aspire à la vie éternelle, car c’est pour elle qu’il a été créé : « Oui, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature » (Sg 2,23) C’est ce désir de vie éternelle qui a poussé les Egyptiens à momifier leurs morts, et toutes les civilisations à les enterrer avec respect et souvent avec des objets ou même des compagnons pour l’au-delà.

Mais dans toutes les croyances, l’homme après la mort est amputé de son corps. Le christianisme, pour sa part, annonce avec force la résurrection des corps. Mieux encore, il déclare que nous, les croyants, nous pouvons participer à la vie divine. Tout comme Jésus qui nous dit : « je suis dans le Père, et le Père est en moi », nous pouvons entrer en communion avec les 3 Personnes divines. C’est si vrai qu’il nous dit d’une manière solennelle : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi. Il en accomplira même de plus grandes, puisque je pars vers le Père. » Quelle humilité du Fils de Dieu ! Quelle magnanimité ! Il nous laisse accomplir des œuvres plus grandes que lui ! Lui-même n’a accompli son ministère sur la terre que pendant 3 années, et dans un petit coin de la planète, la Palestine, mais c’était pour laisser à ses disciples la possibilité de poursuivre son œuvre, comme saint Paul, qui a évangélisé tant de peuples.

Alors, frères et sœurs, croyons-nous que Jésus Christ est « la Voie, la Vérité et la Vie » ? Le croyons-nous tellement que nous ne nous laissons pas bouleverser par toutes les peurs, inquiétudes de nos vies ? Saint Pierre nous a dit : « il est la pierre vivante que les hommes ont éliminée, mais que Dieu a choisie parce qu'il en connaît la valeur. » (1ère lect.) Et il nous a exhortés ensuite : « Vous aussi, soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel ». Si notre foi dans le Christ est suffisamment solide, nous devenons nous-mêmes des pierres vivantes, sur lesquels Dieu peut construire son Royaume. Le mot « amen », « je crois » en hébreu, nous la rappelle d’ailleurs, car il est de la même racine que le mot « rocher ». Par notre foi, soyons des pierres vivantes, et poursuivons notre marche à la suite du Christ, par lequel nous accomplirons de grandes choses et qui nous mènera jusqu’à la place qu’il nous a préparée auprès du Père. AMEN.

4 mai 2014 : 3ème dimanche de Pâques (Lc 24, 13-35)

Le troisième jour après la mort de Jésus, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient ensemble de tout ce qui s'était passé. Or, tandis qu'ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s'approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient aveuglés, et ils ne le reconnaissaient pas. Jésus leur dit : « De quoi causiez-vous donc, tout en marchant ? » Alors, ils s'arrêtèrent, tout tristes. L'un des deux, nommé Cléophas, répondit : « Tu es bien le seul de tous ceux qui étaient à Jérusalem à ignorer les événements de ces jours-ci. »

Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth : cet homme était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Les chefs des prêtres et nos dirigeants l'ont livré, ils l'ont fait condamner à mort et ils l'ont crucifié. Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël ! Avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c'est arrivé. A vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe. Elles sont allées au tombeau de très bonne heure, et elles n'ont pas trouvé son corps ; elles sont même venues nous dire qu'elles avaient eu une apparition : des anges, qui disaient qu'il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l'avaient dit ; mais lui, ils ne l'ont pas vu. »

Il leur dit alors : « Vous n'avez donc pas compris ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur expliqua, dans toute l'Écriture, ce qui le concernait. Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d'aller plus loin. Mais ils s'efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Alors ils se dirent l'un à l'autre : « Notre cœur n'était-il pas brûlant en nous, tandis qu'il nous parlait sur la route, et qu'il nous faisait comprendre les Écritures ? »

A l'instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « C'est vrai ! le Seigneur est ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » A leur tour, ils racontaient ce qui s'était passé sur la route, et comment ils l'avaient reconnu quand il avait rompu le pain.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Jésus par son Eglise ne cesse de venir à notre rencontre 

a-  « Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux » - proximité

b- « Leurs yeux étaient aveuglés » - envahis par leurs soucis

c- « Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël »

II – Jésus par son Eglise se dit dans l’histoire du monde

a- « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth » - force de la réalité historique des faits

b- « Vous n’avez donc pas compris » - du cerveau au cœur – le témoin

c- « Il leur expliqua dans toute l’Ecriture ce qui le concernait » - accomplissement

III – Jésus par son Eglise veut se dire dans mon histoire

a- « Reste avec nous » - l’Evangile passe toujours par un contact humain – la table

b- « Il prit le pain, le rompit et le leur donna » - recevoir de Jésus notre nourriture

c- « A l’instant même ils retournent à Jérusalem » - conversion – en Eglise

« Ce qui vous a libéré de la vie que vous meniez à la suite de vos pères, ce n’est pas l’or et l’argent, car ils seront détruits ; c’est le sang précieux du Christ »

On ne rencontre jamais le Christ sans rejoindre la Communauté Eglise.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, quel est le moment le plus ressourçant de notre semaine ? Est-ce le film du samedi soir ? Ou le match à la télé du mercredi soir ? Ou le déjeuner du dimanche midi ? Tous ces moments peuvent en effet nous permettre de nous ressourcer, mais qu’en est-il de la messe du dimanche ? Y participons-nous par habitude, ou comme une réponse à l’invitation du Christ, qui veut nous y nourrir en profondeur, corporellement et spirituellement ? Aujourd’hui, l’évangile va nous permettre de mieux comprendre le sens de la messe, à partir de ses deux grandes parties. Tout d’abord, la liturgie de la Parole nourrit notre esprit. Ensuite, la liturgie eucharistique nourrit notre corps. En nous ressourçant à ces deux tables, même si nous arrivons tout tristes et désemparés comme les pèlerins d’Emmaüs, nous pouvons repartir tout joyeux et témoins de la Bonne Nouvelle.

Pour commencer, le Christ nous invite à la table de sa Parole. Etant à la fois corps et esprit, « ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Mt 4,4) Le problème est que bien souvent, l’esprit de l’homme est replié sur lui-même, incapable d’accueillir la Parole de vie que Dieu veut lui communiquer. La parabole du semeur illustre bien les différents obstacles à l’accueil de cette Parole : le manque d’attention d’abord, le manque de persévérance ensuite, les soucis du monde et de la richesse, les plaisirs de la vie… Ici, les disciples d’Emmaüs sont écrasés par la tristesse. Celui en qui ils avaient placé leurs espérances, voici qu’il a été mis à mort. Leur cœur est tellement lourd que même la nouvelle de sa résurrection, apportée par quelques femmes du groupe, n’a pas suffi pour les relever… Plutôt que de leur reprocher immédiatement leur manque de foi, Jésus accepte d’abord de passer pour un ignorant (« tu es bien le seul de tous ceux qui étaient à Jérusalem à ignorer les événements de ces jours-ci »), et les laisse ensuite vider leur sac. C’est l’intérêt d’arriver en avance à la messe, ou bien de s’être préparé chez soi avant de venir : on peut alors mieux exprimer ses désirs et ses souffrances au Seigneur, en lui disant : « kyrie eleison, Seigneur, prends pitié » ! Même sur un plan seulement psychologique, il faut permettre à la personne éprouvée d’exprimer sa souffrance, pour que celle-ci puisse être mise à distance par les mots.

Crier vers le Seigneur peut atténuer la souffrance, mais pas toujours la faire disparaître. Pour cela, il faut donner du sens à l’épreuve traversée. C’est précisément ce que fait Jésus : pour commencer, il reproche à Cléophas et à son compagnon (qui n’est pas nommé, car c’est peut-être chacun de nous ?) leur manque de foi (« comme votre cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes ! »). Le Seigneur n’est pas un papa-gâteau, qui aurait peur de faire mal à ses enfants : il emploie le langage de la Vérité, car seule la Vérité nous rend libres (Jn 8,32). C’est pourquoi, au début de la messe, il ne suffit pas d’exprimer nos malheurs au Seigneur, il faut aussi reconnaître humblement que nous sommes pécheurs, et implorer sa miséricorde.

Une fois notre cœur placé ainsi dans la Vérité sur lui-même, il peut accueillir la lumière que le Seigneur veut lui communiquer. Jésus déclara : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? Et, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur expliqua, dans toute l'Écriture, ce qui le concernait. » Grâce au Christ, ce qui était ténébreux devient lumineux, comme lors du premier jour de la création. C’est le sens des lectures de la messe et de l’homélie : finalement, leur objectif est que les cœurs deviennent « brûlants », comme ceux des pèlerins d’Emmaüs.

La liturgie de la Parole est nécessaire, mais pas suffisante. Après avoir cheminé un bon moment avec Jésus, les disciples ne l’ont toujours pas reconnu. Pour cela, il va leur falloir une seconde étape, qu’on peut appeler liturgie eucharistique. A l’approche du village où ils se rendaient, Jésus « fit semblant d'aller plus loin » : il ne veut pas s’imposer, c’est seulement s’il est désiré qu’il se donne au croyant. C’est là le sens de la préface et de la prière eucharistique : augmenter en nous le désir de communier avec ce Dieu qui nous a révélé auparavant sa bonté dans sa Parole.

Puis vint le moment où Jésus « prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna ». C’est le moment de la consécration et de la communion, qui marque le sommet de la messe. A ce moment seulement, les yeux des deux disciples « s'ouvrirent, et ils le reconnurent ». Enfin, ils sont dans la pleine lumière, puisqu’ils sont unis à celui qui est « la lumière du monde » (Jn 8,12). Pourquoi alors disparaît-il à leurs regards ? Parce qu’il est maintenant dans sa condition de Ressuscité, capable de se faire le compagnon non seulement des disciples de Palestine, mais de tous les hommes par la foi.

L’évangile ne se termine pas là cependant. « A l'instant même », écrit saint Luc, « ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem ». Alors qu’ils en étaient partis tout tristes le matin même, sans doute pour y fuir les persécutions à venir et surtout leurs souvenirs, ils y reviennent en toute hâte. Les deux heures de marche ne leur font pas peur, ils ont remplacés leurs semelles de plomb par des ailes qui leur permettent de voler dans l’ivresse de la liberté retrouvée. Et s’ils reviennent, c’est pour pouvoir témoigner auprès des apôtres et de leurs compagnons ce qu’ils ont vécu. De la même manière, à l’issue de la messe, le célébrant nous envoie avec ces mots : « Allez dans la paix du Christ ! » Allez témoigner de la Bonne Nouvelle à vos compagnons d’existence ! Allez leur dire, le cœur tout brûlant, que le Christ est ressuscité, et qu’il est prêt à marcher avec nous sur le chemin de nos vies, et même à venir faire en nous sa demeure ! Allez soulager ceux qui souffrent en devenant à votre tour leurs compagnons, en partageant avec eux votre foi et votre espérance !

Pour conclure, frères et sœurs, rendons grâce au Seigneur de nous avoir donné le sacrement de l’Eucharistie. C’est précisément le sens même de ce mot : eucharistein, en grec, signifie action de grâce. Dans ce sacrement, « source et sommet de notre vie chrétienne » (concile Vatican II), nous pouvons nous débarrasser de nos fardeaux, et prendre des forces pour avancer sur le chemin de nos existences et pour témoigner de notre foi et de notre espérance. Si Emmaüs n’a jamais pu être localisé avec certitude, c’est peut-être parce qu’il se situe partout là où nous vivons. Prenons exemple sur Pierre, dont nous avons entendu le discours de Pentecôte dans la première lecture : alors qu’il avait d’abord renié son maître au moment de sa Passion, tant son cœur était triste comme celui des pèlerins d’Emmaüs, il a ensuite eu le courage de témoigner de lui jusqu’à lui donner sa vie. Grâce au Christ qui a illuminé son cœur comme celui des pèlerins d’Emmaüs, il a compris que l’Ancien Testament préparait le Nouveau. C’est dans la lumière de l’Esprit qu’il a pu dire aux habitants de Jérusalem, le jour de la Pentecôte : « David a vu d'avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n'a pas été abandonné à la mort, et sa chair n'a pas connu la corruption. » (2ème lect.) Et il a ajouté : « Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. » Nous aussi, cette semaine, soyons des témoins joyeux du Christ ressuscité. Comme Pierre, reprenons avec force les paroles du psaume 15 : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance : tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption » !

27 avril 2014 : Dimanche de la Divine Miséricorde (Jn 20, 19-31)

C'était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint, et il était là au milieu d'eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle et il leur dit : « Recevez l'Esprit Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus. »
Or, l'un des Douze, Thomas (dont le nom signifie : Jumeau) n'était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l'endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d'eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d'être incrédule, sois croyant. » Thomas lui dit alors : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m'as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-là y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Verrouillés : « Ils avaient peur »
a- Peur de Dieu, des autres et des puissances de ce monde
b- Peur de la lumière, de soi-même et des ombres de son cœur
c- Peur qui paralyse, qui désespère, qui divise, qui isole...
II – Libérés : « La paix soit avec vous ! »
a- Une démarche de liberté : la re-connaissance de Jésus ressuscité
b- Une démarche qui me libère : je ne suis pas la mesure de ce monde
c- Une démarche qui me rend libre d’accueillir et de donner la vie
III – Envoyés : « Recevez l’Esprit Saint » - « Moi aussi je vous envoie »
a- Etre porteur du souffle de l’amour divin : création nouvelle
b- Etre porteur de pardon et de réconciliation : re-création
c- Etre porteur de paix et d’espérance : pro-création/a-venir
« Heureux ceux qui croient sans avoir vu » : les réalités les plus sublimes de Dieu ne peuvent se
voir avec les yeux de ce monde. La Foi/confiance seule nous y introduit.

Offrons nos vies au Dieu de miséricorde - Homélie du P. A. Duban

Parmi tous les attributs de Dieu, lequel est le plus important ? Certains croyants d’autres religions répondraient sans doute : « la toute-puissance », « l’omniscience », « la justice »… Les chrétiens, nous affirmons que « Dieu est Amour », et que tous les autres attributs sont relatifs à cet Amour. L’Amour a de multiples visages, mais il en est un qui nous concerne plus particulièrement : la Miséricorde. Saint Jean-Paul II (canonisé aujourd’hui) a été tellement habité par sa foi en la miséricorde divine, dont Faustine Kowalska (sa compatriote qu’il a lui-même canonisée) était devenue un témoin privilégié, qu’il a institué cette fête du 2ème dimanche de Pâques… Par définition, le miséricordieux est celui dont le cœur se laisse toucher par la misère de l’autre. Il est touché non seulement dans ses sentiments, mais aussi dans ses actions : non seulement il est ému, mais encore il tend une main secourable. Notre Dieu s’est révélé comme infiniment riche en miséricorde. Cela apparaît déjà dans l’Ancienne Alliance, notamment lorsque le Seigneur déclare à Moïse : « J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances » (Ex 3, 7) et il envoie Moïse pour le délivrer. Mais la miséricorde de Dieu est pleinement révélée par le Christ, en qui nous voyons le Père. En mourant sur la Croix, il nous témoigne de son Amour infini, qui n’a pas reculé devant la souffrance. En ressuscitant, il va encore en témoigner, comme nous allons le comprendre en méditant sur l’évangile, d’abord vis-à-vis des disciples, ensuite vis-à-vis de Thomas.

Après la mort de Jésus, « le premier jour de la semaine, les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs » (Jn 20, 19). Les disciples ont bien compris que leur vie était en danger, comme Jésus lui-même le leur avait d’ailleurs clairement annoncé avant sa Passion : « On portera la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. » (Lc 21, 12) En plus de la peur, les disciples souffrent certainement d’un immense sentiment de culpabilité. Ils ont abandonné leur Maître au jardin de Gethsémani, et leur chef, Pierre, l’a même renié trois fois. Ils sont enfermés dans le Cénacle, mais aussi dans leurs cœurs. Enfin, ils sont aussi en plein désarroi : maintenant que leur Guide a disparu, quel sens peuvent-ils donner à leur vie ?

Jésus ressuscité va les libérer d’abord de leur culpabilité et de leur désarroi, avant de les libérer de leur peur le jour de la Pentecôte. Se plaçant non au-dessus d’eux dans un nuage mais « au milieu d’eux », sa première parole est : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20, 19) Il ne leur fait aucun reproche. Et pour bien leur montrer qu’il n’est pas un fantôme ou un imposteur, « il leur montre ses mains et son côté ». La culpabilité fait alors place à la joie. La mort de Jésus avait ruiné leurs espérances et aveuglé leurs esprits, sa résurrection les remet debout et les illumine. Mais la blessure est profonde, alors Jésus répète une seconde fois : « La paix soit avec vous ! » Voilà la seconde couche du baume qui guérit les disciples de leur culpabilité.

Mais il faut aussi redonner du sens à leur vie : c’est pourquoi Jésus ajoute : « De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie » et, pour qu’ils en aient la force, il répand sur eux le souffle de l’Esprit Saint. Il leur donne alors une mission : «  Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus » (Jn 20, 21-23). Le Seigneur est prêt à pardonner tous les péchés, mais il ne peut le faire que si l’homme est prêt à accueillir son pardon, et donc à se reconnaître pécheur. Jésus envoie ses disciples témoigner de la miséricorde de Dieu, dont ils sont les premiers bénéficiaires.

La miséricorde du Christ brille une seconde fois dans cet évangile huit jours plus tard. Cette fois, c’est l’apôtre Thomas qui en est le bénéficiaire. Alors qu’il refuse de croire malgré le témoignage de ses compagnons, Jésus ne l’abandonne pas à son incrédulité. Non seulement il vient à lui mais il lui propose en plus de toucher les cicatrices de ses mains et de son côté, lui offrant ainsi ce qu’il avait exigé. Ainsi, le Seigneur s’adapte à chacun, pour que tous les hommes puissent croire et être sauvés. Devant une telle miséricorde, Thomas est entièrement retourné, et son exclamation est la plus belle expression de Foi que l’on puisse trouver : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Il a eu besoin de voir le corps physique de Jésus, mais il voit maintenant bien au-delà, jusqu’à sa divinité. Son cri est celui que nous pouvons lancer nous-mêmes parfois, notamment devant le Saint-Sacrement. Jésus est certainement heureux de cette illumination du cœur de Thomas, mais il ajoute à son intention et à celle des autres disciples : « Parce que tu m'as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

Cette parole de Jésus s’adresse surtout à nous. Nous-mêmes, nous ne pouvons pas voir Jésus dans sa chair glorifiée, sauf si nous en recevons le privilège comme certains saints, telle que Thérèse d’Avila. Mais elle-même a écrit que les apparitions dont elle a bénéficié n’étaient pas déterminantes dans sa conversion. Le Seigneur, depuis 2000 ans, se rend présent aux hommes, par la Foi, de diverses manières : dans l’Ecriture, dans les sacrements – particulièrement dans l’Eucharistie, dans les personnes – notamment les plus pauvres, dans les évènements… C’est à nous de garder les yeux de notre cœur ouverts pour le reconnaître. Grâce à notre Foi, laissons-nous secourir par le Seigneur dans nos multiples misères. Saint Pierre nous y invite: « tressaillez de joie, même s'il faut que vous soyez attristés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d'épreuves ; elles vérifieront la qualité de votre foi qui est bien plus précieuse que l'or (cet or voué pourtant à disparaître, qu'on vérifie par le feu) » (2ème lect.).

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur est infiniment riche en miséricorde. Il ne cesse de venir en aide aux hommes dans leurs misères. Le Christ ressuscité a délivré ses disciples de leur culpabilité, de leur désarroi et de leur peur et il a délivré Thomas de son incrédulité. Et nous-mêmes, quelles sont les misères dont nous voudrions qu’il nous délivre ? Lorsque nous péchons, le Seigneur peut nous pardonner, en particulier dans le sacrement de la pénitence et de la réconciliation. Lorsque nous sommes désemparés, il peut nous montrer des chemins pour nous engager à son service et à celui de nos frères. Lorsque nous avons peur, il peut nous donner sa paix. Lorsque nous doutons, il peut nous donner la Foi. Alors, cette semaine, demandons humblement au Seigneur dans la prière qu’il envoie sur nous son souffle pour nous éclairer sur nos misères, non pas pour nous écraser, mais au contraire pour nous relever. Alors, nous deviendrons nous-mêmes des témoins de sa Miséricorde. Nous pourrons même nous offrir à elle, comme l’a fait la petite Thérèse. Contrairement aux apôtres, nous n’accomplirons peut-être pas de grands « prodiges » (1ère lect.). Mais nous pourrons leur ressembler en ce qu’ils vivaient avec la première communauté chrétienne : « les frères étaient fidèles à écouter l'enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle, à rompre le pain et à participer aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs […] ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité ». C’est ainsi que nous donnerons à ceux que nous rencontrerons le témoignage du Christ ressuscité, et que nous contribuerons à les soulager des misères cachées dans leurs cœurs. AMEN.

6 avril 2014 : 5ème dimanche du Carême (Jn11, 1-45)

Un homme était tombé malade. C’était Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. (Marie est celle qui versa du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. Lazare, le malade, était son frère.) Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. »

En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. » Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura pourtant deux jours à l'endroit où il se trouvait ; alors seulement il dit aux disciples : « Revenons en Judée. » Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ? » Jésus répondit : « Ne fait-il pas jour pendant douze heures ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu'il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n'est pas en lui. » Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s'est endormi ; mais je m'en vais le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s'il s'est endormi, il sera sauvé.  » Car ils pensaient que Jésus voulait parler du sommeil, tandis qu'il parlait de la mort. Alors il leur dit clairement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n'avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas (dont le nom signifie : Jumeau) dit aux autres disciples : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui ! »

Quand Jésus arriva, il trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie était tout près de Jérusalem - à une demi-heure de marche environ - beaucoup de Juifs étaient venus manifester leur sympathie à Marthe et à Marie, dans leur deuil. Lorsque Marthe apprit l'arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait à la maison. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Mais je sais que, maintenant encore, Dieu t'accordera tout ce que tu lui demanderas. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Elle répondit : « Oui, Seigneur, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »

Ayant dit cela, elle s'en alla appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t'appelle. » Marie, dès qu'elle l'entendit, se leva aussitôt et partit rejoindre Jésus. Il n'était pas encore entré dans le village ; il se trouvait toujours à l'endroit où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie, et lui manifestaient leur sympathie, quand ils la virent se lever et sortir si vite, la suivirent, pensant qu'elle allait au tombeau pour y pleurer. Elle arriva à l'endroit où se trouvait Jésus ; dès qu'elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Quand il vit qu'elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus fut bouleversé d'une émotion profonde.

Il demanda : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Viens voir, Seigneur. » Alors Jésus pleura. Les Juifs se dirent : « Voyez comme il l'aimait ! » Mais certains d'entre eux disaient : « Lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » Jésus, repris par l'émotion, arriva au tombeau. C'était une grotte fermée par une pierre. Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du mort, lui dit : « Mais, Seigneur, il sent déjà ; voilà quatre jours qu'il est là. » Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l'ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » On enleva donc la pierre.

Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m'as exaucé. Je savais bien, moi, que tu m'exauces toujours ; mais si j'ai parlé, c'est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu'ils croient que tu m'as envoyé. » Après cela, il cria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains attachés, le visage enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Les nombreux Juifs, qui étaient venus entourer Marie et avaient donc vu ce que faisait Jésus, crurent en lui.


Eléments de réflexion- P. A. de Romanet


I – Christ, vrai homme
a- « Seigneur, celui que tu aimes est malade » - simplicité/humanité
b- « Jésus fut bouleversé d’une émotion profonde » - « il pleura »
c- « Revenons en Judée » - « Lazare viens dehors »

II – Christ, vrai Dieu
a- « Cette maladie est pour la gloire de Dieu »
b- « Moi, je suis la résurrection et la vie » - Profession de Foi
c- « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé »

III – Christ, vraie Vie
a- « Je mettrai en vous mon Esprit, et vous vivrez »
b- « … puisque l’Esprit de Dieu habite en vous… l’Esprit est votre vie »
c- De la résurrection des corps à celle des cœurs : au quotidien

Les paroles et les actes de Jésus ont leur source dans le Père et conduisent au Père – c’est aujourd’hui que le Seigneur vient sortir chacun d’entre nous
de ses tombeaux spirituels.

Je suis la résurrection et la vie - Homélie du P. A. Duban

« Moi, je suis la résurrection et la vie. Tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. » Croyez-vous cela, frères et sœurs ? La question que Jésus pose à Marthe, il la pose aussi à chacun d’entre nous. Il ne s’agit pas ici de la mort biologique, qui nous concernera tous, mais de la mort spirituelle, celle que saint Jean appelle 4 fois « la seconde mort » dans son Apocalypse. Il y a deux dimanches, Jésus s’est présenté comme la source d’eau vive, symbole de l’Esprit Saint grâce auquel nous pouvons « adorer Dieu en esprit et en vérité ». Dimanche dernier, il s’est révélé comme « la lumière du monde », celui qui nous délivre des ténèbres de nos aveuglements. Aujourd’hui, il déclare qu’il est « la résurrection et la vie ». Ainsi, il peut étancher notre soif de connaître Dieu et la Vérité, non seulement ici-bas, mais aussi après notre mort. Comment le peut-il ? Justement parce qu’il a vaincu la mort. La résurrection de Lazare est le 7ème et dernier signe relaté par saint Jean dans son évangile. C’est le plus éclatant de tous, celui qui va paradoxalement entraîner sa propre mort. Pour le différencier de sa propre résurrection, après laquelle il reviendra sur terre avec un corps glorifié, on pourrait parler du « réveil » de Lazare, ou de son « retour à la vie ». Certes, il s’agit du 7ème récit de résurrection relaté par la Bible (4 dans l’Ancien Testament, et 3 dans les évangiles). Cependant, c’est le seul où le défunt sent déjà, parce qu’il est déjà entré en décomposition. Voilà pourquoi Jésus a attendu 2 jours avant d’aller retrouver son ami Lazare, après avoir déclaré : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. » Cet évènement relaté par saint Jean, bien que réel, est aussi très symbolique. Il nous invite à une résurrection non de notre corps (celle-ci adviendra à la fin des temps), mais de notre cœur, ici et maintenant.A l’aide de 3 paroles de Jésus, illustrées par 3 exemples de personnages de la Bible ou de l’Eglise, nous allons voir qu’il est une invitation à une triple conversion : nous arracher à notre sommeil ; sortir de nos tombeaux ; nous laisser délier de nos bandelettes.

« Lazare, notre ami, s'est endormi ; mais je m'en vais le tirer de ce sommeil. » A un autre moment aussi, Jésus a parlé de la mort comme du sommeil. En allant vers la fille de Jaïre, le chef de la synagogue, il avait dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte : elle dort. » (Mc 5,39) Pour commencer, le Christ nous invite donc indirectement à sortir de notre sommeil. Bien-sûr, il s’agit ici du sommeil au sens spirituel. En effet, il est possible de dormir en étant éveillé. Combien de fois n’avons-nous pas dit à un proche, ou nous sommes-nous entendus dire : « Tu dors ?», parce que ce proche ou nous-mêmes n’étions pas pleinement présents à ce que nous faisions ? Bernanos a eu des mots très virulents contre ceux qui passent leur vie à dormir, sans jamais permettre à leur conscience de s’éveiller. Ces hommes-là sont des morts-vivants. Lorsque nous dormons, nous sommes vulnérables et c’est pourquoi une armée possède des veilleurs qui peuvent à tout moment donner l’alerte. C’est pourquoi, au début de l’Avent, saint Paul nous exhorte chaque année : «  c’est le moment, l’heure est venue de sortir de votre sommeil. » (Rm 13,11)

Un exemple dans les évangiles est celui du fils prodigue. Alors que sa conscience semblait endormie, le rendant indifférent à la douleur qu’il avait causée à son père en décidant de le quitter, il « rentra en lui-même »(Lc 15,17), ce qui signifie qu’il commença de se réveiller pour revenir à la sagesse. C’est ainsi que son père put dire ensuite : « mon fils était mort, et il est revenu à la vie ! » (Lc 15,32).

« Lazare, viens dehors ! » Pour vivre pleinement, éveiller sa conscience est nécessaire, mais pas suffisant ; il faut aussi sortir de nos tombeaux : de nos peurs, de nos enfermements. Par le prophète Ezéchiel, le Seigneur avait déclaré : « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d'Israël. » (1ère lect.) A son peuple en exil à Babylone, guetté par le découragement et la désespérance, Dieu voulait susciter une espérance.

La petite Thérèse de Lisieux n’était pas une grande pècheresse, mais sa fragilité psychique - que la mort de sa mère puis les départs de ses sœurs avaient occasionnée - l’empêchait de vivre pleinement. Elle était comme enfermée dans un tombeau avec ses crises de scrupules et d’angoisse. Après l’avoir « ressuscitée » une première fois par le sourire de sa Mère lorsqu’elle avait 10 ans, le Seigneur la guérit complètement 4 ans plus tard, lors de la nuit de Noël. Alors qu’elle était tentée d’éclater une nouvelle fois en sanglots après une parole malheureuse de son papa, elle reçut une grâce qui lui permit d’arborer un large sourire à ceux qui l’entouraient. Elle écrira ensuite : « en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire une course de géant ! » (Ms A44).

« Déliez-le, et laissez-le aller. » Pour vivre de la vie divine, il faut non seulement sortir de notre sommeil et de nos tombeaux, mais aussi nous laisser délier de nos péchés qui nous rendent esclaves. Saint Paul écrit aux Romains : « sous l'emprise de la chair, on ne peut pas plaire à Dieu. » (2ème lect.) La chair, ce sont toutes les tendances qui nous éloignent de Dieu et de nos frères. Au contraire, « si le Christ est en vous, votre corps a beau être voué à la mort à cause du péché, l'Esprit est votre vie, parce que vous êtes devenus des justes. » Il nous faut donc choisir entre l’emprise de la chair et l’emprise de l’Esprit. Cependant, nous savons qu’il nous arrive à tous de pécher, même si nous voulons être dociles à l’Esprit. Alors, comment nous laisser délier des bandelettes de « la chair », c’est-à-dire de tout ce qui en nous n’est pas encore converti ? Par le sacrement de réconciliation. Jésus a dit solennellement aux apôtres : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » (Mt 18, 18)

Un exemple des évangiles illustre bien la puissance du pardon de Dieu, celui de Marie-Madeleine. Après avoir été libérée par Jésus de « sept démons » (Lc 8,2), elle n’a plus été sous l’emprise de la chair, mais sous celui de l’Esprit. Dans sa liberté recouvrée, elle a été capable de suivre Jésus jusqu’au pied de la croix, alors que les apôtres s’étaient tous laissés asservir par la peur.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur Jésus veut nous délivrer de la « seconde mort », la mort spirituelle. Dans ce but, il nous appelle à nous arracher au sommeil de notre conscience, à sortir de nos tombeaux, et à nous libérer de la servitude du péché. Il nous invite à cette triple conversion dès maintenant, comme il a invité Marthe à passer d’une foi en la résurrection dans l’avenir à une résurrection pour le présent. Le Christ est venu pour que nous ayons la vie, la vie en abondance (Jn 10,10), dès ici-bas. Cette semaine, recevons le sacrement de réconciliation, si nous ne l’avons pas reçu récemment, et cherchons à vivre dans le Christ. Si le Fils de Dieu a pleuré, c’est parce qu’il souffrait de nos propres souffrances, et en particulier de la mort. Alors, soyons des vivants, afin qu’il puisse se réjouir avec nous !



30 mars 2014 : 4ème dimanche du Carême (Jn 9, 1-41)

En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciplesl'interrogèrent : "Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ?» Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais l'action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous fautréaliser l'action de celui qui m'a envoyé, pendant qu'il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne nepourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde." Cela dit, il cracha sur le solet, avec la salive, il fit de la boue qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle, et il lui dit : "Va te laver à lapiscine de Siloé" (ce nom signifie : Envoyé). L'aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.

Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer - car il était mendiant - dirent alors : "N'est-ce pascelui qui se tenait là pour mendier ?" Les uns disaient : "C'est lui." Les autres disaient : "Pas du tout, c'estquelqu'un qui lui ressemble." Mais lui affirmait : "C'est bien moi." Et on lui demandait : "Alors, commenttes yeux se sont-il ouverts ?" Il répondit : "L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, il m'en a frotté lesyeux et il m'a dit : 'Va te laver à la piscine de Siloé.' J'y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j'ai vu." Ils luidirent : "Et lui, où est-il ?" Il répondit : "Je ne sais pas."

On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avaitfait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : "Comment se fait-il que tu voies ?" Il leur répondit : "Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant jevois." Certains pharisiens disaient : "Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le repos dusabbat." D'autres répliquaient : "Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ?»

Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s'adressent de nouveau à l'aveugle : "Et toi, que dis-tu de lui,puisqu'il t'a ouvert les yeux ?" Il dit : "C'est un prophète." Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme,qui maintenant voyait, avait été aveugle. C'est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent :"Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu'il est né aveugle ? Comment se fait-il qu'il voiemaintenant ?" Les parents répondirent : "Nous savons que c'est bien notre fils, et qu'il est né aveugle.Mais comment peut-il voir à présent, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savonspas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s'expliquer." Ses parents parlaient ainsi parce qu'ilsavaient peur des Juifs. En effet, les Juifs s'étaient déjà mis d'accord pour exclure de la synagogue tous ceux quidéclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit : "Il est assez grand, interrogez-le !"

Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent :"Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur." Il répondit : "Est-ce unpécheur ? Je n'en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j'étais aveugle, et maintenant je vois." Ils luidirent alors : "Comment a-t-il fait pour t'ouvrir les yeux ?" Il leur répondit : "Je vous l'ai déjà dit, et vous n'avezpas écouté. Pourquoi voulez-vous m'entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir sesdisciples ?" Ils se mirent à l'injurier : "C'est toi qui es son disciple ; nous, c'est de Moïse que nous sommes lesdisciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d'où il est."

L'homme leur répondit : "Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d'où il est, et pourtant il m'aouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n'exauce pas les pécheurs, mais si quelqu'un l'honore et fait savolonté, il l'exauce. Jamais encore on n'avait entendu dire qu'un homme ait ouvert les yeux à un aveugle denaissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire." Ils répliquèrent : "Tu es tout entierplongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ?" Et ils le jetèrent dehors.

Jésus apprit qu'ils l'avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : "Crois-tu au Fils de l'homme ?" Ilrépondit : "Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?" Jésus lui dit : "Tu le vois, et c'est lui qui teparle." Il dit : "Je crois, Seigneur !", et il se prosterna devant lui. Jésus dit alors : "Je suis venu en cemonde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux quivoient deviennent aveugles." Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et luidirent : "Serions-nous des aveugles, nous aussi ?" Jésus leur répondit : "Si vous étiez des aveugles, vousn'auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : 'Nous voyons !' votre péché demeure."


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Question de l’origine de l’aveuglement
    a - « Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Dieu, première victime du mal
    b- « Ni lui, ni ses parents ! » Jésus n’explique pas le mal, il le combat
    c- Nous sommes tous nés aveugle spirituellement – La Foi-confiance est lumière
II – Question de l’identité de l’acte et des acteurs
    a- Identité sacramentelle de l’acte de Jésus – nouvelle création – geste du potier
    b- Identité du mendiant aveugle de naissance – la contester, ou se remettre en cause
    c- Identité de Jésus prophète, fils de Dieu, Sauveur – remise en cause radicale
III – Question de la prise de position à laquelle chacun est convoqué
    a- L’aveugle-né s’en tient aux faits de façon intangible, jusqu’à la foi – dans le réel
    b- Certains pharisiens nient l’évidence du réel – « ils savent » - jusqu’aux ténèbres
    c- Les parents de l’aveugle-né se défilent, en parfaite lâcheté – occulter le réel

Renversement complet de situation : le péché n’est pas là où les pharisiens le mettent, eux qui méprisent cet aveugle. Les vrais aveugles ne sont pas ceux que l’on croit. Très vite, si nous n’y prenons pas garde, notre orgueil nous conduit à juger de Dieu lui-même à partir de ce que nous pensons.

Je suis venu pour que ceu qui ne voient pas puissent voir

    Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, avons-nous une bonne vue ? Avant de répondre à cette question, inutile de prendre rendez-vous chez notre ophtalmo, souvenons-nous de ce que Jésus vient de déclarer : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Sommes-nous prêts à cette remise en question ? Reconnaissons-nous que nous ne vivons pas encore dans la claire vision, et que parfois nous nous comportons comme des aveugles ? Même un non-croyant pourrait le reconnaître : dans son allégorie sur la caverne, Platon soulignait déjà il y a 2500 ans que les hommes vivent dans la pénombre, et qu’ils tendent à confondre les ombres avec la réalité, parce que le soleil leur est caché. Voilà pourquoi nous ne vivons pas toujours dans la joie du Seigneur, joie à laquelle l’Eglise, en ce dimanche de Laetare, nous invite particulièrement. La couleur rose –mélange de blanc et de rouge - nous le rappelle : la joie ne peut pas habiter dans un cœur qui n’est pas pur (le blanc) et qui n’est pas prêt à se donner (le rouge). Aussi les péchés, parce qu’ils rendent nos cœurs impurs et égoïstes, nous aveuglent et étouffent en nous la joie. Alors, comment guérir de nos cécités et parvenir à la joie d’une claire vision ? Le Christ et l’aveugle-né de l’évangile peuvent nous y aider. A leur école, il nous faut faire preuve d’humilité, de courage, et de foi.

Pour commencer, l’aveugle fait preuve d’humilité. Alors qu’il n’a rien demandé et que Jésus l’a invité à aller à la piscine de Siloé après lui avoir mis de la boue sur les yeux, il accepte de lui obéir. Cet homme est pauvre, il sait qu’il n’a rien à perdre. La boue employée par Jésus rappelle celle avec laquelle Dieu a créé Adam : en guérissant l’aveugle, il veut faire de lui un homme nouveau.

Par contraste, les pharisiens sont orgueilleux, et ils tiennent à leur position sociale. Jésus a déclaré un jour à leur sujet : « Ils agissent toujours pour être remarqués des hommes : ils portent sur eux des phylactères très larges et des franges très longues ; ils aiment les places d'honneur dans les repas, les premiers rangs dans les synagogues, les salutations sur les places publiques, ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. » (Mt 23, 5-7) Or, c’est principalement l’orgueil qui aveugle l’homme. En se prenant pour une sorte de dieu, l’orgueilleux ne voit plus sa condition de créature et de pécheur. Souvenons-nous de la parabole du pharisien et du publicain (Lc 18): alors que le premier rend grâce à Dieu pour ce qu’il est et méprise le second, celui-ci se frappe la poitrine en se reconnaissant pécheur.

L’humilité est nécessaire pour voir, mais pas suffisante : il faut lui associer le courage. Dans le mythe de Platon, l’homme qui est sorti de la caverne puis est revenu inviter ses congénères à le suivre, est accueilli avec beaucoup d’hostilité. De même dans l’évangile, l’aveugle guéri doit faire face à l’hostilité des pharisiens. Mais il ne se laisse pas intimider. Alors qu’ils font pression sur lui pour qu’il rende gloire à Dieu en déclarant que Jésus est un pécheur, il répond simplement : « Est-ce un pécheur ? Je n'en sais rien ». Puis, lorsqu’ils lui demandent de relater une seconde fois sa guérison, il a l’audace de répondre : « Je vous l'ai déjà dit, et vous n'avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m'entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? » C’est le monde à l’envers : l’élève reprend le maître, malgré les menaces qui planent sur lui. La remise en question évoquée par Jésus est pleinement à l’œuvre. Ensuite, face aux insultes qu’il reçoit des pharisiens, l’homme va plus loin : alors qu’ils refusent l’origine divine de Jésus, il leur répond : « Comme chacun sait, Dieu n'exauce pas les pécheurs, mais si quelqu'un l'honore et fait sa volonté, il l'exauce. […] Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Comme il pouvait s’y attendre, il est alors jeté dehors. Ce n’est pas par hasard que l’aveugle a été guéri à la piscine de Siloé, qui signifie « envoyé ». Il a joué pleinement son rôle de témoin, même s’il n’a pas été martyrisé au sens fort du terme (« témoin » se dit « martyrios » en grec).

Grâce à son obéissance et à son courage, l’aveugle-né est maintenant capable d’entrer dans une relation de foi avec le Christ. Ce ne sont pas seulement les yeux de son corps qui se sont ouverts, mais aussi les yeux de son cœur. A Jésus qui est à nouveau venu le trouver et qui lui demande s’il croit au Fils de l’homme, allusion au personnage, décrit par le prophète Daniel, qui vient du ciel pour vaincre les forces du mal (Dn 7), il répond : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterne devant lui dans un geste d’adoration. Cet homme a su voir au-delà des apparences. D’une certaine manière, il entre dans la vision divine : divine parce qu’elle lui permet de voir Dieu en Jésus, mais aussi parce qu’elle vient de Dieu. Seul l’Esprit de Dieu peut ainsi permettre à l’homme de voir au-delà des apparences. Souvenons-nous du récit de la vocation de David, que nous avons entendu tout à l’heure : « Le Seigneur dit à Samuel : […] Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l'apparence, mais le Seigneur regarde le cœur ». Souvenons-nous aussi de ce que Jésus déclare à Pierre, après qu’il a reconnu en lui le messie, le Fils du Dieu vivant : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Mt 1617)

Certes, l’homme ne peut pas parvenir sur terre à une vision parfaite. Saint Paul avait beau avoir recouvré la vue après avoir été aveuglé sur le chemin de Damas, une vue à la fois physique et spirituelle puisqu’il était alors entré dans la Foi au Christ, il avait conscience que cette vue n’était pas encore parfaite. Il écrit ainsi aux corinthiens : « nous sommes en exil loin du Seigneur tant que nous habitons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. » (2 Co 5, 6-7) C’est pourquoi Paul exhorte les disciples du Christ à sans cesse se laisser illuminer. Il écrit ainsi aux éphésiens (2ème lect.) : « autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ; vivez comme des fils de la lumière […] Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres […] ; démasquez-les plutôt. » Un jour cependant, si nous nous laissons sanctifier par le Seigneur, nous parviendrons à la vision parfaite, qu’on appelle la vision béatifique. Dans sa première lettre, saint Jean écrit ainsi : « Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. » (1 Jn 3, 2)

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite aujourd’hui à faire preuve d’humilité, de courage et de foi. Humilité pour reconnaître que nous cheminons dans une certaine pénombre, et que nous avons besoin de la lumière du Seigneur. Courage pour accepter de vivre dans la lumière, malgré l’hostilité de ceux qui préfèrent demeurer dans les ténèbres. Foi pour voir au-delà des apparences, et reconnaître la présence divine là où elle est cachée. Cette semaine, laissons-nous conduire par le bon berger et son esprit de lumière. Alors, en sortant des cavernes de nos existences, nous goûterons la joie de vivre sous le soleil de Dieu, et nous pourrons jouer nous aussi notre rôle d’envoyés du Seigneur, en aidant nos prochains à nous y rejoindre. AMEN.


16 mars 2014 : 2ème dimanche du Carême (Mt. 17, 1-9)

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l'écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.

Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s'entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. »

Il parlait encore, lorsqu'une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ; et, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! »

Entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d'une grande frayeur. Jésus s'approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et n'ayez pas peur ! » Levant les yeux, ils ne virent plus que lui, Jésus seul.

En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. »

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – La Foi – Le premier, Dieu me fait confiance
    a- Dieu vient à la rencontre d’Abraham – révolution copernicienne – se recevoir de Dieu
    b- Dieu vient à la rencontre de l’humanité en Jésus Christ – par la libre Croix du Ressuscité
    c- Dieu vient à la rencontre de ma vie et m’offre sa confiance – pas de croissance sans Foi-confiance
II – L’Espérance – Le premier, Dieu m’espère
    a- L’Espérance chrétienne vient de Dieu – ni hasard ni optimisme
    b- L’Espérance chrétienne vient de la Résurrection du Christ – pour comprendre la Croix
    c- L’Espérance chrétienne vient donner sens à ma vie – pas de croissance sans Espérance
III – La Charité – Le premier, Dieu m’aime
    a- Foi et Espérance n’ont de sens qu’incarnées dans ma vie – par la Charité
    b- Abraham, et Jésus, et Paul, accomplissent l’amour – par l’acceptation de la Croix
    c- Dieu m’offre son amour pour me donner d’accomplir ma vie – pas de croissance sans Charité
Passage d’une démarche qui vient de l’homme à une démarche qui vient de Dieu.
Privée de sens ma vie est en miettes – avec le Christ le sens de ma vie est éternel.
La Foi et l’Espérance disparaîtront – au terme ne demeurera que l’amour.

Il fut transfiguré devant eux. Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, que faire lorsque nous éprouvons le poids de notre finitude, avec son lot de difficultés qui pourraient nous pousser vers la déprime, le désespoir, la révolte ? Croire et espérer. Alors que nous nous sommes engagés dans le combat pour la conversion il y a dix jours, et que le Christ nous a montrés dimanche dernier qu’il nous était possible d’en sortir vainqueurs avec lui, peut-être avons-nous déjà rencontré quelques difficultés ou essuyé quelques échecs qui pourraient nous faire douter de cette victoire. Aussi le Seigneur nous rappelle-t-il aujourd’hui le but de notre marche à travers le désert - la divinisation, et le chemin pour atteindre ce but- l’écoute de sa Parole. Le Christ transfiguré nous le révèle sur le Thabor, qui signifie « nombril », le lieu où est manifestée son identité la plus profonde. Jésus a beau être pleinement homme, il est aussi une Personne divine, comme le concile de Chalcédoine l’a déclaré solennellement en 451. La blancheur éclatante de ses vêtements symbolise sa divinité, et c’est pourquoi nous revêtons un vêtement blanc le jour de notre baptême. Les 3 p du Carême (prière, partage et privation) doivent nous conduire jusqu’au P de la Pâques, qui signifie Passage : du péché à la sainteté, de la mort à la vie, et de l’homme à Dieu. Un jour nous aussi, nous réaliserons notre grand Passage, et nous serons transfigurés : « lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. » (1 Jn 3,2) Mais avant de voir Dieu et d’être alors divinisés, il nous faut accepter de cheminer humblement sur cette terre avec la Foi, qui consiste à écouter le Seigneur. C’est pourquoi ce 2ème dimanche de Carême est chaque année non seulement celui de la Transfiguration, qui nous indique notre but, mais aussi celui d’Abraham, le « père des croyants » (Rm 4,11), qui nous indique le chemin. Méditons d’abord sur le but de notre pèlerinage terrestre, la vision de Dieu, et ensuite sur la manière d’y parvenir, l’écoute de Dieu.

« Je veux voir Dieu ». Cette parole célèbre de sainte Thérèse d’Avila exprime notre but. Du plus profond de nous-mêmes, nous désirons voir Celui qui nous a créés, afin de devenir semblables à Lui. Mais alors que toutes les religions façonnaient des dieux selon leurs imaginations, le Seigneur a dit à son peuple : « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux » (Ex 20, 4) ou encore : « on ne peut pas me voir sans mourir. » (Ex 33,20). Pourtant, il a été donné à deux hommes le privilège de s’approcher de Dieu. Moïse, d’abord, dans la tente de la rencontre, « parlait au Seigneur face à face, comme un homme parle à son ami.» (Ex 33,11) Cependant, lorsqu’il Lui demanda : « fais-moi de grâce voir ta gloire » (Ex 33,18), il lui fut permis de Le voir seulement de dos. Elie, ensuite, se couvrit le visage de son manteau lorsque le Seigneur lui apparut dans la brise légère (1R 19,13) Pas étonnant que ces deux personnages soient présents sur le Thabor au moment où Jésus est transfiguré, avec la nuée qui rappelle celle qui entourait la Tente de la rencontre au désert. Si Moïse représente la Loi et Elie les Prophètes, les deux parties les plus importantes de l’Ancien Testament, tous deux sont avant tout des intimes du Seigneur. Désormais, leur désir est assouvi, car c’est seulement avec le Christ que Dieu se rend visible : « Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14,9) dira Jésus. Ils sont aussi les deux témoins que la Loi exigeait pour rendre témoignage à quelqu’un. Jésus est celui dont ils avaient préparé la venue, le nouveau Moïse, qui nous donne la Loi des Béatitudes, et le nouvel Elie (à la suite du Baptiste), qui nous appelle à la conversion. Enfin, ils sont des figures de la résurrection, car on ne sait où Moïse a été enterré, et Elie a été emmené dans un char de feu.

La vision de Dieu nous sera accordée après notre mort, si nous Le laissons purifier notre cœur d’ici là. Pourtant, déjà sur cette terre, il nous est donné des moments où nous avons le sentiment de « voir » Dieu, tellement nous ressentons sa présence. Ce sont des moments « mystiques » où les nuages de nos doutes et de nos épreuves disparaissent et où le soleil divin brille dans nos cœurs. A ces moments-là, nous voudrions faire comme Pierre, dresser des tentes pour demeurer sans cesse dans cet état de bonheur ineffable… Mais tôt ou tard, on se retrouve avec Jésus seul, et le Père nous laisse cette parole : « Écoutez-le » !

« Écoutez-le », voilà précisément le rôle de la Foi. Trois fois par jour, depuis des millénaires, les Juifs récitent cette prière : « Écoute, shema, Israël ». Ils prennent exemple sur leur ancêtre Abraham, qui sut écouter le Seigneur en toutes circonstances. Aujourd’hui, nous avons entendu son premier appel : « Pars de ton pays, laisse ta famille et la maison de ton père, va dans le pays que je te montrerai. » (1ère lect.) Abraham a sans doute éprouvé la peur de tout quitter pour obéir à ce Dieu qu’il ne connaissait pas encore. Pourtant, il Lui a fait confiance, fort de la promesse de recevoir toutes ses bénédictions (le mot apparaît 5 fois) et ce premier acte de Foi a été suivi de beaucoup d’autres. Voilà pourquoi Abraham est « notre père à tous » (Rm 4,16).

Par définition, la Foi implique d’accepter une certaine part de risque et d’obscurité. Comme l’écrit saint Paul aux Corinthiens : «nous avons pleine confiance, tout en sachant que nous sommes en exil loin du Seigneur tant que nous habitons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, nous cheminons sans voir. » (2 Co 5,6-7) La Foi implique aussi une part d’épreuves, c’est pourquoi Paul exhorte Timothée à prendre sa part « de souffrance pour l’annonce de l’Évangile » (2ème lect.). Son disciple était apparemment trop « installé » confortablement dans sa position d’évêque de Chypre. De même, autant Pierre et les autres apôtres étaient prêts à demeurer sur la montagne dans des tentes, autant ils ne l’étaient pas à partager les souffrances que leur Maître allait bientôt endurer. L’épisode de la Transfiguration se situe juste après la première annonce de la Passion, à Césarée de Philippes. Souvenons-nous comment Pierre avait réagi : « prenant Jésus à part, il se mit à lui faire de vifs reproches : “Dieu t'en garde, Seigneur ! cela ne t'arrivera pas.” » (Mt 16,22) Et Jésus avait réagi avec force à son tour : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16,23) Et il avait ajouté : « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » (Mt 16,24) Si Jésus n’a emmené que Pierre, Jacques et Jean sur le Thabor, c’est parce qu’il veut les aider à se préparer aux évènements qui approchent. Ils sont dans la « nuit de la Foi », une expression chère aux mystiques parce qu’ils l’ont tous traversée. Le sommeil accablant qui les saisit sur le Thabor symbolise cette nuit pendant laquelle Dieu travaille leurs cœurs. Ces trois mêmes apôtres seront bientôt avec Jésus sur un autre mont - celui des Oliviers où se situe le jardin de Gethsémani - au moment où il sera non plus trans- mais dé-figuré par l’angoisse… Ce jour-là, ils auraient pu se souvenir du Thabor pour garder leur courage, mais ils ne verront même pas le visage angoissé et suant le sang de leur maître, car ils dormiront à nouveau. Ce sommeil-là, contrairement à celui du Thabor, sera celui de leur péché, car Jésus leur aura demandé auparavant de veiller. Ils ont refusé de l’écouter, malgré la demande du Père.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous conforte aujourd’hui dans l’Espérance de le voir un jour face à face, et d’être transfigurés et divinisés à notre tour. En attendant ce moment, cependant, Il nous appelle à l’écouter dans la Foi, et à marcher avec lui en renonçant à nous-mêmes et en prenant nos croix. N’oublions pas que c’est Lui qui, le premier, croit et espère en nous. Pendant ce Carême, prenons le temps de méditer sa Parole et de la laisser résonner dans le silence de notre cœur. Acceptons de marcher dans la direction que le Seigneur nous aura indiquée, même si elle nous semble obscure, sûrs qu’Il ne nous abandonnera pas. Et si notre marche devient trop difficile, souvenons-nous de tous les « Thabor » que nous avons vécus : lors d’un moment de prière, de notre profession de Foi ou de notre confirmation, d’une eucharistie, d’un grand rassemblement comme le Frat ou les JMJ… Le souvenir de ces rencontres avec le Seigneur nous transfigurera à nouveau, et nous serons fortifiés pour redescendre dans les plaines de nos vies quotidiennes. AMEN.


9 mars 2014 : 1er dimanche du Carême (Mt. 4, 1-11)

Jésus, après son baptême, fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le démon. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s'approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

Alors le démon l'emmène à la ville sainte, à Jérusalem, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Le démon l'emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m'adorer. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C'est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c'est lui seul que tu adoreras. » Alors le démon le quitte. Voici que des anges s'approchèrent de lui, et ils le servaient.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Adam – Tentation et chute
    a- Dieu donne la vie, la vérité, la liberté – récit spirituel
    b- Le malin, le menteur, le diviseur – poison du doute et du soupçon
    c- Tentation = épreuve = vérité de mon cœur = quelle Loi en moi ?
II – Jésus – Tentation et victoire – Tentation fondamentale de son « être Fils de Dieu »
    a- Avoir = la juste relation aux choses : le pain – dominer la vie physique
    b- Pouvoir = la juste relation aux autres : le sommet du Temple – dominer les créatures
    c- Gloire = la juste relation à Dieu : l’adoration – dominer le monde
III – Moi-même – Tentation et combat – tentation fondamentale du « baptisé Fils de Dieu »
    a- Pénitence : la juste relation aux choses – je suis incarné – une conversion qui mène à l’Eucharistie
    b- Partage : la juste relation aux autres – je suis entouré de frères – une reconnaissance qui vient de l’Eucharistie
    c- Prière : la juste relation à Dieu – j’ai tout reçu de mon créateur – une ouverture à la nature divine par l’Eucharistie
Jésus démasque l’adversaire – le prince de ce monde, le diviseur.
Jésus ne discute pas mais cite la Parole de Dieu.

Arrière Satan - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, qui est notre véritable Maître ? Sommes-nous toujours à l’écoute du Seigneur, dociles à sa volonté ? Ou préférons-nous parfois écouter l’Adversaire, celui qui est le Menteur par excellence ? Les lectures de ce jour nous rappellent que notre vie chrétienne nécessite un véritable combat spirituel. Sans cesse, il nous faut choisir entre deux voies : celle des fils et filles de Dieu, qui font confiance à leur Père… ou celle des disciples de Satan qui veulent devenir des dieux par leurs propres forces. L’adversaire nous tente de trois manières principales, qui touchent notre rapport d’abord à Dieu lui-même (désir de gloire), ensuite à la création (désir d’avoir), enfin aux autres (désir de pouvoir). Cherchons à mieux comprendre chacune de ces tentations à travers deux sortes d’exemples : Adam et Eve dans le jardin de la Genèse d’une part ; Jésus durant son séjour de 40 jours dans le désert, d’autre part. Là où les premiers hommes ont succombé, le Fils de Dieu est sorti vainqueur. Pourquoi ? Parce qu’il s’est laissé « conduire » par l’Esprit (saint Marc écrit même « poussé », pour signifier que Jésus n’est pas allé au désert de gaîté de cœur), et éclairer par la Parole de Dieu (qu’il cite sans cesse).

En premier lieu, Satan tente l’homme par rapport à Dieu lui-même. Il le dépeint de manière mensongère, non comme un Père plein d’Amour, mais comme un tyran jaloux de ses prérogatives. C’est le désir de vaine gloire. Le serpent dit à la femme : « Alors, Dieu vous a dit : "Vous ne mangerez le fruit d’aucun arbre du jardin"», ce qui est un premier mensonge, car Dieu a au contraire permis à Adam et Eve de manger de tous les arbres du jardin, sauf de celui qui les entraînerait à renier leur véritable nature. Puis, après la réponse elle-même erronée d’Eve, qui prête à Dieu une parole qu’Il n’a pas prononcée (à propos de l’arbre en question, « vous n’y toucherez pas »), il ajoute un second mensonge : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » Voici la première tentation, à la racine de toutes les autres : devenir comme des dieux, en s’opposant à Dieu.

Jésus, lui aussi, fait face à cette tentation. Alors que le démon l'emmène au sommet du Temple de Jérusalem et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre » Jésus lui répond : « Il est écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. » Il ne se place pas au-dessus de son Père, il ne le met pas à son service, il fait exactement l’inverse. Tous les miracles que Jésus accomplira seront destinés à glorifier le Père, et non à se glorifier lui-même. Un jour, oui, Jésus « se jettera » dans la mort… Mais ce ne sera pas pour manifester sa puissance dans un accès de vaine gloire, mais pour manifester la toute-puissance de l’Amour de son Père.

En second lieu, Satan tente l’homme par rapport à la création. C’est la tentation de l’avoir : les biens de la terre et même les autres deviennent pour moi des objets, des sources de jouissance. A cause des paroles du serpent, Eve s'aperçut « que le fruit de l'arbre devait être savoureux et qu'il avait un aspect agréable » (Gn 3,6). Au lieu de soumettre la terre (Gn 1,28), et de cultiver et garder le jardin d’Eden (Gn 2,15) comme Dieu le leur avait demandé, Adam et Eve mangent du fruit de l’arbre défendu, et deviennent ainsi esclaves de la terre parce qu’esclaves de leurs propres désirs.

Jésus, lui aussi, a été tenté par rapport à la création. Alors qu’il avait faim, le tentateur s'approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Au lieu de se soumettre au diable et à sa faim, Jésus se défend grâce à l’Ecriture. Se souvenant de ses ancêtres dans le désert, il cite le Deutéronome : « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (cf Dt 8,3). Plus tard, il déclarera à ses disciples : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin. » (Jn 4,34) Un jour, oui, il multipliera les pains… Mais ce sera pour combler non sa propre faim, mais celle des autres.

En troisième lieu, Satan tente l’homme par rapport à son prochain. Il l’incite à le dominer plutôt qu’à le servir. C’est la tentation du pouvoir. Dans la Genèse, elle apparaît comme la conséquence du péché. Dieu dit à Eve : « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. » (Gn 3, 16) Au lieu de s’attacher l’un à l’autre et de ne faire plus qu’un (Gn 2,24), l’homme et la femme entrent en guerre l’un contre l’autre.

L’emmenant sur une très haute montagne et lui faisant voir tous les royaumes du monde avec leur gloire, le diable tente Jésus de manière semblable : « Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m'adorer. » Un jour, oui, il règnera sur l’univers, comme nous le célébrons lors de la solennité du Christ-Roi. Mais en attendant, « le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20,28). Face à cette dernière tentation, alors que Satan a été obligé de se dévoiler après ses deux échecs précédents, Jésus réagit de manière particulièrement forte : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C'est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c'est lui seul que tu adoreras. » Celui qui cherche à être servi et adoré par les autres, en réalité, sert et adore l’Adversaire.

Ainsi, frères et sœurs, Satan nous tente en nous invitant à devenir des dieux par nos propres forces, en nous soumettant à notre concupiscence sur la création, et en dominant les uns sur les autres. Ces trois tentations touchent directement notre être de chrétiens, fils et filles de Dieu. Ce n’est pas un hasard si Jésus a été tenté juste après son baptême. C’est pourquoi notre combat n’est pas seulement physique et moral, mais aussi et surtout spirituel. Pendant ce Carême, apprenons à rejeter ces trois tentations en nous mettant à l’école du Christ, le nouvel Adam. Il a rejeté toutes les tentations en se servant de la Parole de Dieu et en se laissant conduire par l’Esprit Saint. Nous-mêmes, pourquoi ne pas nous mettre davantage à l’écoute de la Parole de Dieu, après avoir invoqué l’Esprit Saint, par exemple en recevant chaque jour l’évangile du jour sur notre portable ? Illuminés et nourris par cette Parole, dont l’efficacité sera démultipliée par les trois moyens que le Christ nous a rappelés le mercredi des Cendres (la Prière contre la vaine gloire, les Privations par rapport à l’avoir et le Partage vis-à-vis du pouvoir), nous pourrons nous convertir en changeant notre regard d’une triple manière. D’abord, en considérant Dieu comme un Père qui veut nous combler ; la Prière nous y aidera. Ensuite, en considérant la création comme un jardin rempli d’arbres aux fruits délicieux, que nous pouvons manger mais sans oublier la tempérance ; nos Privations nous y aideront. Enfin, en nous considérant comme des frères et sœurs, qui trouvent leur joie à se servir mutuellement ; le Partage nous y aidera. Si jamais il nous arrive de succomber à certaines tentations, recevons le sacrement de la réconciliation. Alors, pendant ce Carême, combattons humblement avec le Christ, car c’est seulement par sa grâce, en lui demeurant unis, que nous pourrons être vainqueurs.

En complément :

Dans notre société, ces trois tentations sont omniprésentes. L’athéisme prôné par Nietzsche nous invite à nous considérer nous-mêmes comme des dieux, en allant au-delà du bien et du mal. Hitler, avec le nazisme, a mis cette idéologie en pratique. La sexualité prônée par Freud et la déesse Consommation nous incitent à ne pas refréner nos désirs. Plusieurs empereurs romains, avec le slogan « panem et circenses », ont mis cette idéologie en pratique. Enfin, la guerre des classes prônée par Marx nous pousse à voir en l’autre non un frère, mais un adversaire à éliminer. Lénine et Staline, avec le communisme, ont mis cette idéologie en pratique.

Les 3 tentations ci-dessus à la lumière de la Passion du Christ, de notre société et du message de l’Evangile.

L’agonie à Gethsémani (« Non pas ma volonté, mais la tienne »). Le relativisme, pour parvenir à une (fausse) liberté. La Vérité vous rendra libres.
La flagellation Le consumérisme et la sexualité débridée, pour parvenir à un (faux) plaisir. La tempérance nous permet de jouir de la création avec modération.
Le couronnement d’épines Le carriérisme pour pouvoir dominer sur les autres (fausse fraternité). L’obéissance nous donne de goûter la fraternité dans le service des autres.




2 mars 2014 : 8ème dimanche du T.O. (Mt. 6, 24-34)

Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : "Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. C'est pourquoi je vous dis : Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture, ni pour votre corps, au sujet des vêtements. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?

Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? D'ailleurs, qui d'entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas habillé comme l'un d'eux. Si Dieu habille ainsi l'herbe des champs, qui est là aujourd'hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ?

Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : 'Qu'allons-nous manger ?' ou bien : 'Qu'allons-nous boire ?' ou encore : 'Avec quoi nous habiller ?' Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.

Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché. Ne vous faites pas tant de souci pour demain : demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. "


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – "Aucun homme ne peut servir deux maîtres" : mon Ego ou mon Dieu ?
    a- l’homme est fondamentalement un être éprouvant le manque
    b- le péché des origines : vouloir combler nos manques par nous-même
    c- l’homme pécheur à contre-sens de la réalité, à contre-courant de la vie
II – "Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent" : le Seigneur ou le monde ?
    a- l’argent, excellent serviteur – être intendant de cette terre, lui faire porter du fruit, lutter contre la misère, rendre des comptes,
    b- l’argent, mauvais maître – danger de l’esclavage, du toujours plus et du jamais assez – à quel prix ?
    c- l’argent, concentré de temps et de puissance humaine, personnifié par "Mammon", l’idole par définition, au mépris du vrai Dieu, Seigneur de la Vie
III – "Ne vous faites pas tant de souci... Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice..."
    a- hiérarchiser les valeurs : la vie plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement..., priorité de l’éthique sur la technique et de la personne sur les choses...
    b- l’homme selon Jésus n’est pas un "insouciant"... c’est quelqu’un qui est libre des soucis de ce monde, pour n’avoir le souci que du Royaume de Dieu.
    c- les oiseaux et les lis sont des paraboles, "ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?" - le seul exemple à suivre c’est Jésus, entièrement donné au vouloir de son Père
L’imitation que Jésus nous propose de son être de Fils n’est pas matérielle mais spirituelle. Il s’agit de vivre de la seule présence réelle, "aujourd’hui, ici et maintenant" en acceptant d’être créature et non pas Créateur, sans vouloir posséder un avenir sur lequel nul être n’a prise, hors le Dieu-Père de toute bonté et Providence.

Cherchez d’abord le Royaume et sa justice - Homélie du P. A. Duban


Frères et sœurs, avons-nous confiance dans le Seigneur ? Normalement, nous devrions tous répondre « oui » puisque nous sommes croyants, et que la foi est par essence un acte de confiance en Dieu. Cependant, notre foi peut être plus ou moins vivante, et il est possible que nous soyons suffisamment croyants pour participer à l’Eucharistie, mais pas assez pour nous fier entièrement à Dieu, en Lui confiant toute notre vie. Tout homme a besoin de se fier à quelqu’un ou à quelque chose. Pour beaucoup, l’Argent est leur dieu, le « roc » sur lequel ils bâtissent leur vie. Ils en amassent le plus possible parce qu’ils croient qu’il va leur permettre de réaliser tous leurs rêves et de parer à toutes les épreuves de la vie. Or, Jésus nous demande aujourd’hui de choisir : « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » (Mt 6,24) Il ne dit pas que l’Argent est mauvais en lui-même, mais qu’il est « trompeur » (Lc 16,9). Il l’est parce qu’il nous fait croire que nous pouvons fonder notre vie sur lui, et trouver grâce à lui le bonheur. Or, il suffit de regarder autour de nous pour prendre conscience que cela est faux : des riches sont malheureux et des pauvres rayonnent de joie, comme le Pape François l’a vu dans les bidonvilles de Buenos Aires. Au contraire, celui qui fait confiance à Dieu trouve le vrai bonheur. Saint François et sainte Claire ont abandonné tous leurs biens, mais ils n’ont pas été abandonnés par Dieu. Ils ont vécu à la lettre l’invitation du Christ à ne pas se faire de « souci », un terme qui revient 4 fois dans la péricope que nous venons d’entendre. Ils ont regardé « les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et le Père céleste les nourrit.» Ils ont observé « comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or … Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas habillé comme l'un d'eux. » Alors que certains voulaient les obliger à ce que leurs ordres possèdent des propriétés, eux-mêmes ne se sont pas inquiétés au sujet de la nourriture et du vêtement, qui sont pourtant les deux besoins les plus basiques de l’homme : ils ont cherché d'abord le Royaume et sa justice, et tout cela leur a été donné par-dessus le marché.

En réalité, l’Argent est un mauvais maître, et un bon serviteur. Il peut nous servir de 3 façons : pour consommer, pour investir, et pour donner. Il s’agit là de 3 désirs profonds de l’homme : jouir de la création, construire quelque chose de durable, et aider notre prochain. Voyons maintenant comment nous pouvons, dans chacun de ces domaines, faire de l’Argent un bon serviteur, tout en faisant de Dieu notre seul Maître, en qui nous pouvons avoir une totale confiance.

Pour commencer, l’Argent nous permet de consommer, c’est-à-dire jouir de la Création. Cela est bon, car Dieu, avant d’interdire à l’homme de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, lui a dit : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin » (Gn 2,16) Mais cette liberté qu’Il nous a laissée doit être réglée par la tempérance, l’une des 4 vertus cardinales. Dans notre société, certains prônent de plus en plus un changement de modèle, qui nous ferait passer de l’hyperconsommation à une consommation sobre, respectueuse de notre planète, de nos frères pauvres et de nous-mêmes. L’excès de consommation est non seulement inutile mais aussi nuisible, car les ressources que Dieu nous a données sont nombreuses, mais pas illimitées.

Deuxièmement, l’Argent nous permet d’investir pour construire quelque chose. Cela est bon, car Dieu nous a appelés à « soumettre » la terre (Gn 1,28) et à parachever par notre travail son œuvre de création. Un saint comme Maximilien Kolbe a investi des sommes énormes dans une imprimerie, avec laquelle il a publié des journaux à la gloire de la Vierge Marie.

Malheureusement, certains préfèrent thésauriser qu’investir, pour des éventuels coups durs. Leur comportement est dicté par la peur. Or, le sage Qohélet l’avait bien vu : «il est un tort criant que je vois sous le soleil : la richesse gardée par son possesseur à son propre détriment. Il perd cette richesse dans une mauvaise affaire, il met au monde un fils, il n'a plus rien en main. » (Qo 5,12-13) Et Jésus l’a dit également dans une parabole : « Il y avait un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même : Que vais-je faire ? Car je n'ai pas où recueillir ma récolte. Puis il se dit : Voici ce que je vais faire : j'abattrai mes greniers, j'en construirai de plus grands, j'y recueillerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais la fête. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l'aura ? Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir en vue de Dieu. » (Lc 12,16-21) Ainsi, le Seigneur nous invite à investir « en vue de Dieu ». C’est là le propre de la vertu d’Espérance. Dimanche dernier, Jésus nous a révélé que nous étions en droit d’attendre une récompense de Dieu pour nos bonnes actions : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? » (Mt 5,46)

Troisièmement, l’Argent nous permet de donner. Cette fois, on pourrait penser que cet usage ne peut être que bon, puisque nous pouvons ainsi aider les autres et leur faire plaisir. C’est vrai, mais nous pouvons aussi donner de manière intéressée, comme une sorte d’investissement à nouveau, soit pour nos enfants, qui feront fructifier nos propres efforts, soit pour des gens qui ne manqueront pas de nous rendre la pareille. C’est pourquoi Jésus a dit dans une autre parabole : « quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; et tu seras heureux, parce qu'ils n'ont rien à te rendre: cela te sera rendu à la résurrection des justes.» (Lc 14,13-14)

Cette fois, c’est la vertu de Charité qui nous permet de donner de la manière la meilleure. Grâce à elle, nous donnons plus que de l’Argent, nous nous donnons nous-mêmes, et surtout, nous donnons Dieu. C’est ce que disent Pierre et Jean à l’infirme de naissance qui leur demandait l’aumône à la porte du Temple : « Pierre lui dit : “Je n'ai pas d'or ni d'argent ; mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche.” » (Ac 3,6)

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite à ne pas nous faire tant de souci pour demain : « demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6,34) L’Argent est un bien précieux, mais il est trompeur, car c’est à Dieu seul que nous pouvons faire une totale confiance. Il est pour nous à la fois un Père, mais aussi une Mère, comme l’a révélé le prophète Isaïe à Jérusalem: « Est-ce qu'une femme peut oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles ? Même si elle pouvait l'oublier, moi, je ne t'oublierai pas. » (Is 49,15) Alors, frères et sœurs, cherchons d’abord le Royaume et sa justice, sûrs que tout ce dont nous avons besoin nous sera donné par surcroît. Jouissons de la création avec tempérance, investissons dans l’avenir avec Espérance, et donnons à nos frères avec Charité.

23 février 2014 : 7ème dimanche du T.O. (Mt. 5, 38-48)

Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre. Et si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu'un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. Donne à qui te demande ; ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter.
Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Passer de la « loi du talion » au don et au pardon
    a- La loi du talion constitue déjà un immense progrès
    b- Jésus nous invite a vaincre en nous l’esprit de vengeance-violence
    c- Jésus nous invite a entrer dans une perfection de don et de par-don
II – L’amour-pardon des ennemis ne peut venir que de Dieu
    a- Nous ne sommes pas simplement au plan des sentiments, de la psychologie  
         ou de la morale… nous sommes au pied de la Croix
    b- « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »
    c- Le pardon est l'expression de l'amour qu'est Dieu – le Père  ne cesse de nous
            l’offrir, pour que nous en vivions
III –  « Vous donc, soyez parfaits-pardon comme votre Père céleste est parfait »
       a- Dieu prends l’initiative de l’amour ; il aime sans cesse ; il aime avec
            surabondance
    b- Moi qui suis comblé du pardon de Dieu qui me redonne vie, comment ne pas
        devenir moi-même un être de pardon et de miséricorde ?
    c- Vouloir du bien à ceux qui nous font du mal, c’est entrer dans le regard même
        de Dieu, c'est « divin »
Accueillir « l’amour-pardon » du Seigneur pour en être transformé, et transformer le monde. Nous ne ressemblons au Père qu’en exerçant nous-même la miséricorde qui offre de re-naître pour re-vivre. Cette miséricorde fait exploser nos limites humaines pour nous donner de respirer les grands espaces de l’amour à la mesure de Dieu.

Homélie du P A. Duban

Frères et sœurs, voulez-vous être parfaits ? Peut-être avez-vous envie de répondre : « la perfection n’est pas de ce monde » ou bien « le mieux est l’ennemi du bien ». Ces deux paroles sont vraies, d’une certaine manière, et pourtant, le Christ nous exhorte aujourd’hui : « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5,48) Cet appel du Christ a beau sembler inaccessible, il rejoint pourtant notre aspiration la plus profonde : c’est parce que nous désirons devenir parfaits, à l’image de Dieu, que le serpent de la Genèse a pu séduire Adam et Eve en leur disant : « vous serez comme des dieux,» (Gn 3,5) Alors, la véritable question n’est plus si nous désirons être parfaits, mais quelle est la perfection à laquelle nous sommes appelés, et comment nous pouvons l’atteindre. Le Christ répond à ces deux questions dans l’évangile que nous venons d’entendre, d’abord en nous enseignant que la véritable perfection consiste en la miséricorde, puis que nous ne pouvons devenir miséricordieux qu’en prenant exemple sur Dieu Lui-même, en espérant la récompense qu’Il nous promet, et en cultivant l’humilité.

« Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux » (Lc 6,36). Cette parole de Saint Luc, qui correspond à celle de Saint Matthieu, nous révèle que la véritable perfection n’est pas celle de nos canons humains, mais celle de la miséricorde. Pour bien prendre la mesure de ce qu’elle signifie, nous allons observer tout à tour 3 hommes, en voyant d’abord comment ils réagissent au mal, puis comment ils se comportent vis-à-vis des autres.: le premier est l’homme « sauvage », qui n’obéit qu’à ses pulsions naturelles ; le deuxième est l’homme juste, qui obéit à la Loi de Moïse ; le troisième est l’homme parfait, qui obéit à la loi du Christ.

L’homme sauvage n’obéit qu’à ses pulsions naturelles. Comment réagit-il au mal qu’il subit ? Par la violence. Un de ses plus illustres représentants s’appelle Lamek. Dans le livre de la Genèse, voici ce qu’il dit : « Pour une blessure, j'ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix fois sept fois ! » (Gn 4,23-24) Ne pensons pas que son comportement appartient seulement à la préhistoire. Chaque jour, en écoutant la radio, on peut trouver des exemples de cette escalade de la violence.

Comment l’homme sauvage agit-il vis à vis des autres ? Avec égoïsme. Sa force d’amour ne dépasse pas lui-même. Prenons l’exemple d’un enfant avant qu’il ait tiré profit d’une bonne éducation. Il peut être très égoïste et refuser de prêter ses jouets à d’autres. Il est le centre du monde. Le rôle de ses parents va être de lui faire découvrir le bonheur de s’ouvrir aux autres et de partager avec eux.

L’homme juste obéit à la loi naturelle. Même si cette loi est inscrite au plus profond de tout homme, le péché a obstrué le chemin pour y parvenir. C’est pourquoi la Loi de Moïse l’a fait « resurgir » au grand jour. Mais on la retrouve aussi dans les lois d’autres civilisations, même si c’est de manière moins parfaite, comme dans le code d’Hammourabi des Babyloniens. Comment réagit l’homme juste au mal qu’il subit ? En canalisant la violence : « œil pour œil, dent pour dent ». Cette loi, dite du talion, représente un immense progrès dans l’histoire de l’humanité. C’est sur elle qu’est basé notre code pénal, qui cherche à proportionner les peines infligées au mal commis.

Comment l’homme juste est-il appelé à se comporter vis à vis des autres ? En dépassant son égoïsme : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (1ère lect.) Qui est mon prochain ? Avant que Jésus ne réponde avec la parabole du bon samaritain, il est celui qui m’est proche par la vie, la race, la religion…

Sans renier la loi naturelle et la loi de Moïse, l’homme parfait va plus loin encore. Jésus avait dit dimanche dernier : « Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (Mt 5,17) Il avait commencé à expliciter le sens de cet accomplissement en prenant 3 des 10 commandements : rejet non seulement du meurtre, mais aussi de la colère ; non seulement de l’adultère, mais aussi des désirs impurs ; non seulement du faux serment, mais aussi de tout mensonge. Il va plus loin encore aujourd’hui : « Vous avez appris… eh bien moi je vous dis ». Cette manière de parler est d’une puissance inouïe, lorsque l’on sait que la première formule, « il a été dit » est un passif divin, tournure hébraïque qui signifie : « Dieu a dit ». Jésus déclare donc : « Dieu a dit… moi je vous dis » ! Voyons maintenant quel comportement Jésus demande, d’abord par rapport au mal subi, ensuite par rapport aux autres.

« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent . Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ». En bon prédicateur, Jésus donne ensuite 4 exemples : « si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre… si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau… si quelqu'un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. Donne à qui te demande ; ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter.» Certains, comme le philosophe Nietzsche, prennent prétexte de ces paroles pour qualifier le christianisme d’une morale d’esclaves, de personnes résignées et passives. En réalité, nous ne devons pas comprendre ces exigences selon la lettre, mais selon l’esprit. Jésus lui-même, lorsqu’il a été giflé par un soldat romain, n’a pas tendu l’autre joue, mais a demandé fièrement : « Si j'ai mal parlé, montre ce que j'ai dit de mal ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,23) Tendre l’autre joue, selon les rabbins de son époque, signifiait : montrer une autre facette de soi-même. Au mal, il ne faut pas répondre par le mal, car celui-ci, qui m’était extérieur, me devient alors intérieur, et c’est alors seulement qu’il me vainc. Au mal, il faut répondre par le bien, d’une manière d’autant plus forte que le mal l’a été. C’est alors que je peux en être vainqueur. Comme le disait Nietzche, avec raison cette fois : « le mal qui ne tue pas rend plus fort ».

Ensuite, Jésus nous dit comment nous comporter par rapport aux autres. L’accomplissement de l’exhortation : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est de considérer que le prochain n’est pas seulement mon ami, mais aussi mon ennemi. Certes, on ne trouve nulle part dans la Bible : « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi », mais c’est bien ainsi qu’était interprétée la Loi de Moïse. Dans les psaumes, on trouve des paroles telles que celle-ci :« Seigneur, si tu voulais tuer l'impie ! Seigneur, n'ai-je pas en haine qui te hait, en dégoût, ceux qui se dressent contre toi ? » (Ps 139,19.21) Mais c’est seulement dans l’Esprit Saint que l’on peut comprendre que les ennemis en question, ce sont avant tout les esprits mauvais, et non les personnes qui se laissent guider par eux. Jésus, lui, nous dit : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent ».

Comment parvenir à cette perfection de la miséricorde ? Le Christ nous offre 3 soutiens : un modèle, une motivation, et une attitude.

Le modèle, c’est Dieu Lui-même. Car « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Quant au Christ, il a dit sur la croix : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font.» (Lc 23,34) et il a aimé tous les hommes.

La motivation, c’est celle de la récompense promise : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? » Il n’est pas indigne d’espérer une récompense. Toute la tradition chrétienne met en valeur la notion des mérites que nous pouvons acquérir par nos bonnes actions. Seulement, ne nous trompons ni sur les mérites, ni sur la récompense : nous ne pouvons obtenir les premiers que par la grâce de Dieu, et la seconde sera la gloire de Dieu, autrement dit notre « poids d’amour ». Aussi, nous ne pouvons pas nous enorgueillir de nos mérites, car nous arriverons au ciel « les mains vides », comme disait la Petite Thérèse.

Justement, l’attitude que nous demande le Seigneur pour parvenir à la perfection est l’humilité : « la perfection, c’est le progrès », disait saint Grégoire de Nysse. Nous ne devenons pas miséricordieux comme Dieu en un instant, il nous faut accepter de chuter souvent et de laisser le Seigneur nous relever à chaque fois. « Un saint », disait sainte Thérèse d’Avila, l’auteur du Chemin de la perfection, « ce n’est pas quelqu’un qui ne tombe jamais, mais qui se relève toujours ».

Ainsi, frères et sœurs, le Christ nous appelle à refuser d’obéir à nos pulsions naturelles lorsqu’elles nous poussent à devenir sauvages, et à aller plus loin que la justice pour devenir miséricordieux. Pour nous aider, il nous invite à prendre exemple sur Dieu Lui-même, à espérer sa grâce et sa gloire, et à progresser humblement, petit à petit. Cette semaine, prenons un temps de prière devant un crucifix, et demandons au Christ de nous apprendre à lui ressembler !

16 février 2014 : 6ème dimanche du T.O. (Mt. 5, 17-37)

Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : "Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera sera déclaré grand dans le Royaume des cieux.
Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu'un commet un meurtre, il en répondra au tribunal. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. Si quelqu'un insulte son frère, il en répondra au grand conseil.
Si quelqu'un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l'autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Accorde-toi vite avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu'on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n'en sortiras pas avant d'avoir payé jusqu'au dernier sou.
Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme et la désire a déjà commis l'adultère avec elle dans son coeur. Si ton oeil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car c'est ton intérêt de perdre un de tes membres, et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car c'est ton intérêt de perdre un de tes membres, et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne.
Il a été dit encore : Si quelqu'un renvoie sa femme, qu'il lui donne un acte de répudiation. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d'union illégitime, la pousse à l'adultère ; et si quelqu'un épouse une femme renvoyée, il est adultère.
Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne feras pas de faux serments, mais tu t'acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien moi, je vous dis de ne faire aucun serment, ni par le ciel, car c'est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Cité du grand Roi. Et tu ne jureras pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Quand vous dites 'oui', que ce soit un 'oui', quand vous dites 'non', que ce soit un 'non'. Tout ce qui est en plus vient du Mauvais."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Les commandements, chemin de plénitude de Vie
    a - Un choix qui est celui d’une authentique liberté et responsabilité de chacun
    b - Un choix “de mort ou de vie”, de justice humaine extérieure ou de grâce divine intérieure
    c - Un choix qui se reçoit et qui se vit dans la logique de l’amour de Dieu
II – Les commandements, chemin de la lettre à l’esprit
    a - Aller de l’amour reçu de Dieu à l’amour vécu avec le prochain
    b - Aller des apparences à la conscience, de l’exosquelette à l’endosquelette
    c - Aller du respect légal à l’accueil d’une grâce de conversion du coeur
III- Les commandements, chemin d’accomplissement de la liberté
    a - Liberté : ne pas être esclave du péché
    b - Liberté : non pas de la question mais de la réponse
    c - Liberté : me porter par moi-même vers ce pour quoi je suis fait
Il ne s’agit pas d’être “en règle” en réponse à une contrainte extérieure, il s’agit “d’aimer” en réponse à une nécessité intérieure, ce qui me conduit bien au delà de la Loi.
“Je ne suis pas venu abolir mais accomplir” = la loi trouve son accomplissement dans l’amour = Cela ne peut se vivre qu’à partir d’une relation personnelle vivante avec le Christ, par la prière, les sacrements, la vie en Eglise, pour recevoir la grâce de vivre une authentique charité fraternelle avec tous nos frères en humanité.

Homélie du P. A. Duban

« Le Seigneur a mis devant toi l'eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères » (1ère lect.). Frères et sœurs, le Seigneur nous a donné le pouvoir de faire des choix, en particulier entre le bien et le mal. Cela signifie-t-il que nous sommes des êtres libres ? Au niveau extérieur, nous paraissons libres, en effet, car aucun d’entre nous ne vit en prison, et nous pouvons – et même nous devons - faire beaucoup de choix chaque jour. Plus profondément, cependant, nous pouvons être esclaves : de notre soif de pouvoir sur les autres, de plaisir, de toute-puissance… Dans le désert du Sinaï, Dieu a commencé par libérer son peuple du joug des égyptiens. Ensuite, Il a voulu le libérer de ce second joug beaucoup plus lourd à porter, celui du péché. Dans ce but, Il lui a donné la loi ancienne, centrée sur les 10 commandements. Certes, cette loi était bonne, mais elle n’était pas définitive : elle était destinée à donner un commencement de liberté. La liberté plénière, seul le Christ peut nous la donner, car il est l’homme libre par excellence. En montant sur la montagne près du lac de Galilée, il a donné aux disciples une loi nouvelle, centrée sur les béatitudes. Ce faisant, il n’a pas aboli la loi de Moïse : « je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Après avoir commencé à en entendre la portée de la loi nouvelle dimanche dernier - « vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » - nous allons en saisir aujourd’hui toute la radicalité. A la place de notre soif de pouvoir, Jésus nous invite à la fraternité. A la place de notre concupiscence, il nous invite à la pureté. A la place de notre soif de toute-puissance, il nous invite à l’humilité de la vérité. Méditons sur ces trois points, éclairés par les paroles et les exemples du Christ mais aussi de Jean-Paul II, qui sera canonisé le 27 avril.

Pour commencer, l’homme est parfois esclave de son désir de dominer sur les autres. Cet esclavage, poussé jusqu’à son paroxysme, peut aller jusqu’au meurtre. Ainsi, j’élimine celui qui contrecarre mes plans ou mon bien-être. Alors que le 5ème commandement interdisait le meurtre, Jésus va jusqu’à la racine du mal : il interdit de se mettre en colère, d’insulter et de maudire. Plus encore : il ne s’agit pas seulement d’être en règle par rapport à la Loi, même nouvelle, il s’agit de vivre en frères. Aussi, ajoute Jésus, « lorsque tu vas présenter ton offrande sur l'autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande ». Même si je n’ai rien à me reprocher, si mon frère a quelque chose contre moi, je vais aller me réconcilier avec lui. Alors que le diable est parfois appelé l’Accusateur dans la Bible, l’Esprit Saint nous invite à pardonner. Un jour, le pape Jean-Paul II avait dit : « pas de paix sans justice, et pas de justice sans pardon ».

Ensuite, l’homme est parfois esclave de sa concupiscence, de son désir de l’autre. Cet esclavage, dans certaines situations, peut aller jusqu’à l’adultère, mettant en danger les familles, bases de la société. Alors que le 6ème commandement interdisait l’adultère, Jésus va à nouveau jusqu’à la racine du mal : il interdit le mauvais regard. Pour éviter les tentations-mêmes, Jésus ajoute : « Si ton œil droit ou ta main droite entraînent ta chute, arrache-les et jette-les loin de toi : car c'est ton intérêt de perdre un de tes membres, et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne ». Certes, cette exhortation n’est pas à prendre au premier degré, comme Origène qui s’était châtré après l’avoir lu. Cependant, elle doit susciter en nous une grande vigilance, particulièrement dans notre société qui nous matraque d’images érotiques ou pornographiques. La meilleure protection est le « jeûne du regard », auquel le pape Jean-Paul II avait exhorté tous les chrétiens.

Troisièmement, l’homme est parfois esclave de son désir de toute-puissance. Au lieu de se soumettre humblement à la vérité, il cherche à la cacher ou à la transformer à son profit. Alors que le 8ème commandement interdisait le faux serment, Jésus interdit tout serment. Pourquoi ? Parce que toute parole doit être vraie et pouvoir inspirer confiance : « Quand vous dites 'oui', que ce soit un 'oui', quand vous dites 'non', que ce soit un 'non'. Tout ce qui est en plus vient du Mauvais. » Le serpent de la Genèse a su tromper Eve par des paroles mensongères. Aujourd’hui encore, notre société nous invite à la défiance. Plutôt que de faire confiance aux paroles de l’autre, on préfère rédiger des contrats avec de multiples alinéas pour être sûrs de ne pas se faire tromper. Nous avons ainsi fragilisé une autre base de notre société, qui ne peut bien fonctionner que sur la confiance. Ce n’est plus seulement la Parole de Dieu qui est remise en question, c’est la Parole tout court. Or les parents savent à quel point il est essentiel que leurs enfants puissent leur faire confiance et se fier à leurs paroles pour pouvoir grandir. Le mensonge peut tuer, comme la tragédie de Racine, Phèdre, le met crûment en lumière. Le pape Jean-Paul II, qui avait connu le nazisme puis le communisme, savait à quel point le mensonge faisait partie intégrante de ces systèmes totalitaires.

Le Christ, lui, n’a pas cherché à dominer ses frères : au désert, il a rejeté la tentation de Satan qui voulait lui donner pouvoir sur tous les royaumes de la terre. Il n’a pas eu de désir impur sur les femmes : il les a regardées comme ses sœurs, filles de Dieu comme lui. Il n’a pas eu une parole double : même au moment de sa Passion, il n’a pas renié ce qu’il avait déclaré au grand nombre auparavant. C’est ainsi qu’il n’a pas aboli mais accompli la Loi. Ce qui était ébauché par la Loi de Moïse, il l’a mené jusqu’à son terme. Bien qu’il ait été soumis aux multiples lois de la vie humaine, et qu’il ait été tenté comme nous, il n’a pas péché. En vivant parfaitement les Béatitudes, il s’est révélé comme l’Homme libre par excellence.

Ainsi, frères et sœurs, la Loi nouvelle de l’évangile, qui resplendit particulièrement dans les Béatitudes, est source de liberté. Paradoxalement, plus je suis serviteur – on pourrait même dire esclave – du Christ, plus je suis libre. Parce que je ne suis plus alors soumis aux mauvais désirs, je suis capable d’accomplir le bien et ainsi de m’accomplir moi-même. Ainsi, alors que l’évangile et les Béatitudes en particulier semblent sources de folie à certains, ils sont la véritable sagesse. Comme l’écrit saint Paul aux corinthiens : « ce n'est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dominent le monde et qui déjà se détruisent. […] Mais ce que nous proclamons, c'est, comme dit l'Écriture : ce que personne n'avait vu de ses yeux ni entendu de ses oreilles, ce que le cœur de l'homme n'avait pas imaginé, ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu ». Sommes-nous prêts à vivre selon la sagesse de Dieu, qui est folie aux yeux du monde ? Le Seigneur a mis devant nous l'eau et le feu, la vie et la mort nous sont proposées. Choisissons la vie, pratiquons la Loi nouvelle. Vivons dans l’amour fraternel, la pureté et la vérité, alors nous serons de plus en plus libres, et nous goûterons de plus en plus la saveur des Béatitudes. AMEN.


2 février 2014 : Présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 22-40)

Quand arriva le jour fixé par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi présenter en offrande le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites

colombes. Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C'était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d'Israël, et l'Esprit Saint était sur lui. L'Esprit lui avait révélé qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Messie du Seigneur. Poussé par l'Esprit, Syméon vint au Temple. Les parents y entraient avec l'enfant Jésus pour accomplir les rites de la Loi qui le concernaient. Syméon prit l'enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître, tu peux laisser ton serviteur s'en aller dans la paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples : lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d'Israël ton peuple. »

Le père et la mère de l'enfant s'étonnaient de ce qu'on disait de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Vois, ton fils qui est là provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de division. — Et toi-même, ton coeur sera transpercé par une épée. — Ainsi seront dévoilées les pensées secrètes d'un grand nombre. »

Il y avait là une femme qui était prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. Demeurée veuve après sept ans de mariage, elle avait atteint l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s'éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. S'approchant d'eux à ce moment, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l'enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.

Lorsqu'ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L'enfant grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Une consécration : lieu d’accomplissement de la Loi
    a - L’ancienne et la nouvelle Alliance, la promesse accomplie
    b- Syméon et Anne, la pauvreté accomplie
    c- Marie et Joseph, le sacrifice à accomplir
II – Une consécration : lieu de dévoilement de la Grâce
    a- A travers Marie et Joseph c’est Dieu lui-même dans la puissance de l’Esprit qui dévoile l’offrande de son Fils aux hommes
    b- A travers Marie et Joseph se dévoile ce que Jésus fera lui-même à la Cène et à la Croix, l’offrande de sa vie
    c- A travers Marie et Joseph se dévoile l’invitation faite à tous les hommes à mobiliser leur liberté pour faire offrande de leur vie
III – Une consécration : lieu de déploiement du baptême
    a - La pauvreté : liberté par rapport à la possession, pour se faire accueil et don
    b- La chasteté : liberté par rapport à l’affectivité, pour se faire tout à tous
    c- L’obéissance : liberté par rapport à l’orgueil, pour se faire tout à Dieu
Le Christ vrai Dieu et vrai homme est le fondement de toute vie consacrée, qui témoigne de ce lien d’Alliance offert par Dieu aux hommes en son Fils.
La vie consacrée, à la fois accomplissement, dévoilement et déploiement du baptême - à la fois signe de contradiction et lumière pour le monde.

Mes yeux ont vu ton salut, lumière pour éclairer les nations

                        Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, sommes-nous des lumières pour le monde ? Nous célébrons aujourd’hui la Chandeleur, c’est-à-dire la fête des chandelles. Nos chandelles, celles que nous ou nos parents avons reçues le jour de notre baptême, éclairent-elles ? Elles ne le peuvent que si, comme ce jour-là, elles ont été allumées au cierge pascal, c’est-à-dire au Christ ressuscité. En d’autres termes, sommes-nous unis à celui qui est la lumière du monde ? Cette union n’est possible que si nous acceptons de lui consacrer nos vies. C’est pourquoi cette fête de la Chandeleur est aussi la fête de la vie consacrée. Nous prions aujourd’hui particulièrement pour tous ceux – religieux, religieuses, laïcs consacrés – qui ont prononcé des vœux dans ce sens. Mais nous sommes appelés nous aussi, même si c’est d’une façon différente, à nous consacrer au Seigneur. Comment ? En suivant trois conseils que nous a laissés Jésus : l’obéissance, la pauvreté, et la chasteté. Les personnages de l’évangile que nous venons d’entendre nous donnent l’exemple. Syméon et Anne sont deux vieillards qui représentent l’Ancienne Alliance : ils vivent dans l’attente du Messie[1]. Joseph et Marie sont deux jeunes époux qui représentent la Nouvelle Alliance : ils vivent en présence de ce Messie. Tous les quatre vivent dans l’obéissance, la pauvreté et la chasteté. Leur rencontre est tellement belle que les orientaux appellent la fête d’aujourd’hui « fête de la Rencontre ». L’Ancienne et la Nouvelle Alliance se rejoignent en la personne de Jésus, venu « non pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir » (Mt 5,17). C’est la Loi qui demandait aux époux Juifs de consacrer leur fils premier-né à Dieu, en souvenir de la libération d’Egypte[2]. Et la Loi demandait également aux femmes qui venaient d’accoucher de venir au Temple au bout de 40 jours seulement (80 pour les filles), le temps de retrouver la pureté rituelle. Joseph et Marie obéissent donc à la Loi. Quant à Syméon et Anne, ils obéissent à l’Esprit Saint lui-même, qui « pousse » le premier vers le Temple comme il a certainement poussé la seconde à ne pas s’en éloigner, « servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière ». Prenons donc exemple sur ces quatre personnages qui ont consacré leur vie au Seigneur, et surtout sur celui qui est au cœur de leur rencontre, le Christ lui-même. Voyons ce que signifient les 3 conseils que celui-ci nous a laissés, et comment il les a vécus lui-même. Ce faisant, nous comprendrons pourquoi il est devenu « un signe de division », par lequel sont « dévoilées les pensées secrètes d'un grand nombre ».

Le premier vœu est l’obéissance. Certains, comme les dominicains qui n’en prononcent pas d’autre, considèrent ce vœu comme le plus important des trois, parce qu’il inclut les deux autres. Dans notre société marquée par Nietzsche, l’un des 3 maîtres du soupçon, et par l’existentialisme de Sartre, la liberté est comprise par beaucoup comme le libre arbitre – la possibilité de faire ce qui me plaît quand ça me plaît – et l’obéissance est considérée comme une lâcheté, un refus d’assumer ma propre responsabilité.

En réalité, l’obéissance au Seigneur, loin de réduire la liberté, la fait grandir. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas naturellement libres. A cause de nos péchés et de nos blessures, nous sommes souvent asservis par nos passions. La liberté est donc une vocation, comme saint Paul l’écrit aux Galates : «  frères, vous avez été appelés à la liberté.» (Ga 5,13) En obéissant au Seigneur, l’homme se libère progressivement de son orgueil et de son égoïsme.

Prenons exemple sur le Christ, qui a affirmé : « je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » (Jn 6,38) Cette volonté du Père, il l’a toujours réalisée, même lorsqu’il lui a fallu passer par la souffrance, comme à Gethsémani où il dit : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » (Lc 22,42) Ainsi, «ayant souffert jusqu'au bout l'épreuve de sa Passion, il peut porter secours à ceux qui subissent l'épreuve » (2ème lect.) et nous donner la force d’obéir à Dieu à notre tour.

Le deuxième vœu est la pauvreté. Dans notre société capitaliste qui nous pousse à nous enrichir, afin de faire de nous de bons consommateurs, ce vœu est incompréhensible. Un autre maître du soupçon qui s’est opposé au capitalisme, Marx, considérait pourtant le bonheur de l’homme uniquement sous l’angle de la possession de biens matériels. Les extrêmes se rejoignent… En réalité, la pauvreté évangélique n’est pas la misère, mais une vie simple qui ne se laisse pas asservir par l’argent et les biens matériels. Elle peut être source de bonheur : « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous ! » (Lc 6,20), dit Jésus à ses disciples. Cette pauvreté matérielle, exaltée par saint Luc, doit conduire à la pauvreté du cœur, encensée par saint Matthieu : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » (Mt 5,3) Le pauvre de cœur reconnaît que tout ce qu’il possède, matériellement et humainement, il l’a reçu de Dieu.

Le Christ a été pauvre. Il est né non dans un palais, mais dans une étable. Il a grandi dans une famille non pas misérable, mais sans grandes richesses. Durant son ministère, il n’avait « pas d’endroit où reposer sa tête. » (Mt 8,20) Et il est mort nu sur une croix, après que même ses vêtements aient été partagés entre les soldats romains.

Le troisième vœu est la chasteté. Il est à nouveau aux antipodes de notre société qui nous pousse à donner libre cours à nos pulsions, et qui considère la chasteté comme une insupportable limite à notre liberté. Le 3ème maître du soupçon, Freud, y voyait même la source de toutes les névroses. En fait, la chasteté nous aide à devenir plus libres, car elle nous protège de ces mêmes pulsions qui peuvent devenir de véritables tyrans. L’incestueux (du latin« incastus », contraire de « castus ») en est tellement esclave qu’il va jusqu’à commettre un crime dans sa propre famille. La chasteté va plus loin que la continence, qui signifie l’absence de relations sexuelles, elle signifie essentiellement le respect de l’autre. C’est pourquoi elle concerne tout homme, célibataire ou marié.

Le Christ a été chaste. Dans toutes ses rencontres, il a respecté profondément la liberté de l’autre. Au jeune homme riche, avant de l’inviter à vendre ses biens et à le suivre, il dit : « Si tu veux être parfait » (Mt 19,21). Et il dit à tous ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » (Mt 16,24) Le Christ chaste, c’est-à-dire pur, nous purifie nous-mêmes, comme l’avait annoncé le prophète Malachie : « il est pareil au feu du fondeur, pareil à la lessive des blanchisseurs. Il s'installera pour fondre et purifier. » (1ère lect.)

Ainsi, frères et sœurs, les trois vœux que prononcent ceux et celles qui se consacrent au Seigneur ne sont pas des limitations à leur liberté, mais au contraire des soutiens pour la faire grandir. Ils ne se consacrent pas en dépit de ces trois vœux, mais par eux, car ils leur permettent ainsi d’être configurés au Christ obéissant, pauvre et chaste. Plus ils se laissent configurer, plus ils deviennent lumières à leur tour : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,14). Beaucoup ne comprennent ou n’acceptent pas leur choix de vie, mais Syméon avait prévenu Marie que son Fils serait « un signe de division »… Même si nous n’avons pas prononcé ces trois vœux nous-mêmes, nous sommes invités par le Christ à en vivre le plus possible. Nous sommes appelés à obéir chaque jour à la volonté de Dieu, telle que nous la recevons à travers la prière, l’Ecriture, les personnes, les évènements… Nous sommes appelés à vivre dans une certaine pauvreté, en considérant notre argent et nos biens non comme des maîtres, mais comme des serviteurs pour le Royaume. Nous sommes appelés à vivre de façon chaste, en respectant non seulement notre conjoint, si nous sommes mariés, mais aussi toutes les personnes que nous rencontrons. Pour vivre pleinement selon ces « conseils » évangéliques, il nous faut la grâce de Dieu, mais n’oublions pas que la grâce ne supprime pas la Loi, elle l’accomplit plutôt. C’est pourquoi Syméon a appelé Jésus « lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d'Israël son peuple ». Voilà pourquoi nous devons demeurer fidèles aux dix commandements, et bien connaître le message des Prophètes et des Sages… Prenons exemple sur ceux et celles qui se consacrent au Seigneur, offrons-nous avec eux à celui qui s’est offert pour nous et qui continue de le faire dans chaque eucharistie, et portons tous ensemble au monde la lumière du Christ. AMEN.



[1] Saint Luc écrit du premier qu’il « attendait la Consolation d'Israël », et de la seconde qu’elle « parlait de l'enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

[2] Si Dieu s’est résigné à frapper les premiers-nés d’Egypte pour libérer son peuple, il attend de celui-ci de se montrer digne de la liberté qu’il a reçue. Et quoi de plus beau de consacrer ma liberté à Celui dont je la tiens ? La présentation au Temple est un geste rituel et symbolique pour signifier cette dette d’Israël à l’égard de Dieu.

26 janvier 2014 : 3ème dimanche du T.O. (Matthieu 4, 12-23)

Quand Jésus apprit l'arrestation de Jean Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord du lac, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.

Ainsi s'accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée, toi le carrefour des païens : le

peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays de l'ombre et de la mort, une lumière s'est levée.

A partir de ce moment, Jésus se mit à proclamer : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. »

Comme il marchait au bord du lac de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans le lac : c'étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans leur barque avec leur père, en train de préparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant leur barque et leur père, ils le suivirent.

Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – « Le peuple qui habitait dans les ténèbres » - Drame de division
    a- ténèbres/divisions extérieures mènent une part de ce monde
    b- ténèbres/divisions intérieures conduisent à tant de « mal-être »
    c- ténèbres/divisions spirituelles jusque dans la suite du Christ
II – « …a vu se lever une grande lumière » - Merveille de l’unité
    a- c’est du Seigneur Jésus que procède toute unité entre le ciel et la terre
    b- c’est du Seigneur Jésus que procède toute unité entre nous
    c- c’est du Seigneur Jésus que procède toute unité en nous
III – « Convertissez-vous car le Royaume des cieux est tout proche »
    a- « venez derrière moi » : suite personnelle de Jésus
    b- « aussitôt, laissant leur barque et leur père, ils le suivirent »
    c- « il proclamait la Bonne Nouvelle et guérissait toute maladie »
Quelle identité ? Quelle conversion ? Quelle unité ?

Venez derrière moi et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes

                    Homélie du P. A. Duban

Les deux premiers dimanches après le temps de Noël, frères et sœurs, ont mis au premier plan le personnage de Jean le Baptiste. L’évangile d’aujourd’hui commence par ces mots : « Quand Jésus apprit l'arrestation de Jean Baptiste, il se retira en Galilée. » Pour Jésus, l’arrestation de Jean retentit comme le signal pour commencer sa prédication. Le temps du Précurseur est presque terminé, c’est maintenant à celui qu’il avait annoncé de prendre le flambeau. Ce flambeau, il va le déplacer du Jourdain, en Judée où Jean baptisait, jusqu’en Galilée : « Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord du lac, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali ». On passe ainsi de la terre sainte par excellence, autour de Jérusalem, à un territoire peuplé d’une multiplicité de races, de cultures et de religions, fruit de la déportation du peuple juif qui avait suivi la conquête assyrienne au 8ème s. Le prophète Isaïe l’avait annoncé à cette époque-là : après l’avoir « couvert de honte […] il a couvert de gloire la Galilée, carrefour des païens » (1ère lect.). Cet évènement n’est pas encore survenu, mais le Prophète vit tellement dans l’Espérance qu’il le décrit au passé. Et il ajoute ces mots que nous entendons lors de la messe du 24 décembre au soir : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre, une lumière a resplendi ». Le Christ est la lumière du monde, mais nous sommes comme des flambeaux qu’il ne demande qu’à allumer pour que nous le soyons nous-aussi, comme il le dira à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde. » (Mt 5,14) Ainsi, Dieu n’aime pas agir en solo, Il veut faire participer les hommes à son œuvre, aussi bien pour la création (d’où son repos le 7ème jour) que pour la rédemption. Tout comme Il a choisi un Précurseur pour annoncer la venue de son Fils, celui-ci va choisir des Apôtres pour annoncer avec lui sa bonne nouvelle, et sortir les hommes de la mer des ténèbres et des péchés dans lesquels beaucoup se noient. L’évangile d’aujourd’hui relate l’appel des quatre premiers. En cette année de l’appel, voulue par notre archevêque, il est important de comprendre comment nous pouvons entendre les appels de Dieu et y répondre. Pour y parvenir, je vous propose un « mode d’emploi » en 3 étapes : l’attention, le discernement, et la confiance.

La première étape est l’attention. Si nous sommes centrés sur nous-mêmes et nos préoccupations, le Seigneur aura beau nous appeler, nous ne l’entendrons pas. Dans l’église Saint Louis des Français à Rome, un tableau splendide du Caravage décrit l’appel de Matthieu. A l’extrême gauche du tableau, un homme compte l’argent. Il est tellement obnubilé par sa tâche qu’il ne voit même pas Jésus qui appelle Matthieu, son collègue publicain. Saint Augustin, dans ses Confessions, explique qu’il a été longtemps sourd aux appels de Dieu, jusqu’à ce que Celui-ci vainque sa surdité.

A qui devons-nous être attentifs ? A Dieu, bien sûr, mais aussi aux autres, à nous-mêmes, et à tout ce qui nous entoure. En fait, tous ces types d’attention se rejoignent, car Dieu peut nous parler de multiples manières : dans la prière, mais aussi par les autres, par notre corps, par la création, par les évènements… Nous pouvons prier de façon si machinale que nous n’entendons pas ce que Dieu veut nous dire. Nous pouvons parler avec quelqu’un de façon si distraite que nous ne communiquons pas réellement. Nous pouvons être si éloignés de nous-mêmes que nous n’entendons pas notre propre corps qui nous appelle à prendre du repos ou de l’exercice. Nous pouvons nous promener dans la nature sans avoir les yeux ouverts sur sa beauté et ses multiples enseignements. Nous pouvons écouter les infos quinze fois par jour sans le recul suffisant pour prendre la mesure des évènements…

Le plus bel exemple d’attention, c’est la Vierge Marie. A Cana, c’est elle qui dit à Jésus : « ils n’ont pas de vin » (Jn 2,3). Elle est attentive à Dieu, mais aussi aux hommes, comme une mère pleine de tendresse.

La deuxième étape de l’appel est le discernement. Lorsque nous sommes attentifs, nous entendons beaucoup d’appels, mais lesquels viennent de Dieu, lesquels viennent du diable et lesquels viennent du monde? Auxquels de ces appels devons-nous répondre ? Il n’est pas toujours facile de répondre, notamment parce que le diable se cache en ange de lumière. « L’enfer est pavé de bonnes intentions »… Lorsque Dieu appelle, Il nous donne la paix et la joie. Par ailleurs, Il respecte notre liberté. Dans le tableau du Caravage, le doigt de Jésus pointe vers Matthieu, mais avec beaucoup de douceur, à la manière du Père que Michel-Ange a peint dans la Chapelle Sixtine, au moment où Il crée Adam : les appels de Dieu sont des re-créations.

La meilleure illustration est celle que nous a offerte Pierre, quelque temps après l’appel qu’il avait reçu au bord du lac de Galilée. Lorsque Jésus a demandé à ses apôtres « pour vous, qui suis-je ? », il a d’abord su se laisser éclairer par le Père pour répondre : « tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,15-16). Mais quelques instants plus tard, lorsqu’il fait de vifs reproches à Jésus qui vient d’annoncer ses souffrances à venir et qu’il lui dit : « Dieu t'en garde, Seigneur ! cela ne t'arrivera pas », Jésus lui répond : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16,22-23)

Un bel exemple de discernement est celui de Paul, qui a su entendre l’appel de Dieu pour lui : « le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l'Évangile » (2ème lect.).

La 3ème étape est la confiance. Il ne suffit pas de savoir qu’on est appelé par Dieu, il faut encore être capable de Lui dire « oui ». Cela n’est possible que si on Lui fait confiance. Comme l’écrit Edith Stein, « Dieu n’appelle jamais quelqu’un sans lui donner en même temps la force dont il a besoin pour Lui répondre ». Il ne se contente pas d’appeler, Il accompagne et Il forme celui qu’il a choisi, comme le font les bons patrons avec leurs employés ou les parents avec leurs enfants…

Nous pouvons admirer les apôtres, qui ont su renoncer à leurs familles et à leurs métiers pour suivre Jésus « aussitôt » qu’il les a appelés. Comment pouvaient-ils lui faire confiance ? D’abord parce qu’ils avaient entendu Jean inviter ses disciples à le suivre. Ensuite parce que deux d’entre eux l’avaient suivi et étaient restés avec lui une soirée entière, après qu’il leur ait demandé : « Que cherchez-vous ? » (Jn 1,38).

Cette confiance demande parfois de l’audace. A un moment donné, il faut se jeter à l’eau. Sainte Thérèse d’Avila, au moment où elle est partie de chez son père pour entrer au couvent, écrit dans son autobiographie que ses membres se détachaient les uns des autres, tant elle a du se faire violence…

Ainsi, frères et sœurs, il y a 2000 ans, « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ». Mais cette lumière ne s’est pas encore propagée partout dans le monde, et beaucoup d’âmes marchent aujourd’hui encore dans les ténèbres et se noient dans l’océan des péchés. C’est pourquoi le Christ continue d’appeler des hommes et des femmes à le suivre, afin de faire d’eux des lumières pour le monde et des pêcheurs d’hommes. Sommes-nous prêts à être de ceux-là ? Si oui, il nous faut suivre le « mode d’emploi » de l’appel : être attentifs, parce que Dieu peut nous parler de multiples manières ; discerner, parce que certains appels que nous recevons ne viennent pas de Lui ; faire confiance, parce qu’Il ne se contente jamais de nous appeler, Il nous accompagne et nous donne sa force. Paris est un carrefour de nations, comme l’était la Galilée du temps d’Isaïe et du temps de Jésus. Laissons-nous appeler par le Seigneur, mais soyons aussi ses hérauts pour appeler de sa part ceux qui nous entourent. Cette semaine, lequel de mes amis ou connaissances vais-je appeler à suivre le Christ ? Quelle mission vais-je lui proposer ?


19 janvier 2014 : 2ème dimanche du T.O. (Jn. 1, 29-34)

Comme Jean-Baptiste voyait Jésus venir vers lui, il dit : "Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c'est de lui que j'ai dit : Derrière moi vient un homme qui a sa place devant moi, car avant moi il était. Je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l'eau, c'est pour qu'il soit manifesté au peuple d'Israël."

Alors Jean rendit ce témoignage : "J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : 'L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit Saint.' Oui, j'ai vu, et je rends ce témoignage : c'est lui le Fils de Dieu."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – "Voici l’Agneau de Dieu"
    a- Agneau, symbole de l’innocence et de l’offrande
    b- la souffrance de l’innocent, scandale le plus terrible
    c- la souffrance conséquence du mal, scandale par excellence
II – "Qui enlève le péché du monde"
    a- "le péché du monde" : un mal profondément enraciné
    b- le Christ ne porte pas la culpabilité du péché mais sa conséquence
    c- la rédemption, œuvre du chef de file de notre humanité
III – "Oui j’ai vu et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu"
    a- "Vous qui êtes, à Notre-Dame d’Auteuil, l’Eglise de Dieu"
    b- Dieu en nous donnant tout nous invite à une réponse totale
    c- l’histoire du salut est Révélation de Dieu par des témoins
Le Christ est mort pour moi : à cause de mon péché pour me donner de triompher de la mort par ma vie unie à son Esprit.
"Mon Dieu, pourquoi n’as-tu rien fait ?" "Je t’ai fait toi"…

Voici l’Agneau de Dieu - Homélie du P. A. Duban

« L’homme est un loup pour l’homme ». Cette parole célèbre du comique latin Plaute, frères et sœurs, reprise ensuite par nombre de penseurs, illustre malheureusement bien la manière dont l’homme sans Dieu vit avec ses semblables. Le film « Le loup de Wall Street », qui décrit le monde de la finance aujourd’hui, n’en est qu’une illustration parmi d’autres. Le Seigneur, lui, n’a pas été un loup pour les hommes ; il a été un agneau. C’est ainsi que Jean le Baptiste appelle celui qu’il vient de baptiser, nous l’avons vu la semaine dernière : « Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) Ce « titre » du Christ est tellement important que nous le redisons lors de chaque eucharistie, et nous le disons même trois fois de suite : « Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde, prends pitié de nous et donne-nous la paix ». Et nous, frères et sœurs, voulons-nous être des loups, comme la société nous y pousse, ou des agneaux, à l’image du Christ ? Pour que nous puissions nous décider en toute connaissance de cause, nous allons réfléchir sur le sens de l’image employée par Jean. Que représente un agneau ? Nous allons méditer successivement sur deux de ses significations. D’abord, l’agneau symbolise l’obéissance. Ensuite, il représente le sacrifice.

Pour commencer, l’agneau symbolise l’obéissance. On dit de quelqu’un qu’il est « docile comme un agneau ». Avant de voir à qui il nous faut obéir, il importe de souligner que l’obéissance n’est pas la naïveté. Dans l’esprit de nos contemporains, l’obéissance n’a pas bonne presse parce qu’elle est comprise comme un manque de liberté et de responsabilité personnelles. Mais le Christ a dit : « Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc adroits comme les serpents, et candides comme les colombes. » (Mt 10,16) Autrement dit, nous avons des ennemis dont nous devons nous méfier : Satan, la chair et le monde. Une vraie obéissance exige une grande vigilance. Jésus lui-même s’est montré adroit comme les serpents, notamment lorsqu’il a déjoué les pièges que lui tendaient ses adversaires.

Voyons maintenant à qui nous devons obéir. D’abord à la Parole de Dieu. C’est elle qui nous indique Sa volonté. Comme tout bon Juif, et mieux encore, Jésus connaissait par cœur les Écritures. C’est en les scrutant qu’il a dû comprendre petit à petit, dans son humanité, le dessein de son Père. Sans cesse, il les a citées afin de nous faire comprendre qu’il n’agissait pas selon ses caprices, mais selon ce dessein : « Celui qui vient de Dieu écoute les paroles de Dieu. Et vous, vous n'écoutez pas, parce que vous ne venez pas de Dieu. » (Jn 8,47)

Obéir à la Parole de Dieu est nécessaire, mais pas suffisant. Dans certaines situations, cette Parole ne peut nous éclairer. Il nous faut aussi être dociles à l’Esprit Saint. C’est ce que Jésus a dit à Nicodème : « Le vent souffle où il veut : tu entends le bruit qu'il fait, mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né du souffle de l'Esprit . » (Jn 3,8) Jésus lui-même lui a été parfaitement docile. Après son baptême, par exemple, c’est par l’Esprit qu’il a été conduit - saint Marc (1,12) écrit même « poussé »- au désert .

En plus de l’obéissance, l’agneau symbolise le sacrifice (du latin sacrum facere, « rendre sacré »). Pour la Pâques, en particulier, tous les Juifs immolaient un agneau, selon l’ordre de Dieu à Moïse. Avant de dire en quoi Jésus, l’Agneau de Dieu, a offert sa vie en sacrifice, il nous faut d’abord souligner que Dieu n’agrée pas tous les sacrifices. Il n’agrée que ceux qui sont demandés par sa Parole ou par son Esprit. Cette seconde phase de notre réflexion est donc en pleine continuité avec la première. La Bible montre que les hommes ont parfois offert des sacrifices qui ont déplu à Dieu. En particulier, certains rois impies, tel Acaz au temps d’Isaïe, ont immolé leur propre fils. Par ailleurs, si Dieu a d’abord accepté les sacrifices d’animaux, Il a ensuite dit à son peuple, par les prophètes, qu’Il n’en voulait plus. L’histoire de l’Église montre que les chrétiens aussi ont parfois offert des sacrifices qui n’étaient pas voulus par Dieu : le dolorisme est une déviation par laquelle on croyait que plus on souffrait, plus on se rendait agréable à Dieu…

Jésus, lui, a offert à son Père le plus beau de tous les sacrifices : il s’est offert lui-même. Le premier temps de son sacrifice, c’est l’Incarnation : « En entrant dans le monde, le Christ dit, d'après le Psaume : Tu n'as pas voulu de sacrifices ni d'offrandes, mais tu m'as fait un corps. Tu n'as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t'ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c'est bien de moi que parle l'Écriture. » (He 10, 5-7) Pour nous sauver, le Fils de Dieu est « sorti » du sein de la Trinité pour « planter sa tente parmi nous » (Jn 1,14). Il est devenu l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, comme nous l’avons célébré à Noël. Dans son exhortation La joie de l’Évangile, le Pape François nous appelle à sortir nous aussi de notre confort et de nos habitudes pour aller rejoindre ceux qui sont à la périphérie de l’Église. Comme Dieu est avec nous, nous devons être avec nos frères, particulièrement ceux qui sont le plus loin.

Après l’Incarnation, il y a un second temps dans le sacrifice du Christ : la Rédemption, qui est passée par la Croix. Le Fils de Dieu ne s’est pas contenté de partager notre condition humaine « en toute chose, excepté le péché » (prière eucharistique n°4), il a souffert pour nous. Il a été le serviteur décrit par le prophète Isaïe dans ses fameux chants que nous entendons lors de la semaine sainte : « comme un agneau conduit à l'abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n'ouvre pas la bouche. [...] Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur. Mais, s'il fait de sa vie un sacrifice d'expiation, il verra sa descendance, il prolongera ses jours : par lui s'accomplira la volonté du Seigneur. » (Is 53, 7.10) C’est pourquoi nous aussi, si nous voulons participer à la Rédemption du monde et en bénéficier nous-mêmes, nous devons accepter de porter la Croix. Cela ne signifie pas que nous devons être tristes, au contraire. Comme l’écrit saint Paul aux Colossiens : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous, car ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l'accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l'Église. » (Col 1, 24)

Ainsi, frères et sœurs, le Christ n’a pas profité de sa Puissance pour être un loup pour nous, mais il a choisi au contraire d’être l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Il a été un agneau rusé comme un serpent pour déjouer les pièges des loups, et candide comme une colombe pour obéir à la Parole et à l’Esprit de Dieu. Son obéissance s’est concrétisée dans son sacrifice. Celui-ci a commencé par son Incarnation, et s’est achevé par sa mort sur la Croix. Devant un tel sacrifice, frères et sœurs, comment pourrions-nous ne pas nous offrir à notre tour ? Écoutons saint Paul s’adressant aux Romains : « Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c'est là pour vous l'adoration véritable. » (Rm 12,1) Et il ajoute : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » (Rm 12,2) Cette semaine, demandons au Seigneur de nous aider à mieux discerner sa volonté, et à l’accomplir en nous offrant en sacrifice.

12 janvier 2014 : baptême du Seigneur (Mt 3, 13-17)

Jésus, arrivant de Galilée, paraît sur les bords du Jourdain, et il vient à Jean pour se faire baptiser par lui. Jean voulait l'en empêcher et disait : "C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c'est toi qui viens à moi !"

Mais Jésus lui répondit : "Pour le moment, laisse-moi faire ; c'est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste." Alors Jean le laisse faire. 

Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l'eau ; voici que les cieux s'ouvrirent, et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Jésus, vrai homme, pleinement solidaire de notre humanité
    a- Jésus vient rejoindre les pécheurs là où Dieu travaille leur cœur
    b- Jésus c’est le monde à l’envers pour le remettre à l’endroit
    c- Jésus a pleine conscience de ce qu’il fait : accomplir ce qui est juste
II – Jésus, vrai Dieu, né de Dieu
    a- Dieu à la rencontre de l’homme – double mouvement
    b- Dieu Trinité témoigne de la Trinité – double révélation
    c- Dieu fonde la nouvelle et éternelle alliance en son Fils bien-aimé
III – "En toi j’ai mis tout mon amour"
    a- Par notre baptême, l’Esprit nous est donné en plénitude – don absolu
    b- Par notre baptême, accomplir ce qui est juste – devenir libre
    c- Par notre baptême, nous sommes engagés totalement – en Esprit et en vérité
Notre baptême : une greffe décisive, où tout est donné en puissance, où tout est à vivre en acte, qui ne se conjugue jamais au passé mais toujours au présent.

Homélie du P. A. Duban

Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour 

Frères et sœurs, avons-nous les pieds sur terre et la tête dans les étoiles ? Autrement dit, sommes-nous assez humbles pour nous reconnaître de pauvres pécheurs devant le Seigneur, et assez confiants pour nous savoir aimés de Lui d’un amour infini ? Le Christ, par son baptême, nous donne l’exemple : alors qu’il était parfaitement pur devant son Père, il a pris la place des pécheurs en demandant à Jean de le baptiser ; et après être remonté de l’eau, il a su mener sa mission avec une confiance absolue dans l’amour de Celui dont la voix s’était fait entendre au bord du Jourdain. Cherchons à bien comprendre le sens de ces deux facettes d’un même évènement, composés d’abord d’une descente puis d’une montée.

Le baptême est d’abord une descente dans l’eau, une plongée même, selon son étymologie grecque. Dans nombre de religions, l’eau a un caractère sacré et sert à régénérer l’homme. Que ce soit dans le Nil, dans le Gange, ou ailleurs, elle lui permet de laver non seulement son corps mais aussi son âme. Pourquoi l’eau revêt-elle une telle valeur sacrée ? Parce qu’elle est à la fois symbole de mort et symbole de vie : elle est nécessaire à la vie, et pourtant elle peut tuer.

En Israël, alors que la circoncision est le grand signe de l’alliance avec Dieu, au temps de Jésus, on baptisait les prosélytes qui voulaient devenir Juifs. Par ailleurs, les Esséniens développèrent le symbolisme de l’eau purificatrice. A Qumran, on trouve de nombreuses cuves destinées aux ablutions. Certains se sont demandé si Jean n’avait pas fait partie de leur communauté. Quoi qu’il en soit, il part dans le désert, près du Jourdain, pour donner le baptême à tous ceux qui veulent se préparer à la venue du Sauveur en se reconnaissant pécheurs. Pourquoi choisit-il le Jourdain ? Parce que c’est un lieu hautement symbolique. D’abord, c’est l’endroit le plus bas de la terre, à environ 400m sous le niveau de la mer. Ensuite, c’est un fleuve non pas majestueux comme d’autres, mais « humble », souvent boueux, dont le nom signifie « descente », en hébreu. Enfin, c’est le fleuve que Josué a traversé avec le peuple hébreu pour entrer en Terre Promise, après 40 ans passés dans le désert… lieu propice pour reconnaître sa bassesse et commencer une nouvelle vie !

Mais alors, pourquoi Jésus vient-il demander le baptême ? Au départ, Jean lui-même ne comprend pas, et il cherche même à l’en empêcher en disant : « C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c'est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répond : « Pour le moment, laisse-moi faire ; c'est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste. » Jésus n’a jamais commis de péché, mais il vient pour sauver les pécheurs. En se plongeant dans l’eau du Jourdain, c’est comme s’il plongeait déjà dans la mort. Jésus lui-même fera ce rapprochement plus tard dans son ministère : « Je dois recevoir un baptême, et comme il m'en coûte d'attendre qu'il soit accompli ! » (Lc 12,50) Et il demandera à Jacques et Jean : « Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dans lequel je suis plongé ? » (Mc 10,38), le présent indiquant que sa plongée commencée dans le Jourdain s’est poursuivie jusqu’à la croix. Saint Paul ira jusqu’à écrire : « Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu. » (2 Co 5,21) Jésus ne vient pas sauver les hommes en déployant une puissance écrasante, mais à la façon du serviteur souffrant décrit par le prophète Isaïe : « il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, on n'entendra pas sa voix sur la place publique. Il n'écrasera pas le roseau froissé, il n'éteindra pas la mèche qui faiblit ». Comme l’a dit l’abbé Huvelin à Charles de Foucauld : le Christ a tellement pris la dernière place que jamais personne n’a pu la lui ravir. Nous pouvons admirer Jean qui a su « laisser faire ». Plus tard, Pierre devra accepter de se laisser laver les pieds par Jésus… Chez les saints, la force de la volonté va de pair avec l’humilité de l’abandon à la volonté divine.

Le baptême commence par une plongée, symbole de la mort au péché, mais se poursuit par une remontée, symbole de résurrection. Après s’être abaissé, Jésus est exalté par son Père: les cieux s'ouvrent, et il voit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Il devient le Christ, « l’oint ». Les cieux avaient été fermés par la désobéissance du premier Adam, ils sont ouverts par l’obéissance du nouvel Adam : à nouveau, le Seigneur va pouvoir combler l’homme de ses bienfaits. En particulier, il va pouvoir le combler du plus grand de tous les dons, son Esprit lui-même. La colombe rappelle celle du déluge, que Dieu avait envoyée pour permettre à Noé de connaître le moment où les eaux auraient suffisamment reflué pour qu’il sorte de l’arche. L’heure est venue où l’humanité peut enfin sortir de sa prison pour vivre libre dans une création renouvelée.

Des cieux, une voix dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour. » Le don de l’Esprit va avec celui du Fils. Le Père nous les donne ensemble, comme les deux mains par lesquelles il va nous sauver. Alors que Matthieu suggère que seul le Christ a vu la colombe, tous ont entendu la voix. Pourquoi ? Parce que sans cette voix, qui aurait pu comprendre la portée de l’évènement ? Qui aurait suivi cet homme qui ressemblait à tous les autres ? Désormais, ceux qui attendaient le Messie, en particulier les disciples de Jean, peuvent se mettre en route à la suite de Jésus.

Après son baptême, Jésus va être poussé par l’Esprit au désert, où il va rester 40 jours, tenté par Satan. Il effectuera ainsi en sens inverse le chemin du peuple hébreu, entré en Terre Promise après 40 ans au désert. Jésus ira ainsi plus loin dans sa mort à lui-même, commencée par sa descente dans le Jourdain et qui se conclura le samedi saint par sa descente aux enfers. Jésus est descendu aussi bas que possible, afin de nous élever aussi haut que possible.

Ainsi, frères et sœurs, Jésus a demandé le baptême pour signifier symboliquement qu’il est venu pour nous sauver du péché et de la mort, et pour faire de nous des fils et filles de Dieu. En mourant et ressuscitant, il a réalisé en vérité ce qu’il avait anticipé par un geste riche de sens. Avons-nous conscience de la grâce que nous avons reçue le jour de notre propre baptême ? En étant trois fois aspergés ou immergés dans l’eau, nous avons été plongés dans la mort du Christ, et nous en sommes sortis « ressuscités » pour une vie nouvelle. Cette vie nouvelle, cependant, ce n’est pas de manière magique que le Christ nous l’a offerte. Parce qu’il respecte toujours notre liberté, il nous appelle chaque jour à renouveler notre baptême. « Chrétien, deviens ce que tu es », disait saint Augustin. Plutôt que de dire : « j’ai été baptisé », disons : « je suis baptisé ». Chaque jour, il nous faut descendre et remonter, faire mourir « le vieil homme » en nous et ressusciter « l’homme nouveau ». Chaque jour, il nous faut avoir les pieds sur terre et la tête dans les étoiles : les pieds sur terre pour reconnaître notre pauvreté et nos péchés ; la tête dans les étoiles pour vivre de manière digne des enfants de Dieu, sûrs d’être aimés infiniment de Lui. A chacun d’entre nous, Il redit en effet aujourd’hui : « Tu es mon fils ou ma fille bien-aimée ; en toi j'ai mis tout mon amour ». Saint Léon l’a dit d’une autre manière : « Chrétien, reconnais ta dignité » ! Cette semaine, pour vivre les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, n’hésitons pas à recevoir le sacrement de réconciliation, ou au moins à faire chaque soir notre examen de conscience avec une humilité et une confiance renouvelées.

5 janvier 2014 : Epiphénie du Seigneur (Mt 2, 1-12)

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui."

En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent : "A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple."

Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l'étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant. Et quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que j'aille, moi aussi, me prosterner devant lui." Sur ces paroles du roi, ils partirent.

Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s'arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l'enfant. Quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. En entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – La splendeur de la Vérité
    a- mon âme a soif du Dieu vivant - aller au fond de soi-même
    b- ma conscience, mon intelligence et mon expérience me guident
    c- ma rencontre avec le Dieu vivant passe toujours par Jérusalem
II – La question de la liberté
    a- les prêtres : ils savent, ils transmettent, mais ils ne bougent pas
    b- Hérode : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu - opposition
    c- les mages : adoration, offrande et grande joie
III – La lumière de l’universalité
    a- universalité du salut pour tous les peuples de la terre
    b- universalité du salut pour toutes les dimensions de ma vie
    c- universalité du salut m’invitant à quitter mes étroitesses pour m’ouvrir à plus grand que moi, à mes frères et à Dieu.
"Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin…" : la rencontre du Christ ne peut pas ne pas provoquer une amorce de conversion. Suis-je une étoile sur la route de mes frères ?

Ils repartirent par un autre chemin… - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, jusqu’où va notre désir de Dieu ? Il y a quelques jours, nous avons célébré sa venue à Bethléem. Il est maintenant au milieu de nous, mais comment l’accueillons-nous dans nos vies ? Comme les chefs des prêtres et les scribes, c’est-à-dire avec l’indifférence d’un cœur endormi ? Comme Hérode, c’est-à-dire avec la dureté d’un cœur qui a peur de perdre son pouvoir ? Ou comme les mages, c’est-à-dire avec un cœur de pauvre, attiré par la lumière de la Vérité ? Je vous propose que nous méditions sur ces hommes qui ont quitté leur confort et leurs habitudes pour partir à la suite de l’étoile qui s’était levée. Pour commencer, nous verrons comment ils sont parvenus à trouver l’Enfant-Dieu. Puis, dans un second temps, nous observerons comment ils l’ont honoré.

Comment les mages sont-ils parvenus jusqu’à la crèche ? Avant tout, ils étaient animés d’un grand désir, celui de connaître la Vérité. Forts de ce désir, ils se sont servis pleinement de leur raison. En bons astronomes, ils ont étudié le ciel pour y découvrir les lois de l’univers. En décelant une étoile qu’ils ne connaissaient pas, ils ont compris que son apparition dans le ciel était un signe des temps qui signifiait un grand évènement sur la terre. Au courant aussi sans doute de l’attente du messie qui animait le peuple juif, ils ont pu parvenir jusqu’à Jérusalem. Mais ils n’auraient pas pu aller plus loin, s’ils n’avaient pas été aidés par les chefs des prêtres et les scribes. Eux connaissaient les Ecritures, et se souvenaient de la prophétie de Michée : « Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple . » (Mt 2, 6) Ils ont permis aux mages de parvenir au but, mais eux-mêmes sont restés à Jérusalem. Au lieu de se réjouir et de les suivre, ils ont été « pris d’inquiétude », avec Hérode et « tout Jérusalem ». Contrairement aux mages, ils étaient trop enfermés dans leurs habitudes et leur confort. Le Sauveur venait les déranger. Aussi horrible que cela puisse paraître, la responsabilité du geste fou d’Hérode, qui décidera de faire périr tous les enfants de moins de 2 ans lorsqu’il découvrira qu’il aura été trompé, est partagée par tous les habitants de la capitale, d’une certaine manière.

Ainsi, la raison et la Foi doivent toujours travailler ensemble. Jean-Paul II écrivait dans Fides et Ratio : « La Raison et la Foi sont les deux ailes de la Vérité ». C’est le même Esprit qui pousse l’homme vers la Vérité dans le domaine de la science et dans celui de la Foi. La première explique le comment, la seconde nous éclaire sur le pour quoi. Elles sont complémentaires, et non pas concurrentes. Le bienheureux Charles de Foucauld avait découvert cela, lui qui est revenu à la Foi de son enfance après un séjour scientifique au désert. La raison sans la Foi produit le rationalisme asséchant de certains scientifiques. Au XIXème siècle, beaucoup pensaient que la science était en mesure de tout expliquer, et que la Foi était devenue inutile. En fait, on s’est aperçu au XXème siècle – notamment avec la mécanique quantique - que la raison à elle seule est incapable de tout saisir. Inversement, la Foi sans la raison - une déviance, qu’on appelle fidéisme, qui a marqué la France au XVIIème siècle - est elle-aussi incapable de nous conduire à la Vérité tout entière. C’est l’erreur commise par les chefs des prêtres et les scribes de l’Evangile. Souvenons-nous de la parole de saint Jacques : « Celui qui n'agit pas, sa foi est bel et bien morte » (Jc 2,17) La Foi des habitants de Jérusalem est morte, car elle n’agit pas, elle ne se donne pas la peine d’écouter la voix de la Raison et de la suivre... Et nous, frères et sœurs, sommes-nous attentifs aux signes que le Seigneur nous donne pour connaître sa volonté ? Nous servons-nous de nos deux ailes, de la Raison et de la Foi, pour nous approcher de la Vérité ? Prenons-nous le temps de lire les Ecritures ?

Une fois parvenus au but, observons la réaction des mages. Pour commencer, quand ils virent l'étoile s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant, les mages « éprouvèrent une très grande joie ». Puis, «en entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. » (Mt 2, 11) Le mot « maison » employé ici est étrange, puisque l’on sait que Marie a accouché dans une étable. Matthieu n’était-il pas au courant ? Si, bien-sûr, mais il emploie ici un terme symbolique, qui représente l’Eglise, à la fois le bâtiment de pierre, mais aussi la communauté des chrétiens. C’est dans l’Eglise que l’on parvient au but et que l’on découvre le Sauveur. Les mages tombent à genoux et se prosternent devant l’enfant. En grec, le terme employé ici signifie aussi « adorer ». Ils lui offrent 3 biens très précieux. L’or était l’apanage des rois, seuls assez riches pour s’en procurer. L’encens était utilisé par les prêtres pour signifier la prière des fidèles qui montait vers Dieu. La myrrhe servait à embaumer les défunts, et évoquait les prophètes qui avaient été persécutés à cause de leurs messages. L’enfant-Dieu est à la fois Prêtre, Prophète et Roi, et c’est ce que nous sommes devenus également le jour de notre baptême. Après avoir offerts ces biens, les mages « avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, regagnèrent leur pays par un autre chemin. » (Mt 2, 12) Ce changement d’itinéraire, motivé par le fait que le roi de Judée voulait faire périr le Roi de l’univers, est le symbole de la conversion à laquelle nous sommes tous appelés.

Ainsi, les mages ont été les premiers bénéficiaires de la prophétie d’Isaïe que nous avons entendu tout à l’heure : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi » (Is 60, 1), « les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. » (Is 60, 3) Ils ont été les premiers à pénétrer le mystère proclamé par saint Paul : « Ce mystère, c'est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Évangile. » (Ep 3, 6) Venus à Bethléem à l’aide de leur Raison et de la Foi des scribes, les mages en repartent « par un autre chemin ». Rencontrer le Seigneur, Roi de l’Univers, Grand-Prêtre et Prophète du Très-Haut, ne peut laisser l’homme inchangé. Le cœur rempli de Lumière et d’Amour, nous pouvons être sûrs qu’ils ont transmis cette Lumière et cet Amour partout où ils ont été ensuite. Ils ont été les premiers missionnaires… Et nous, savons-nous prendre le temps d’adorer le Seigneur présent dans l’Eucharistie, comme deux amoureux qui aiment se contempler face à face ?

Ainsi, les mages étaient animés d’un grand désir de la Vérité. Ils ont été attentifs aux signes des temps, se sont mis en chemin pour chercher la Vérité de tout leur cœur, et ont su se prosterner devant celui qui a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). Comme eux, nous qui avons pris la peine de venir à l’église aujourd’hui, nous allons pouvoir adorer le Seigneur qui va se donner à nous dans l’hostie consacrée. Et lorsque nous repartirons, plaise à Dieu que ce soit par un autre chemin que celui par lequel nous sommes venus, c’est-à-dire avec des cœurs convertis qui puissent rayonner autour de nous de la lumière du Christ. Pour manifester cette conversion, frères et sœurs, je vous invite cette semaine à une double démarche. D’une part, la lecture de l’encyclique Fides et Ratio - disponible sur internet – nourrira votre raison et votre foi. D’autre part, un temps d’adoration devant le Saint Sacrement vous donnera beaucoup de joie, et vous en repartirez avec un cœur nouveau, prêt à témoigner de l’Amour du Seigneur pour vous et pour tous les hommes. AMEN.

22 décembre 2013 : 4ème dimachne de l'Avent (Mt 1, 18-24)

Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l'action de l'Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de la répudier en secret. Il avait formé ce projet, lorsque l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint ; elle mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus (c'est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés."

Tout cela arriva pour que s'accomplît la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils, auquel on donnera le nom d'Emmanuel, qui se traduit : "Dieu-avec-nous". Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I- La Promesse de Dieu – Parole de Vie
    a- la promesse de Dieu au monde – de Genèse en Genèse
    b- la promesse des prophètes à Israël – d’alliances en relèvements
    c- la promesse de Joseph à Marie – un projet humain en Dieu
II- L’offrande de l’homme – Liberté
    a- une réalité qui dépasse conceptions et raisonnements humains
    b- une réalité qui invite la créature à s’offrir à son Créateur
    c- une réalité ou le créateur invite la créature à s’accomplir
III- L’accomplissement spirituel dans l’Esprit – Fécondité
    a- Joseph modèle de croyant – Accueillant le plan de Dieu
    b- Joseph modèle d’époux – "Il prit chez lui son épouse"
    c- Joseph modèle de Père – "Un fils auquel tu donneras le nom de Jésus"
Jésus, vrai Dieu et vrai homme – maternité physique – paternité spirituelle

Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit - Homélie du P. A. Duban

Acaz ou Joseph ? Frères et sœurs, auquel de ces deux personnages voulez-vous ressembler ? Tous les deux sont descendants de David. Mais à part ce point commun, ils sont diamétralement opposés. L’essentiel n’est pas que le premier est roi d’Israël, tandis que le second est un modeste charpentier. L’essentiel est qu’Acaz symbolise l’entêtement de l’homme face à Dieu, alors que Joseph représente la sagesse et la justice de l’homme à l’écoute du Seigneur. Le premier refuse de faire confiance à la parole que lui a transmise le prophète Isaïe, alors que le second accepte de changer ses projets pour accomplir la volonté divine… Etudier un contraste est très éducatif, c’est pourquoi on raconte depuis des siècles aux enfants l’histoire des trois petits cochons, pour leur montrer qu’il faut ressembler non aux deux premiers, insensés et qui ont failli être mangés par le loup, mais au troisième, qui a su les sauver tous grâce à sa sagesse. A notre tour, étudions le contraste entre Acaz, ce roi insensé, et Joseph, modèle de sagesse et de justice.

« Non, je n'en demanderai pas, je ne mettrai pas le Seigneur à l'épreuve. »[i] La réponse du roi Acaz au prophète Isaïe qui l’invite à demander un signe au Seigneur, autrement dit à poser un acte de foi, ressemble à de l’humilité, mais elle est hypocrite. En réalité, Acaz refuse de se confier au Seigneur, car il a déjà décidé de se confier plutôt aux forces humaines. Alors que son trône est menacé par les rois de Syrie et de Samarie qui veulent l’expulser pour mettre à sa place un roi qui acceptera de faire la guerre avec eux contre l’empereur assyrien qui les menace, il choisit de contracter une alliance avec ce dernier. Pire encore, afin de s’assurer le soutien du dieu païen Moloch, il immole son fils par le feu…

Face à une telle manifestation d’infidélité, quelle est la réaction du Seigneur ? Eh bien, Lui reste fidèle à sa promesse faite à David : « Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant toi, ton trône sera stable pour toujours. » (2 S 7,16). Il annonce la naissance d’un nouveau fils à Acaz : « Voici que la jeune femme (c’est-à-dire la reine) est enceinte, elle enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel, (c'est-à-dire : Dieu-avec-nous). » Et pour manifester le ridicule de la réaction d’Acaz, qui s’est laissé apeurer comme un roseau agité par le vent, il ajoute : « Avant même que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont les deux rois te font trembler. » C’est bien ce qui se passera quelques années plus tard, lorsque les royaumes de Syrie et d’Israël seront envahis par les armées assyriennes. L’enfant promis s’appellera Ezéchias, il sera meilleur que son père, mais lui non plus ne sera pas toujours fidèle à l’alliance conclue avec le Seigneur. Alors, qui sera-t-il, celui qui saura « rejeter le mal et choisir le bien » ? Saint Matthieu nous le dit en reprenant la prophétie d’Isaïe, et en l’appliquant à Jésus, dont le nom signifie : « le Seigneur sauve ». Mais pour que Jésus devienne fils de David, il a besoin d’un père qui soit de la descendance de celui-ci. C’est ici que Joseph entre en scène.

Comment caractériser Joseph ? D’abord, il est un homme sage. En cela, il ressemble à son ancêtre homonyme de la Genèse. Celui-ci fait des songes et est capable d’interpréter ceux des autres. Par sa sagesse, il va sauver non seulement sa famille et son peuple, mais aussi les Egyptiens et des hommes venus de partout pour échapper à la famine. De même, ce n’est pas un hasard si le Joseph de l’évangile est appelé par l’ange « fils de David », allusion au roi Salomon, l’archétype biblique de la Sagesse. Pourquoi ? Parce qu’il sait écouter. Depuis des millénaires, les Juifs récitent trois fois par jour le « shema Israël », une prière qui commence par ces mots : « Ecoute, Israël »... Quatre fois dans l’évangile de Matthieu, le Seigneur parle à Joseph en songe, c’est-à-dire lorsqu’il dort[ii]. Ce sommeil rappelle celui d’Adam, pendant lequel Dieu créa la femme à partir de son côté (Gn 2,21). Il représente un état de recueillement où l’homme n’est pas affecté par les multiples sollicitations du quotidien, mais est attentif à l’essentiel. Les neurologues nous apprennent que le sommeil n’est pas un état de passivité, car l’activité du cerveau y est beaucoup plus forte que pendant le temps où nous veillons.

Joseph ne se contente pas d’écouter, il sait aussi agir. Il est un homme obéissant, au sens noble du terme. En hébreu, le mot « obéir » n’existe pas, c’est le mot « écouter » que l’on traduit parfois ainsi. En latin, le mot « ob/audire », fait lui aussi ressortir le mot « audire », qui signifie entendre. L’homme peut entendre un appel de Dieu, et le rejeter, tel Acaz. Mais Jésus a dit : « Heureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la mettent en pratique ! » (Lc 11,28) C’est le cas de Joseph. Pas la moindre hésitation, pas le moindre retard. C’est en ce sens qu’il est un homme « juste », c’est-à-dire qu’il s’ajuste à la volonté du Seigneur: « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit ». Pourtant, Joseph avait formé d’autres projets. Sans doute Marie, sa fiancée, l’avait prévenue de sa conception virginale. S’il voulait la répudier en secret, ce n’est parce qu’il ne la croyait pas, mais parce qu’il ne voulait pas s’arroger la place de père, qui appartenait à Dieu. C’est pourquoi l’ange lui dit : « ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse » puis : « tu donneras (à l’enfant) le nom de Jésus », deux fonctions qui appartiennent au père. Comme Marie juste avant lui, comme Abraham à qui Dieu avait demandé de sacrifier Isaac pour éprouver sa foi, mais à l’inverse d’Acaz qui avait réellement sacrifié son fils sans que le Seigneur le lui demande, Joseph accepte de faire une entière confiance au Seigneur. C’est grâce à son « oui » et au « oui » de Marie que le Fils de Dieu a pu devenir Jésus, celui qui nous sauve, et l’Emmanuel : ses dernières paroles, dans l’évangile de saint Matthieu, seront précisément : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,20) Grâce à ces deux « oui », le Seigneur a pu nous sauver non de l’extérieur de notre humanité, comme un roi qui aurait accordé son pardon du haut de son trône, mais en se faisant l’un de nous pour ainsi nous apprendre à vivre en hommes nouveaux. Alors, comme Elisabeth a dit de Marie : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Lc 1,45), nous pouvons dire : « Heureux aussi celui qui y a cru » !

Alors, frères et sœurs, voulons-nous ressembler à Acaz ou à Joseph ? Sommes-nous prêts à faire confiance au Seigneur en toute circonstance, et à modifier nos projets lorsqu’Il nous le demande ? Souvenons-nous d’Abraham, le « père de tous les croyants » (Rm 4,11) : à l’âge de 75 ans, « il partit, comme le Seigneur le lui avait dit » (Gn 12,4), sans savoir où il allait ; plus tard, il accepta de sacrifier Isaac, l’enfant de la Promesse (Gn 22). Souvenons-nous surtout de Jésus qui dit à son Père à Gethsémani : « non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26,39). « Dieu écrit droit avec des lignes courbes »…Ce proverbe portugais exprime d’une autre façon ce que dit la Bible : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » (Is 55,9) Apprenons à nous détacher de nous-mêmes, non seulement de nos mauvais désirs mais même de ceux qui sont bons, lorsque le Seigneur nous le demande. Cette « sainte indifférence » était une attitude chère à saint Ignace. Elle ne signifie ni un manque d’intérêt ni une passivité par rapport à la vie, mais au contraire une liberté intérieure qui comprend que Dieu est le Seul capable de nous guider vers ce qui est le meilleur pour nous et pour les autres. Durant les jours à venir, festoyons avec nos proches, mais gardons nos cœurs à l’écoute de la volonté du Seigneur, et soyons assez sages et assez justes pour toujours lui répondre « oui », comme l’ont fait Abraham, Marie, Joseph, tous les saints, et le Christ lui-même.


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[i] Commentaire de Marie-Noëlle Thabut :

« Nous sommes vers 735 avant J.C. : l'ancien royaume de David est divisé en deux petits royaumes, depuis environ deux cents ans ; deux rois, deux capitales : Samarie au Nord, Jérusalem au Sud ; c'est là, à Jérusalem, que règne la dynastie de David, celle dont naîtra le Messie. Un jeune roi de 20 ans, Achaz, vient de monter sur le trône de Jérusalem, et dès le dernier son des trompettes du couronnement, il doit prendre des décisions très difficiles. Le petit royaume de Jérusalem est pris en étau entre deux camps rivaux : le premier camp, c'est la puissance montante au Proche-Orient, l'empire Assyrien, dont la capitale est Ninive; il menace toute la région, et ses campagnes l'ont déjà mené jusqu'à Damas, en Syrie, et en Samarie ; en 738, le roi de Damas et le roi de Samarie, vaincus, ont été obligés de capituler et de payer tribut. L'autre camp, ce sont précisément ces deux petits royaumes de Syrie et de Samarie qui se révoltent contre Ninive et font le siège de Jérusalem pour détrôner Achaz et le remplacer par un autre roi qui acceptera d'être leur allié dans la guerre contre Ninive.

Achaz est pris de panique ; les versets précédents racontent que « son cœur et le cœur de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent » (Is 7,2). Isaïe l'invite à la confiance : « Garde ton calme, ne crains pas, ne va pas perdre cœur devant ces deux bouts de tisons fumants. » (Is 7,4) Et il ajoute : « si vous ne tenez pas à moi, vous ne pouvez pas tenir. » (Is 7,9) Mais Achaz n'écoute plus ; lui, le dépositaire de la foi au Dieu unique, offre des sacrifices à toutes les idoles et il va même jusqu'à faire la chose la plus atroce, malheureusement courante à cette époque dans les autres peuples, mais que tous les prophètes ont toujours interdite : « il fit passer son fils par le feu » (2 R 16,3) pour l’offrir en sacrifice au dieu Moloch.

Finalement Achaz ne voit qu'une issue : pour éviter la menace immédiate de ses deux voisins, les rois de Damas et de Samarie, il est décidé à demander l'appui de l'empereur assyrien ; Isaïe est très opposé à cette solution, car tout se paie ! Achaz, en demandant cet appui, perd son indépendance politique et religieuse : c'est balayer d'un coup toute l'œuvre de libération entreprise depuis Moïse.

Et c'est alors qu'Isaïe dit à Achaz (2ème lect.) : puisque tu as du mal à croire, « demande pour toi un signe venant du Seigneur ton Dieu, demande-le au fond des vallées ou bien en haut sur les sommets » (Is 7,11) (sous-entendu : Dieu règne partout). Achaz lui fait une réponse abominablement hypocrite. Elle ressemble à de l’humilité, mais elle trahit son refus de changer sa décision : « Non je n'en demanderai pas, je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l'épreuve. » C'est là qu'Isaïe, qui n'est pas dupe, lui répond : « il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu » ! Il dit « mon Dieu » car il estime qu'Achaz se conduit comme s'il n'était plus dans l'Alliance.

Mais même devant ces infidélités répétées d'Achaz, Isaïe annonce que Dieu, lui, reste fidèle ; et Dieu va en donner la preuve : la « jeune femme » (c'est-à-dire la jeune reine) est enceinte ; et l'enfant qu'elle va donner au roi s'appellera justement « Dieu est avec nous ». Car ni les ennemis qui veulent détrôner Achaz, ni lui-même qui immole son fils n'empêcheront la fidélité promise par Dieu à la descendance de David et à son peuple. C’est ainsi que l’enfant promis « saura rejeter le mal et choisir le bien... » Et la dernière promesse, c'est : « Avant même que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, (c'est-à-dire avant même que cet enfant ait grandi), elle sera abandonnée la terre dont les deux rois te font trembler ». Traduisez : quant à la menace des deux rois de Damas et de Samarie, elle sera vite oubliée. Effectivement, très peu de temps après les paroles d'Isaïe, les deux royaumes de Syrie et de Samarie ont été complètement écrasés par l'empire assyrien, leurs richesses emmenées à Ninive et leurs populations déplacées.

Il reste que les hommes et les rois demeurent libres ; et le jeune roi annoncé ici, le petit Ezéchias, commettra des erreurs à son tour ; mais la prophétie d'Isaïe restera toujours valable : quelles que soient les infidélités des hommes, rien n'empêchera la fidélité promise par Dieu à la descendance de David et à son peuple. C'est ainsi que, de siècle en siècle, on gardera au cœur les promesses de Dieu, avec la certitude qu'un jour, peut-être lointain, viendra enfin un roi digne de porter le nom d'Emmanuel. »

[ii] Le sage est capable d’entendre la voix du Seigneur de jour comme de nuit : « Je dors, mais mon cœur veille » (Ct 52). C’est ainsi que le Seigneur va s’adresser encore 3 fois à Joseph, par l’intermédiaire d’un ange lui apparaissant en songe : d’abord pour l’inciter à fuir la folie meurtrière d’Hérode (Mt 213), puis pour l’inviter à revenir d’Egypte jusqu’en Israël (Mt 219), et finalement à Nazareth (Mt 222).

15 décembre 2013 : 3ème dimanche de l'Avent (Mt. 11, 2-11)

Jean le Baptiste, dans sa prison, avait appris ce que faisait le Christ. Il lui envoya demander par ses disciples : "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?" Jésus leur répondit : "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !"

Tandis que les envoyés de Jean se retiraient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : "Qu'êtes-vous allés voir au désert ? un roseau agité par le vent ?... Alors, qu'êtes-vous donc allés voir ? un homme aux vêtements luxueux ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois.

Qu'êtes-vous donc allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu'un prophète. C'est de lui qu'il est écrit : Voici que j'envoie mon messager en avant de toi, pour qu'il prépare le chemin devant toi. Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n'en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - L'attente de Jean-Baptiste et d'Israël : dépassée ou transfigurée ?
    a- "Parmi les hommes il n'en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste" beauté, force et grandeur de l'attente d'Israël
    b- "Jean le Baptiste, dans sa prison, avait appris ce que faisait Jésus" perplexité - étonnement - décalage - passage de témoin entre Jean Baptiste et Jésus
    c- "Il lui envoya demander par ses disciples" écoute de Jésus lui-même, qui bouleverse toutes les attentes d'Israël en un inimaginable à accueillir
II - Mon attente à l'égard de Dieu : confort ou conversion ?
    a- de la difficulté d'entendre une réponse que je connais déjà
    b- de la projection de mes désirs : Dieu Père Noël, policier, dépanneur....
    c- de la radicale nouveauté qui naît de la présence de Jésus - saut décisif de l'eau à l'Esprit
III - L'attente de Dieu à mon égard : la Loi ou la Grâce ?
    a- "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez" : accomplissement de tous les signes messianiques
    b- "La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres" : passer à une réalité spirituelle - conversion ou chute ?
    c- le seul évangile que tes frères liront c'est ta vie - déploiement de la Grâce baptismale
Jésus a coupé l'histoire en deux : une ère radicalement nouvelle commence... Gaudete - joie de Jésus d'accomplir la volonté du Père
- joie, fruit de la rencontre du Christ et de la conversion. - joie, ouverture vers une espérance inespérée, dans la lumière du Ressuscité.

Réjouissons-nous ! - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, êtes-vous joyeux ? Aujourd’hui, dimanche de Gaudete (réjouissez-vous, en latin) l’Eglise nous invite à la joie. Non pas à une joie superficielle et passagère, mais à une joie profonde et durable. Pourquoi être joyeux, alors que tant de choses ne vont pas, dans nos vies et dans le monde ? Parce que le Fils de Dieu s’est incarné pour nous sauver de toutes nos misères et nous donner d’entrer dans son Royaume. Aujourd’hui, la liturgie met à nouveau en lumière le personnage de Jean Baptiste. Contrairement à l’image que certains ont de lui, Jean était un homme rempli de joie. Il le dit lui-même après avoir baptisé Jésus : « l’ami de l’époux se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. C’est ma joie, et j’en suis comblé. » (Jn 3,29) La joie de Jean vient de l’accomplissement de son désir, qui était de voir apparaître le Messie... Plusieurs mois plus tard, cependant, certains ont des doutes : Jésus est-il bien celui qu’on attendait ? Alors que Jean l’avait présenté comme un juge, qui allait nettoyer son aire à battre le blé, amasser le grain dans son grenier et brûler la paille dans un feu qui ne s'éteindrait pas, Jésus mange avec les publicains et les pécheurs, et ne cesse d’offrir son pardon… Pour faire disparaître les doutes qui assaillent ses disciples, et peut-être lui-même, Jean fait demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » La réponse de Jésus est de nature à chasser les doutes des disciples de Jean, et à renouveler la joie dans leurs cœurs. Il les appelle – et nous avec - à une triple attitude : la pureté du regard, afin de reconnaître les signes de l’action de Dieu autour d’eux ; la patience, afin de tenir bon dans les difficultés du présent ; l’action de grâce parce qu’il est venu pour nous ouvrir le Royaume.

Premièrement, le Christ nous invite à une conversion du regard. Nous sommes tentés de voir le verre à moitié vide, alors qu’il est aussi à moitié plein. Jésus dit : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » Il y a une gradation dans ces miracles accomplis par le Christ : après la guérison des maux du corps, vient la victoire sur la mort elle-même. Mais plus grand encore est le salut qui concerne notre âme, menacée par la « seconde mort », qui est la mort spirituelle : la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, c’est-à-dire à tous ceux qui reconnaissent qu’ils ont besoin d’être sauvés.

Tous ces signes, le prophète Isaïe les avait annoncés comme révélateurs de la présence du Messie, comme la vengeance et la revanche de Dieu sur le mal (1ère lect.) Certes, le Royaume ne sera établi définitivement que lors du retour du Christ, mais dès sa première venue, il a manifesté qu’il était plus fort que toutes les formes de mal. Ces mots de « vengeance » et de « revanche » sont forts, et nous rappellent à la fois que Dieu « souffre » avec nous du mal qui nous atteint, mais aussi qu’Il est le seul capable de nous en délivrer.

Notre société nous pousse à voir avant tout le mal, qui continue de ravager la création. Mais savons-nous regarder aussi tout le bien qui se fait autour de nous ? « Signes par milliers », comme nous le chantons parfois. Tout autour de nous, la Bonne Nouvelle continue d’être annoncée aux pauvres, et elle produit du fruit. Des pécheurs se convertissent, des ennemis se réconcilient, des malades guérissent, des hommes et des femmes donnent leur vie pour Dieu et pour leurs semblables…

Deuxièmement, le Christ nous invite à la patience. Certes, les signes de la présence de Dieu parmi nous sont nombreux, mais un arbre ne peut pas cacher une forêt. Il nous faut donc être forts pour supporter le mal. Saint Jacques vient de nous y exhorter : « Frères, en attendant la venue du Seigneur, ayez de la patience. Voyez le cultivateur : il attend les produits précieux de la terre avec patience, jusqu'à ce qu'il ait fait la première et la dernière récoltes. Ayez de la patience vous aussi, et soyez fermes, car la venue du Seigneur est proche ». Jean est un homme patient, il n’est pas « un roseau agité par le vent », qui changerait d’opinion au gré des évènements.

Là encore, notre société ne nous aide pas, car elle nous pousse plutôt à l’impatience, tant elle a érigé un culte à la rapidité et à l’instantanéité. De plus en plus de voix s’élèvent contre cette dérive nuisible à la réflexion et à l’imagination, et donc particulièrement néfaste à la croissance des enfants. L’Eloge de la lenteur, écrit par un écrivain canadien, Carl Honoré, est un véritable best-seller, traduit en plus de 40 langues. On parle maintenant de la slow attitude, de la slow food, du slow management

Troisièmement, le Christ nous invite à l’action de grâce pour notre condition de baptisés. Il le fait en mettant d’abord en lumière la gloire de Jean Baptiste. Cette gloire n’est pas visible à ceux qui ne voient que la superficie des choses, car il n’est pas un homme aux vêtements luxueux qui vivrait dans un palais royal. Il est un prophète et même bien plus qu’un prophète, car il est l’ultime messager qui a préparé les chemins du Sauveur. Aussi Jésus déclare solennellement : « Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n'en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ». La traduction exacte est : « Parmi les enfants des femmes » : comme l’écrit saint Jérôme, « Notre-Seigneur élève donc Jean-Baptiste au-dessus des hommes qui sont nés des femmes et de leur union avec l'homme ; mais non pas au-dessus de celui qui est né de la Vierge et de l'Esprit saint ». Il n’empêche, sa place est éminente.

Et cependant, ajoute Jésus, « le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. » Il y a entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance un saut qualitatif immense. Jean annonçait la venue du Messie, mais pas du Verbe fait chair, Dieu-avec-nous ! « Chrétien, reconnais ta dignité », s’écria saint Léon dans son sermon de la nuit de Noël. Par notre baptême, nous sommes devenus fils et filles de Dieu ! « Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce » (Jn 1,16) !

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite à une joie profonde. Certes, le mal perdure, et il nous fait souffrir parfois. Peut-être aussi sommes-nous parfois déçus du Seigneur, qui ne répond pas toujours à nos attentes et à nos prières. Mais le Christ nous dit, comme à Jean Baptiste et à ses disciples : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! » Pour ne pas tomber, il nous appelle à une triple attitude : un regard neuf, pour discerner les signes par milliers de sa présence autour de nous ; de la patience, pour supporter les épreuves jusqu’à ce qu’il revienne ; de la reconnaissance pour l’extraordinaire grâce qu’il nous a faite en nous donnant de devenir chrétiens. Cette semaine, pourquoi ne pas aller vers une personne triste que nous connaissons, et partager avec elle la joie qui nous habite ?

8 décembre 2013 : 2ème dimanche de l'Avent (Mt. 3, 1-12)

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : "Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche." Jean est celui que désignait la parole transmise par le prophète Isaïe : A travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route.

Jean portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à lui, et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.

Voyant des pharisiens et des sadducéens venir en grand nombre à ce baptême, il leur dit : "Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion, et n'allez pas dire en vous-mêmes : 'Nous avons Abraham pour père' ; car, je vous le dis : avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. Moi, je vous baptise dans l'eau, pour vous amener à la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu ; il tient la pelle à vanner dans sa main, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier. Quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s'éteint pas."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I Une immense soif de bonheur, de justice et de paix
    a- "le loup habitera avec l’agneau" : unité et harmonie
    b- "en ces jours-là fleurira la justice" : respect du droit et de l’équité
    c- "grande paix jusqu’à la fin des lunes" : confiance et concorde
II "Moi je vous baptise dans l’eau, pour vous amener à la conversion"
    a- urgence de la conversion : de demain à aujourd’hui
    b- urgence de la conversion : des idoles stériles aux fruits de la vie
    c- urgence de la conversion : de la paille aux bons grains
III "Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu"
    a- Jésus nous donne ce que nul ne peut acquérir par lui-même
    b- Jésus nous donne d’être transformé en Esprit et en Vérité
    c- Jésus tient la pelle à vanner dans sa main
Nous n’avons rien à craindre de Dieu mais nous avons tout à craindre de nous-même. Si le jugement nous fait peur c’est que nous nous fuyons nous-même, car ce sont les fruits de ma vie dont il s’agit.

Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche.

Homélie du P. A. Duban

« Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. » Cette exhortation de Jean Baptiste, frères et sœurs, représente une double invitation : à l’Espérance d’une part, et à la Conversion d’autre part. Les deux invitations sont intimement liées l’une à l’autre : c’est parce que le Seigneur veut nous accueillir dans son Royaume tout proche, que nous devons nous convertir. Jean agit à la manière de tous les prophètes, qui ont à la fois cherché à susciter l’Espérance lors des périodes de détresse, et à éradiquer les idoles dans les périodes de relâchement moral et religieux. Lorsqu’il paraît, Israël connaît les deux à la fois : détresse à cause de la domination romaine qui dure depuis près d’un siècle ; relâchement à cause des mauvais exemples donnés par ses chefs, aussi bien temporel (Hérode qui a épousé la femme de son frère) que spirituel (les Pharisiens qui « lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais qui eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23,4) Ceci explique que l’attente du Messie est à son comble, et que « Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à lui », et des Sadducéens et des Pharisiens « en grand nombre ». D’abord, nous allons contempler le Royaume des cieux, objet de notre Espérance. Puis, nous verrons comment nous convertir afin d’entrer dans ce Royaume.

« I have a dream ». Le discours le plus célèbre de Martin Luther King, qu’il prononça à Washington il y a 50 ans exactement, le 28 octobre 1963, est directement inspiré de la prophétie d’Isaïe que nous venons d’entendre. Cette prophétie du Royaume est en deux parties, que nous allons analyser successivement. La première nous décrit le Roi lui-même, qui est aussi le Messie, « l’oint du Seigneur » en hébreu. Il sera un descendant de David, qui avait été choisi non parce qu’il était le plus grand ou le plus fort, mais par la pure grâce de Dieu. « Sur lui reposera l'esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur, qui lui inspirera la crainte du Seigneur. » Isaïe énumère ici six dons du Saint Esprit ; pour parvenir à un chiffre symboliquement parfait, la Tradition en ajoutera un septième, le don de piété, qui dérive lui-même du don de crainte. Celui-ci est cité deux fois, et à la fin, parce qu’il est le plus important de tous les dons, et qu’il les couronne. La crainte est ici synonyme de respect filial et d’adoration ; si elle a été associée ensuite à la piété, synonyme d’affection et de tendresse, c’est pour signifier qu’il y a entre le Messie et Dieu une saine distance et une saine proximité. Fort de ces dons de l’Esprit, le Messie sera capable de gouverner avec justice : « Il ne jugera pas d'après les apparences, il ne tranchera pas d'après ce qu'il entend dire. Il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture en faveur des pauvres du pays […] Justice est la ceinture de ses hanches ».

Dans la seconde partie de sa prophétie, Isaïe décrit les relations entre les habitants du Royaume. Il le fait sous une forme qui ressemble à une fable animale : « Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau… » En réalité, cette description n’est pas qu’une fable, comme celles de Lafontaine qui se servait des animaux pour décrire les relations entre les hommes. En effet, comme l’écrit saint Paul aux Romains, « la création tout entière crie sa souffrance, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. » (Rm 8,22) Saint François d’Assise l’avait bien compris, lui qui appelait « frères » et « sœurs » toutes les créatures : frère loup, sœur eau, etc. Les deux parties de la prophétie sont liées : c’est parce que le Messie fera régner la justice sur la terre que cette fraternité entre toutes les créatures sera possible.

Mais ce Royaume n’est-il pas qu’une utopie, impossible à réaliser ? Non, clame Jean Baptiste, « le Royaume des cieux est tout proche ». Jésus commencera son ministère avec les mêmes mots. Mais il y a une condition pour entrer dans ce Royaume, que Jean et Jésus n’oublient pas d’ajouter : se convertir.

Comment se convertir ? Deux étapes sont nécessaires. La première consiste à prendre conscience de nos péchés, et de notre impuissance à nous en délivrer seuls. Ce n’est pas un hasard si Jean baptise près du Jourdain, dans le désert. N’aurait-il pas mieux fait d’aller prêcher dans Jérusalem, et même dans le Temple, là où vont les foules ? Non, car le désert est un lieu parfaitement adapté pour prendre conscience de nos fragilités et de nos misères. « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2,16) avait dit Dieu au prophète Osée. Par ailleurs, le Jourdain est à la fois le lieu le plus bas de la terre, et le lieu où Josué (=Jésus) avait fait entrer Israël en Terre Promise. C’est l’endroit idéal pour prendre conscience de ses péchés et désirer changer de vie. Et c’est précisément le sens du baptême de Jean : l’immersion dans l’eau symbolisait la plongée dans la mort que l’homme ne peut éviter, et la sortie, qui s’accompagnait d’une marche vers la rive en Terre Promise (l’eau était peu profonde) symbolisait le désir de la vie avec Dieu. Si Jean est si dur avec les Pharisiens, qu’il compare à une « engeance de vipères » en référence au serpent de la Genèse, et peut-être aussi parce que la vipère est un animal sourd, c’est parce qu’ils n’ont pas pris suffisamment conscience de leurs péchés. En pensant : « nous avons Abraham pour père », ils manifestent que leur foi est un talisman et qu’ils manquent d’humilité. En leur déclarant : « avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham », Jean signifie que leur cœur est plus dur que les pierres.

Cette première étape est nécessaire, mais pas suffisante. Jean est « le plus grand des enfants des hommes » (Mt 11,1) il joue un rôle fondamental dans le dessein de Dieu, mais il n’est que le Précurseur : « celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales ». Cette expression, qui rappelle la loi du lévirat qui permettait à un homme d’épouser une veuve en la rachetant à celui à qui elle était normalement destinée (en mettant la sandale de l’autre sur l’épaule de la femme) est une façon de dire que Jean n’est pas l’époux. L’Epoux, c’est Dieu seul, et c’est son Messie qu’Il a envoyé. « Moi, je vous baptise dans l'eau, pour vous amener à la conversion... Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu ». Pour nous convertir et mener notre vie avec Dieu, nous avons besoin de Dieu Lui-même. Le Messie est le seul qui peut nous baptiser dans l’Esprit Saint, comparé ici à un feu : feu qui réchauffe nos froideurs et nos tiédeurs, qui brûle nos péchés, qui éclaire nos obscurités. Cet Esprit Saint dans lequel Dieu veut nous baptiser, c’est-à-dire nous plonger, c’est celui dont Isaïe a décrit les dons. La boucle est bouclée : le désir de Dieu, c’est de faire de chacun d’entre nous des messies, des rois, capables d’agir avec justice. Ce que nous avons reçu le jour de notre confirmation, le Seigneur nous demande d’en vivre chaque jour. Comme le disait Graham Greene, « le chrétien est une personne qui se convertit tous les jours ».

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite à nous convertir, afin que nous puissions entrer dans son Royaume, qui est tout proche, et y régner avec lui. Cette semaine, amassons des grains pour la vie éternelle, par chacune de nos bonnes actions, et prenons le temps de recevoir le sacrement de la réconciliation. Avec lui, nous recevrons le feu de l’Esprit Saint, qui consumera la paille de nos péchés, et qui nous comblera de ses sept dons. AMEN.

1er décembre 2013 : 1er dimanche de l'Avent (Mt 24, 37-44)

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : "L'avènement du Fils de l'homme ressemblera à ce qui s'est passé à l'époque de Noé. A cette époque, avant le déluge, on mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche. Les gens ne se sont doutés de rien, jusqu'au déluge qui les a tous engloutis : tel sera aussi l'avènement du Fils de l'homme. Deux hommes seront aux champs : l'un est pris, l'autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l'une est prise, l'autre laissée.

Veillez donc, car vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra. Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n'aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I C’est aujourd’hui l’époque de Noé
    a- "vivre comme des dieux", sans avoir besoin de Dieu
    b- matérialisme – individualisme – "après moi le déluge"
    c- vivre dans un passé ou dans un futur loin du réel
II C’est aujourd’hui le jour du jugement
    a- tout se joue dans la quotidien : aux champs, au moulin
    b- tout se joue aujourd’hui : temps de la miséricorde et de la Providence
    c- tout se joue personnellement – fin de notre vie – fin du monde
III C’est aujourd’hui le jour du salut
    a- être présent à nous-même, aux autres et à Dieu
    b- être présent à celui qui vient – le Christ se donne au présent
    c- être présent à la nouvelle création qui est déjà là – nous sommes déjà passés de la mort à la vie si nous aimons nos frères.
Convertir notre peur en reconnaissance d’amour. Nous réjouir de l’arche, figure de l’Eglise
Soyons aujourd’hui ce que nous voulons être toujours.

24 novembre 2013 : Christ, Roi de l’Univers (Luc 23, 35-43)

On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à regarder. Les chefs ricanaient en disant : "Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve lui-même, s'il est le Messie de Dieu, l'Élu !" Les soldats aussi se moquaient de lui. S'approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée, ils lui disaient : "Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !"

Une inscription était placée au-dessus de sa tête : "Celui-ci est le roi des Juifs." L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : "N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec !" Mais l'autre lui fit de vifs reproches : "Tu n'as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n'a rien fait de mal." Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne." Jésus lui répondit : "Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I Chacun est invité à prendre position face au Christ
a- "le peuple restait là à regarder" - désemparé - perplexe - extérieur
b- "les chefs ricanaient" - "les soldats se moquaient" - "l'un d'eux l'injuriait"
c- drame de la logique d'un "monde" de pouvoir et de force - Cf. les tentations au désert
II Chacun est invité à une relation personnelle
a- Kyrie - "Pour nous, c'est juste, nous avons ce que nous méritons"
b- Sanctus - "Tu n'as donc aucune crainte de Dieu !"
c- Agnus - "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne"
III Chacun sera jugé par le premier-né de toutes créatures
a- "Celui-ci est le roi des juifs" – sa royauté n’est pas de ce monde
b- Une conversion du pouvoir et de la domination en amour et service
c- "Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux"
Le Christ, roi de gloire et d'humilité.
Son Royaume est déjà là, à l'oeuvre, ici et maintenant.
"Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, le Royaume des cieux est à eux"

Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, nous célébrons aujourd’hui le Christ, Roi de l’univers. En France, nous n’avons plus de roi depuis 1848. Les trois formes de pouvoir politique sont séparées : le législatif (pour édicter des lois), l’exécutif (pour les faire appliquer) et le judiciaire (pour rappeler la Loi et régler les conflits). Mais si l’on remonte à la période qui s’étend du Moyen Age au XIXème siècle, ces trois pouvoirs étaient dans les mains d’un seul. En les exerçant, le roi avait pour mission principale de garantir la paix et la justice pour tous, en particulier en protégeant les plus faibles. Si nous élargissons la perspective bien au-delà de notre pays, à l’univers entier, il n’y a jamais eu de Roi sur la terre, mais il y en a un dans le Ciel. Le Fils de Dieu est le Roi de l’univers. Il a édicté une Loi, que Moïse a transmise à son peuple Israël; il a envoyé les Sages pour nous aider à l’appliquer dans nos vies quotidiennes et les Prophètes pour rappeler la Loi et régler les conflits. Et il a accepté, sur les demandes du peuple, d’oindre des rois pour le représenter. Mais ces rois, à part quelques exceptions comme David (cf 1ère lect.), n’ont pas été de bons représentants. Finalement, le Fils de Dieu est venu parmi nous. Il n’a pas manifesté sa royauté dans la gloire, mais dans l’humilité. Les premières paroles de sa vie publique ont été des annonces de son Règne : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. » (Mt 4,17) Il dit même plus tard : « voilà que le règne de Dieu est au milieu de vous. » (Lc 17,21) Son règne est déjà présent, mais le Christ ne veut l’imposer à personne. Tout comme nous élisons notre président, il veut que nous le choisissions ; mais alors que certains qui n’ont pas voté pour tel ou tel candidat doivent « subir » tel ou tel président, seuls ceux qui choisissent le Christ vivent comme ses « sujets ». Qui sont-ils ? Jésus le dit dans la première béatitude : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » (Mt 5,3) C’est la seule béatitude, avec la 8ème sur les persécutés pour la justice, accompagnée d’une récompense au présent. Pourquoi les pauvres de cœur possèdent-ils déjà le Royaume, autrement dit règnent-ils avec le Fils de Dieu ? Tout simplement parce que lui-même est le Pauvre de cœur par excellence. Nous allons le découvrir en méditant sur l’évangile. Dans un premier temps, nous verrons l’attitude des ennemis du Roi. Puis, nous admirerons celle du bon larron, que le Seigneur nous appelle à partager pour régner avec lui.

Qui sont les ennemis du Roi ? Ce n’est pas le peuple[i], qui « reste là, à regarder ». Il est dépassé par l’évènement, il ne comprend pas. Non, les ennemis du Roi, ce sont d’abord ceux qui guident ce peuple, et qui auraient dû l’aider à reconnaître le Messie. Il est paradoxal que les chefs, qui « ricanent », disent précisément : « Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve lui-même, s'il est le Messie de Dieu, l'Élu ! » A leurs côtés, il y a ceux dont le rôle est de servir le roi et de protéger les plus faibles. Paradoxalement là encore, ils « se moquent » eux aussi : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Le comble est qu’un autre condamné, celui qui a le plus besoin d’être sauvé, va plus loin encore et « l’injurie » : « N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec ! » Leurs provocations rappellent celles de Satan dans le désert : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. [...] Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas …» (Mt 4,3.6) Et la troisième tentation consiste précisément à devenir roi sur l’univers, mais sous le pouvoir du diable : « Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit : ‘Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer’. » (Mt 4,9) Bien sûr, le principal adversaire du Roi de l’univers, c’est celui que Jésus a appelé « le prince de ce monde »[ii], qui craint de perdre son pouvoir.

Heureusement, le Christ Roi n’a pas que des ennemis ou des sujets passifs. Il a aussi de bons « sujets », ceux qu’on appelle les saints. Le premier canonisé est le bon larron, qui se trouve près de lui sur la croix. Nous pouvons admirer cet homme, dont chacune des paroles manifeste qu’il est dans la vérité, et donc qu’il est pauvre de cœur. Comme le disait sainte Thérèse d’Avila de manière laconique, « l’humilité, c’est la vérité ». Chacun est à sa juste place. D’abord, il est conscient de la toute-puissance et de la sainteté de Dieu : « tu n'as donc aucune crainte de Dieu ! ». En même temps, il est conscient de sa propre misère et de son propre péché, et de ceux de son compagnon : « pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. » Et troisièmement, il est conscient de l’identité de celui qui est crucifié au milieu d’eux. Alors que le peuple ne comprend pas et que certains se moquent et injurient Jésus, lui a su reconnaître sa royauté : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne. » Dans les évangiles, il est le seul à appeler Jésus de son prénom, Yeshouah, qui signifie « Dieu sauve ». On voit ainsi comment les dons de crainte et de piété, les deux premiers dons de l’Esprit Saint, sont intimement liés : le premier nous permet de prendre une juste distance par rapport à Dieu, et le second nous donne de nous approcher de lui avec confiance.

C’est alors que Jésus manifeste sa royauté de la manière la plus forte et la plus belle. Le roi, nous l’avons dit, a pour mission de juger selon la loi et de protéger les plus faibles. Souvenons-nous de Salomon qui juge entre deux femmes qui réclament toutes les deux un enfant comme le leur ou de saint Louis, que l’on représente souvent au pied d’un chêne en train de juger lui aussi. Ici, Jésus juge en sauvant, en pardonnant : « Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » Par le mot de Paradis, il rappelle le jardin d’Eden, où les hommes vivaient en communion parfaite avec Dieu. Les saints, les pauvres de cœur, vivent dans cette communion, car ils jouissent de la vision béatifique, c’est-à-dire qu’ils voient Dieu face à face. Ainsi, le Roi de l’univers n’est pas venu pour se sauver lui-même, mais pour sauver les hommes, du moins ceux qui reconnaissent qu’ils ont besoin de l’être.

Et nous, frères et sœurs, sommes-nous de bons sujets du Christ, Roi de l’univers ? Par notre baptême, nous sommes devenus prêtres, prophètes et rois, ce qui signifie que nous sommes appelés à partager sa royauté. Pourtant, ne nous arrive-t-il pas de ne pas le reconnaître, voire de nous moquer de lui ou de l’injurier, en particulier lorsqu’il se cache sous les traits du plus pauvre ? Lorsque nous serons jugés à notre tour par le Roi de l’univers, il nous dira : « ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25,40) Ajoutera-t-il : « aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » ? Pendant cette eucharistie, unissons-nous davantage au Christ, notamment lorsque nous communierons. Et demandons-lui de nous rendre pauvres de cœur, afin que nous puissions hériter dès maintenant du Royaume, et que nous régnions ainsi avec lui pour les siècles des siècles. Amen.

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[i] Luc n’emploie pas ici le mot « foule », mais le mot « peuple » (laos en grec) qui désigne habituellement le peuple de Dieu.
[ii] Jn 12,31 ; 14,30 ; 16,11

 

17 novembre 2013 : 33ème dimanche du TO (Luc 21, 5-19)

Certains disciples de Jésus parlaient du Temple, admirant la beauté des pierres et les dons des fidèles. Jésus leur dit : "Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit." Ils lui demandèrent : "Maître, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela va se réaliser ?"

Jésus répondit : "Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom en disant : 'C'est moi', ou encore : 'Le moment est tout proche.' Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne vous effrayez pas : il faut que cela arrive d'abord, mais ce ne sera pas tout de suite la fin." Alors Jésus ajouta : "On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre, et çà et là des épidémies de peste et des famines ; des faits terrifiants surviendront, et de grands signes dans le ciel.

Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. Ce sera pour vous l'occasion de rendre témoignage. Mettez-vous dans la tête que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d'entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.

C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie."

Eléments de réflexion- P. A. de Romanet

I N’ayons pas peur de ce monde qui passe – Christ a souffert
    a- ce monde visible est voué au chaos et à la perdition
    b- radicale fragilité, pauvreté et impuissance de l’homme
    c- réalité et force du combat spirituel
II N’ayons pas peur de ce monde qui vient – Christ est ressuscité
    a- mise en garde contre les faux prophètes
    b- mise en garde contre les fausses frayeurs – d’où vient mon salut ?
    c- le retour glorieux du Christ en gloire est une bonne nouvelle du salut
III Inquiétons-nous de nous-même, pour aujourd’hui – Christ est là
    a- "le soleil de justice se lèvera" - c’est sa Pâque que Jésus annonce
    b- notre horizon de chrétien et celui de notre propre Pâque
    c- c’est par notre persévérance que nous obtiendrons la vie
+ Le triomphe final du Christ et le rassemblement des élus sont des événements spirituels qui échappent à l’histoire comme à la géographie ou à la cosmologie.
+ C’est aujourd’hui le jour du salut.
Que ton Règne vienne - Homélie du P. A. Duban

« Que ton Règne vienne ». Frères et sœurs, une semaine avant de célébrer le Christ Roi de l’univers, demandons-nous si notre désir de son Règne est si fort que nous sommes prêts à travailler pour son avènement, et à en témoigner. Face à certaines épreuves que nous rencontrons, nous pourrions être tentés de nous sentir impuissants et de baisser les bras. Inversement, face aux prouesses extraordinaires de la technique, nous pourrions être tentés de nous considérer comme tout-puissants et d’oublier tout le chemin qui reste à parcourir jusqu’au Règne de Dieu. Le Christ nous protège de ces deux tentations, en nous rappelant la fragilité de notre condition humaine, et en nous appelant à la confiance et à la persévérance... Il le fait en s’adressant à ses disciples devant le Temple. « Certains disciples de Jésus parlaient du Temple, admirant la beauté des pierres et les dons des fidèles. » S’il est vrai que le Temple a toujours constitué la fierté du peuple juif, cela est particulièrement vrai au temps de Jésus. En l’an 19 avant notre ère, le roi Hérode, poussé par son goût pour le faste et par son désir de s’attirer la bienveillance d’un peuple qui lui reprochait ses origines étrangères, a lancé d’immenses travaux pour agrandir et embellir le Temple, qui avait été reconstruit à la suite de l’exil à Babylone. Même si les travaux continuèrent jusqu’en 64, l’essentiel fut achevé au bout de 10 ans. Au moment où Jésus s’y trouve, peu avant l’année 30, il est donc magnifique et impressionnant, et on peut comprendre que ses disciples s’extasient devant lui. Jésus rompt le charme: « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Pourquoi Jésus joue-t-il ainsi les rabat-joie ? Pour leur faire prendre conscience d’une vérité essentielle : notre monde visible est fragile et éphémère, même ce qui paraît le plus solide et durable. Immédiatement, on lui demande : « Maître, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela va se réaliser ? » Derrière cette question, il y a le désir de savoir quand viendra la fin du monde, synonyme du retour du Messie. Jésus ne répond pas à leur question - il dit même dans un autre passage : « nul ne connaît l’Heure, pas même le Fils » (Mt 24,36) - mais il met ses disciples en garde contre les faux messies qui annonceront cette fin. L’important n’est pas de connaître le moment, mais de s’y préparer. Comment ? En prenant d’abord conscience des épreuves à venir (« un homme averti en vaut deux »). Certaines toucheront tous les hommes (les guerres, les catastrophes cosmiques, les épidémies, les famines), et d’autres seront spécifiques aux croyants (les persécutions). Mais la prise de conscience ne suffit pas : face à toutes ces épreuves, qui pourraient pousser à la peur et au découragement, Jésus invite ses disciples à la confiance : « pas un cheveu de votre tête ne sera perdu » et à la persévérance : « c'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie. » Ce message est étonnamment actuel, si l’on songe aussi bien à toutes les catastrophes qui ont frappé le monde depuis sa création (l’ouragan qui a dévasté les Philippines étant la dernière en date), qu’aux innombrables chrétiens qui sont persécutés pour leur foi dans le monde d’aujourd’hui. Alors, comment pouvons-nous mettre en œuvre concrètement la confiance et la persévérance auxquelles le Christ nous invite ? Je vous propose aujourd’hui deux moyens, complémentaires l’un de l’autre : le travail et le témoignage.

Pour commencer, il nous faut travailler à l’avènement du Règne de Dieu. A chaque fois que nous prions notre Père, nous lui demandons : « Que ton Règne vienne ». Pour que notre prière soit sincère, il nous faut y associer nos propres efforts. « Aide-toi, le Ciel t’aidera ». Peu après la mort et la résurrection du Christ, les chrétiens de Thessalonique, que Saint Paul a évangélisés lors de son deuxième voyage missionnaire, se laissent aller. Ils sont tellement sûrs que le retour du Christ est imminent qu’il leur semble inutile de travailler. Paul doit taper des poings sur la table : il leur rappelle que lui-même a travaillé dans la fatigue et la peine, nuit et jour, pour n'être à la charge d'aucun d'entre eux. Alors qu’il leur disait déjà : « si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus », il lui faut renouveler son ordre et son appel aux récalcitrants : « qu'ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu'ils auront gagné ». Même si le Christ peut revenir aujourd’hui même, cela ne doit pas nous empêcher de retrousser nos manches pour préparer sa venue[i].

Le travail est nécessaire à l’avènement du Royaume de Dieu, mais pas suffisant : nous devons aussi témoigner de notre Foi. Un homme ne devient pas Roi sans que son accession sur le trône ait été annoncée à ses concitoyens. De même, le Christ, dont nous célébrerons la Royauté dimanche prochain, doit être annoncé à tous les hommes[ii].

Peut-être l’annonce explicite du Christ nous fait-elle peur : d’abord, elle risque de provoquer l’inimitié de tous ceux que l’évangile gêne d’une manière ou d’une autre. Les apôtres ont été les premiers à en faire l’expérience, comme Jésus le leur avait annoncé : « on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom ». Mais même si nous sommes courageux, une autre pensée peut nous arrêter : la conscience de notre ignorance. Que répondrons-nous à tous ceux qui nous interrogeront sur notre Foi ? Il y a tant de points obscurs pour nous-mêmes… Alors, que faire ? D’abord nous former, encore et toujours, pour que notre Foi soit nourrie, demeure vivante et grandisse. Ensuite, ne pas avoir peur de reconnaître nos faiblesses, au lieu de dire des choses fausses. Enfin, et surtout, faire confiance à l’Esprit Saint : « mettez-vous dans la tête », nous déclare le Christ, « que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction ». Prenons exemple sur les apôtres : ils n’étaient ni des héros – leur fuite le soir du jeudi saint le prouve – ni des savants – les pharisiens les méprisaient même comme des gens « quelconques et sans instruction » (Ac 4,13). Cependant, ils devinrent tous martyrs, témoignant jusqu’à la mort de leur amour pour le Christ.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous rappelle aujourd’hui que nos vies, comme le monde lui-même, sont fragiles. En même temps, il nous assure de sa présence continuelle à nos côtés, avec son Esprit. Puisque le temps nous est compté, il nous faut en user du mieux possible, à la fois en travaillant à l’avènement du règne de Dieu, et en témoignant du Christ et de son Evangile. Aussi bien pour le travail que pour le témoignage, nous sommes appelés à la confiance et à la persévérance. Le Seigneur nous a prévenus que nous serions confrontés aux épreuves et aux tentations, c’est pourquoi nous lui demandons dans le Notre Père : « ne nous soumets pas à la tentation », une parole qui sera remplacée au début de l’Avent 2016 par une autre traduction, meilleure : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Certes, les chrétiens de France n’ont pas à redouter les mêmes persécutions que celles des apôtres. Cependant, n’oublions pas deux choses : d’abord, beaucoup de chrétiens dans le monde subissent des persécutions, quasiment partout en Orient et dans quelques autres pays. Ensuite, nous devons nous-mêmes lutter pour que notre société ne se déchristianise pas davantage avec des lois injustes et avec des modes de vies mortifères. Cette semaine, travaillons pour l’avènement du Royaume de Dieu, notamment en priant pour nos frères chrétiens qui souffrent, et témoignons du Christ, notre Sauveur.

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[i] De quelle manière pouvons-nous préparer la venue du Christ ? Tout d’abord, à travers notre devoir d’état. Que nous soyons écoliers, étudiants ou travailleurs professionnels, nous pouvons accomplir notre devoir d’état de manière à faire progresser le Royaume. Les efforts que je déploie à l’école me permettent de mieux comprendre le monde que j’aurai à transformer. Les efforts que je déploie à la fac ou en grande école me seront utiles dans ma future activité professionnelle. Les efforts que je déploie dans mon métier me permettent d’offrir un bon produit ou un bon service aux autres. Que je sois médecin ou vendeur de vêtements, aucun métier n’est inutile et chacun peut contribuer à l’amélioration de la société.

En plus de son devoir d’état, tout chrétien peut aussi travailler à l’avènement du Royaume de Dieu dans l’Eglise, dont c’est le but premier. Que ce soit par des services réguliers ou ponctuels, chacun peut y apporter sa contribution. Et si une personne est trop occupée ou trop âgée pour accomplir une mission visible, elle peut au moins prier pour ceux qui œuvrent sur le terrain. C’est pourquoi tous les grands ordres religieux ont à la fois une branche apostolique et une branche contemplative.

[ii] Comment pouvons-nous témoigner du Christ ? De deux manières. Tout d’abord par notre manière d’être. Si nous sommes vraiment habités par l’Esprit du Seigneur, notre vie en portera la marque. Comme l’écrivit saint Paul aux Galates, « voici ce que produit l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23). Si nous produisons ces fruits, nous témoignerons du Christ parce qu’il transparaîtra à travers nous.

Mais il y a une seconde manière de témoigner de lui : par la Parole…

10 novembre 2013 : 32ème dimanche du TO (Luc 20, 27-37)

Des sadducéens - ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de résurrection - vinrent trouver Jésus, et ils l'interrogèrent : "Maître, Moïse nous a donné cette loi : Si un homme a un frère marié mais qui meurt sans enfant, qu'il épouse la veuve pour donner une descendance à son frère. Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d'enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme, de qui sera-t-elle l'épouse, puisque les sept l'ont eue pour femme ?"

Jésus répond : "Les enfants de ce monde se marient. Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection d'entre les morts ne se marient pas, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection.

Quant à dire que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur : 'le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob'. Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ; tous vivent en effet pour lui."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I "Des sadducéens - ceux qui prétendent qu’il n’y a pas de résurrection - vinrent trouver Jésus et l’interrogèrent"
    a- La question de la mort est la plus redoutable posée à l’homme
    b- D’une manière ou d’une autre, chacun cherche une voie de "survie"
    c- Et toi, Maître, que dis tu ?
II "Ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir…"
    a- Jésus établit la distinction entre ce monde et le monde à venir
    b- Jésus établit le caractère personnel du passage de ce monde au monde à venir
    c- Jésus établit que ce passage est le lieu du déploiement de la liberté de chacun
III "Ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection"
    a- La vie éternelle est radicalement hors de nos prises et de nos raisonnements
    b- La vie éternelle est déjà commencée, ici et maintenant
    c- En une fulgurance lumineuse l’équivalence est posée entre "être fils de Dieu" et "être héritier de la Résurrection"
A la suite du Christ et de sa Pâques, c’est l’entrée dans l’intimité même du Père qui est offerte aux enfants de ce monde. Oui ce Père est le Dieu des vivants, qui nous aime au-delà de toute frontières et limites, en un parfait présent qui n’aura pas de fin.
Homélie pour le dimanche 10 novembre 2013 - P. A. Duban

Frères et sœurs, croyez-vous à la résurrection des morts ? Si oui, en quoi cela transforme-t-il votre vie ? Aucune de ces deux questions, plus que jamais d’actualité alors que nous venons de célébrer la Toussaint et de prier pour les défunts, n’est évidente. Il n’est pas donné à tous, ni de croire à la résurrection, ni d’en vivre. Déjà au temps de Jésus, les Saducéens, au contraire des Pharisiens, n’y croyaient pas. Aujourd’hui encore, non seulement les athées et les agnostiques mais aussi certains chrétiens croyants la refusent. Pour beaucoup de nos contemporains, la vie s’arrête au moment de la mort. Pour d’autres, elle se poursuit sous une autre forme, dans ce monde-ci avec la réincarnation de l’âme dans une autre enveloppe charnelle, ou dans un autre monde avec la fusion de l’âme dans le Grand Tout. Les musulmans croient à la résurrection, lui donnant le sens d’une jouissance éternelle des plaisirs de cette vie, ou d’un châtiment éternel. Pour nous, la résurrection sera le commencement d’une vie nouvelle, dans laquelle nous serons semblables aux anges, dans des corps glorifiés. Qu’est-ce qui prouve que nous ayons raison ? Rien. Nous n’avons aucune preuve scientifique de la résurrection, mais seulement des signes. Ces signes sont présents dans les deux « livres » où Dieu nous parle, celui de la Création, et celui des Ecritures. Dans un premier temps, nous verrons donc les signes que la Création nous offre. Puis, nous étudierons la Révélation des Ecritures. Enfin, nous nous demanderons ce que la résurrection peut changer dans nos vies.

  1. Pour commencer, observons la Création. Elle est la première à nous donner des signes de la résurrection. La nuit peut parfois paraître longue, mais elle est toujours suivie du jour. L’hiver peut parfois paraître long, mais il est toujours suivi du printemps. Le grain de blé tombé en terre peut paraître mort, mais il donne un jour beaucoup de grains. La chenille qui s’enferme dans son cocon peut sembler anéantie, mais elle donne bientôt naissance à un splendide papillon. A chaque fois, une certaine fin ou « mort » est nécessaire à la naissance de quelque chose de plus beau.

Ce qui est manifeste dans la Création l’est aussi chez l’être humain. L’embryon dans le sein de sa mère peut craindre de mourir en sortant de l’utérus, le seul monde qu’il connaît, mais sa naissance lui donne d’accéder à un monde plus grand et plus beau. Certes, il doit passer d’un monde clos, où il se sent protégé et nourri sans effort, à un monde ouvert, où il devra lutter pour vivre. Sa première respiration à l’air libre, d’après les spécialistes, est très douloureuse. Si on posait la question à un embryon de quelques mois : « Veux-tu naître, sachant tout ce qui t’attend ? », peut-être répondrait-il : « Je préfère rester au chaud là où je suis ». Il connaîtrait alors moins de souffrance, mais aussi moins de découvertes, moins de liberté, moins de vie. Il doit accepter de mourir à sa vie d’embryon pour naître à la vie dans la société.

  1. Après avoir observé la Création, tournons-nous vers la Révélation. Au début de leur histoire, les Juifs croient que les morts descendent au shéol, un lieu coupé de Dieu où ils retournent à la poussière, sans aucune idée de jugement et de bonheur ou malheur éternels. Dieu exerce son jugement sur cette terre, en récompensant les justes et en punissant les impies. Cependant, au fur et à mesure que les épreuves font mûrir le peuple Juif et que la Révélation progresse, il apparaît que Dieu exercera son jugement ultime après la mort seulement. Au moment de l’exil notamment, les prophètes Isaïe et Ezéchiel déclarent que le shéol sera un lieu de souffrance pour les injustes. Puis, lors d’une nouvelle grande épreuve pour le peuple Juif, la persécution du roi séleucide Antiochus IV en 168 av. JC, certains vont plus loin et affirment que les hommes ressusciteront. Le prophète Daniel écrit ainsi que « beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s'éveilleront : les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. » (Dn 12, 2)

C’est à cette époque que se situe l’épisode relaté dans la première lecture. Sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. A coups de fouet et de nerf de bœuf, le roi Antiochus voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. Mais les sept frères firent preuve d’un courage héroïque, parce qu’ils croyaient en la résurrection. Comment ne pas admirer leur courage et être stupéfaits en entendant leurs paroles, celles du troisième par exemple : « C'est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de sa Loi je les méprise, et c'est par lui que j'espère les retrouver. »

Ainsi, l’Ancien Testament lui-même nous invite déjà à croire à la résurrection. Les rabbins du temps de Jésus – donc du côté des Pharisiens - prétendaient que chaque verset des Ecritures en parle, et que seul celui qui manque de foi n’est pas capable de le comprendre. Cependant, dans l’évangile que nous venons d’entendre, Jésus complète la Révélation sur la résurrection. Pourquoi les sadducéens n’y croient-ils pas ? Parce qu’ils en ont une conception trop « terre à terre », c’est le cas de le dire, comme si la vie après la mort était en continuité parfaite avec celle que nous connaissons ici-bas. Par ailleurs, ils raisonnent d’une manière uniquement légaliste, en se basant sur la Loi de Moïse, et plus précisément sur la loi du lévirat. Certes, celle-ci était bonne, puisqu’elle permettait à la fois à un défunt de « survivre » par sa descendance, et à une femme de ne pas demeurer veuve, et donc sans moyens de subsistance. Mais Jésus élargit leurs horizons, aussi bien dans le passé en rappelant un évènement qui eut lieu avant le don de la Loi, dans le futur, en levant le voile sur la condition des ressuscités, et enfin dans le présent, en leur déclarant que la résurrection a des implications pour notre existence aujourd’hui.

L’évènement passé est la rencontre de Dieu et de Moïse au buisson ardent (évènement relaté dans l’Exode, l’un des 5 livres que les Saducéens considèrent comme révélés). En se révélant comme « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » (Ex 3,15), le Seigneur rappelle les alliances qu’Il a conclues avec chacun d’entre eux. Or, lorsque Dieu s’engage, Il le fait non pour un temps, mais pour l’éternité, puisqu’il est Lui-même éternel. C’est le propre de l’amour de s’inscrire dans cette dimension d’éternité. « L’amour est fort comme la Mort » (Ct 8, 6). Si le Seigneur s’est engagé envers Abraham, Isaac et Jacob, Lui qui est fidèle n’a pas pu les abandonner ensuite à la mort.

Le futur, Jésus l’évoque en décrivant la condition des ressuscités : « ils sont semblables aux anges » (Lc 20,36), ce qui confirme non seulement qu’ils sont éternels, mais qui signifie aussi qu’ils ne se reproduisent plus. Bien-sûr, le lien entre les époux de la terre demeurera, mais ce sera le lien de l’amour. Dans un couple, c’est d’ailleurs ce lien qui est central, la sexualité n’étant qu’une expression, magnifique certes, mais « seconde » par rapport à ce lien. Un couple ne peut pas avoir des relations sexuelles 24h/24, mais il peut s’aimer 24h/24.

Jésus n’évoque pas seulement le passé et le futur, mais aussi le présent. La résurrection nous concerne dès aujourd’hui. Pourquoi ? Parce qu’il faut nous y préparer : Jésus parle de « ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection d'entre les morts ». Il signifie ainsi qu’au jour de notre mort, nous devrons passer en jugement, et que la résurrection bienheureuse ne sera pas un dû, mais un don, que Dieu accordera à ceux et celles qui s’en seront montrés dignes. Comment en être dignes ? Jésus le dit également : « ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection. » Autrement dit, les héritiers de la résurrection sont ceux qui vivent à la manière des fils de Dieu, c’est-à-dire à la manière du Christ. Et il ajoute ensuite : le Seigneur « n'est pas le Dieu des morts mais des vivants ; tous vivent en effet pour lui », qu’on devrait plutôt traduire par « tous vivent en effet par lui ». Ceux qui ressusciteront pour une vie bienheureuse sont ceux qui vivent par Dieu, c’est-à-dire qui acceptent eux-mêmes de s’engager vis-à-vis de Dieu, comme Il s’est engagé vis-à-vis de nous, qui acceptent de se livrer à Lui…

  1. Ainsi, la Création et la Révélation nous donnent, non des preuves, mais de multiples signes de la résurrection. Alors, y croyons-nous vraiment nous-mêmes ? Et surtout, qu’est-ce que cela change dans nos vies ? « Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement », alors, comme l’écrit saint Paul aux Corinthiens, « nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes » (1 Co 15, 19). En effet, « s'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ, lui non plus, n'est pas ressuscité » et « si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi ne mène à rien, nous ne sommes pas libérés de nos péchés ; et puis, ceux qui sont morts dans le Christ sont perdus » (1 Co 15, 13.17-18).

Mais parce que le Christ est ressuscité et que nous ressusciterons aussi, nous pouvons en tirer deux conséquences. La première, qui concerne notre avenir, c’est que nous retrouverons un jour tous ceux qui nous ont quittés, que nous avons célébrés et pour qui nous avons prié les 1er et 2 novembre. Cette Espérance nous permet de surmonter la tristesse des séparations et particulièrement celle de la mort. La deuxième conséquence de la résurrection, c’est que nous n’avons plus à craindre notre propre mort : « le Christ a rendus libres ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d'esclaves » (He 2,15). Puisque nous ne craignons plus la mort, nous ne craignons plus non plus tout ce qui y conduit, en particulier la maladie et la vieillesse qui semblent nous anéantir, et dont la triple découverte avait transformé toute la vie du prince Siddhârta, le futur Bouddha. C’est forts de cette confiance que tous les martyrs chrétiens ont fait preuve d’un courage héroïque et ont donné leur vie. Si leur sang est devenu « semence de chrétiens » (Tertullien), c’est bien parce qu’il fut bien plus précieux qu’aucune preuve scientifique de la résurrection.

Ainsi, frères et sœurs, les deux « livres » de la Création et de la Révélation nous donnent de multiples signes pour affermir notre foi en la résurrection des morts. Cette foi ne doit pas rester stérile, elle doit nous libérer de nos peurs et intensifier l’amour que nous avons les uns pour les autres. Puisque le Christ a vaincu la mort, aucun mal – ni la vieillesse, ni la maladie, ni la mort elle-même - ne peut plus nous anéantir. Puisque nous ressusciterons tous, les relations que nous créons aujourd’hui entre nous préparent notre éternité. Un jour, nous nous retrouverons tous autour du Christ et de son Père, avec Abraham, Isaac, Jacob et tous ceux qui les auront rejoints dans le Royaume. Cette semaine, que nous l’ayons déjà fait ou non la semaine dernière, prenons le temps de prier avec et pour les défunts que nous avons connus et aimés. Eux-mêmes prieront pour nous, et nous aideront à nous préparer à notre propre mort et à notre propre résurrection. AMEN.

3 novembre : 31ème dimanche du TO (Luc 19, 1-10)

Jésus traversait la ville de Jéricho. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d'impôts, et c'était quelqu'un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il n'y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là.

Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l'interpella : "Zachée, descends vite : aujourd'hui il faut que j'aille demeurer dans ta maison." Vite, il descendit, et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : "Il est allé loger chez un pécheur."

Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur : "Voilà, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus." Alors Jésus dit à son sujet : "Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham. En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I Jésus vient à la rencontre de chacun
    a- Zachée, symbole du pécheur public, capable du pire
    b- Zachée, avide de voir qui était Jésus, aspirant au meilleur
    c- Zachée, empêché par la foule de voir Jésus
II Jésus s’offre pour le salut de chacun
    a- C’est le regard de Jésus qui appelle Zachée
    b- C’est la parole de Jésus qui sollicite l’hospitalité pour se donner sans blesser
    c- C’est l’accueil de Jésus qui apporte le salut – Eucharistie / "il faut – vite"
III La conversion et le salut, fruit de la rencontre de chacun avec Jésus
    a- La joie, signe de la rencontre avec Jésus Sauveur
    b- La liberté, signe de la rencontre avec Jésus libérateur
    c- La générosité du don, signe de la rencontre avec Jésus le prodigue
+ Importance décisive d’une authentique rencontre avec le Christ
+ Jésus ne "rémunère" pas les mérites, il les suscite !
+ "Mon fils que voilà était perdu, il est retrouvé ; il était mort, et le voilà vivant !"

20 octobre 2013 : 29ème dimanche du T.O. (Luc 18, 1-8)

Jésus dit une parabole pour montrer à ses disciples qu'il faut toujours prier sans se décourager : "Il y avait dans une ville un juge qui ne respectait pas Dieu et se moquait des hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : 'Rends-moi justice contre mon adversaire.'

Longtemps il refusa ; puis il se dit : 'Je ne respecte pas Dieu, et je me moque des hommes, mais cette femme commence à m'ennuyer : je vais lui rendre justice pour qu'elle ne vienne plus sans cesse me casser la tête.'" Le Seigneur ajouta : "Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice ! Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu'il les fait attendre ? Je vous le déclare : sans tarder, il leur fera justice. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ?"

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I La prière : accueillir la présence du Seigneur en ma vie
    a- se rendre présent à soi-même, au Seigneur et au monde
    b- offrir mon temps, c’est-à-dire moi-même, c’est-à-dire le don de Dieu
    c- m’ouvrir à un dialogue libre et confiant
II La prière : accueillir la parole du Seigneur en ma vie
    a- écouter la parole du Seigneur en méditant l’Ecriture
    b- écouter la parole du Seigneur en la laissant résonner dans mon coeur
    c- écouter la parole du Seigneur en aimant ce monde
III La prière : accueillir la volonté du Seigneur en ma vie
    a- engager ma volonté : combat qui s’appuie sur une ferme décision
    b- demander dans un dialogue confiant "que ta volonté soit faite"
    c- discerner et accueillir la volonté du Seigneur – s’ajuster sur le juste
+ s’accorder avec Dieu comme l’orchestre s’accorde sur le hautbois
+ entrer dans le regard de Dieu sur le monde.
+ sans prière nos vies ne sont qu’agitations extérieures, avec le Seigneur elles déploient leur pleine fécondité pour aujourd’hui et pour toujours.

« Il faut toujours prier sans se décourager » - Homélie de P. A. Duban

Frères et sœurs, avez-vous la Foi ? Croyez-vous vraiment dans les paroles du Christ ? Croyons-nous vraiment que Dieu exauce toujours les prières ? Le Christ vient de nous demander lui-même : « le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » S’il a posé cette question, c’est parce qu’il sait très bien que la parole qu’il a prononcée juste avant n’est pas facile à recevoir, et exige la foi : « Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu'il les fait attendre ? Je vous le déclare : sans tarder, il leur fera justice ». Cette parole ne contredit-elle pas notre expérience ? Bien des fois, nous semble-t-il, Dieu ne nous a pas exaucés. Nous avions prié pour la guérison d’untel, et il est mort de sa maladie. Nous avions prié pour être délivrés nous-mêmes de telle épreuve, et elle n’a pas disparu… Comment comprendre cet apparent silence de Dieu ? Dans un premier temps, nous verrons pourquoi il arrive que Dieu ne nous exauce pas. Ensuite, nous verrons les différentes manières de le prier pour exaucer son propre désir d’entrer en cœur à cœur avec nous.

Pour commencer, pourquoi le Seigneur ne nous exauce-t-il pas toujours ? Pour plusieurs raisons : d’abord, il nous arrive de demander des choses qui sont mauvaises. Si je demande à Dieu de me venger de mon adversaire, cela va clairement contre l’évangile. Ensuite, il m’arrive de demander des choses bonnes, mais Dieu a dans le cœur des choses meilleures encore. Parfois aussi, je demande au Seigneur de me délivrer de telle ou telle épreuve, mais Lui sait qu’elle n’est pas au-dessus de mes forces et qu’elle pourra me fortifier et me transformer. En tout état de cause, l’évangile ne dit pas que Dieu nous exaucera toujours, mais qu’Il « nous fera justice », c’est-à-dire qu’Il nous donnera ce qui est juste. Padre Pio avait appris de sa mère que l’œuvre de Dieu est comme le canevas d’une tapisserie qui ne paraît pas belle parce que l’on la regarde par-dessous, donc à l’envers, mais qu’on admirera lorsque l’on pourra la contempler par-dessus. Cela peut signifier dans le ciel, mais aussi sur la terre, lorsque le recul du temps nous permet de voir les choses autrement.

Par ailleurs, il arrive que nous soyons tout simplement trop pressés. Nous voudrions que Dieu nous exauce de manière immédiate, alors que Lui nous fait patienter. « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. » (2 P 3,8) Il sait qu’un désir éprouvé par l’attente grandit, et que son assouvissement retardé sera source d’un plus grand bonheur. Aussi, lorsque Jésus déclare que Dieu fait justice « sans tarder » à ses élus, cela signifie qu’il entend nos prières au moment même où nous les exprimons et que, s’il nous fait attendre, ce n’est pas parce qu’Il se moque de nous comme le juge de la parabole, mais parce qu’Il attend lui-même le moment le plus opportun pour nous exaucer.

Une dernière raison qui explique que Dieu ne nous exauce pas toujours, c’est qu’il nous arrive de manquer de foi et de charité. Nous demandons une chose sans vraiment y croire et sans vraiment la désirer, poussés par l’habitude ou la peur d’une mauvaise conscience. « Notre Père, qui es aux Cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite… » Le désirons-nous vraiment ? Sommes-nous prêts à dire comme Jésus à Gethsémani: « Père, non pas ma volonté, mais la tienne » ? Consciemment ou inconsciemment, nous savons que la prière nous engage à nous convertir. Je ne peux pas prier pour la guérison d’un malade sans prendre le temps de l’appeler ou de le visiter. Je ne peux pas prier pour ma propre sanctification sans prendre aussi les moyens concrets pour le devenir, comme le service des autres, le recours aux sacrements, etc.

Après avoir vu pourquoi Dieu ne nous exauce pas toujours à la manière que nous attendions, voyons comment nous pouvons le prier le mieux possible. Certes, chacun est libre de prier à sa manière, sachant que la prière est avant tout un cœur à cœur amoureux avec Dieu, qui peut se faire avec ou sans paroles. Cependant, l’Eglise – dans sa sagesse et son expérience de mère – nous propose plusieurs manières de prier qui ont porté beaucoup de fruit depuis 2000 ans. La première est l’action de grâce, que nous avons déjà évoquée dimanche dernier. Elle est à la fois une des formes de prière et aussi la tonalité de toutes les autres, car elle doit imprégner notre cœur lorsque nous nous tournons vers Dieu.

Une seconde forme de prière est la demande. Nous pouvons demander pour les autres – c’est ce qui s’appelle l’intercession – ou pour nous-mêmes. Il n’est pas égoïste de demander pour soi-même, si ce que l’on demande peut aussi être bénéfique aux autres. La prière que Jésus lui-même nous a enseignée est composée de 7 demandes. Dans le livre de l’Exode (1ère lect.), on voit la puissance de l’intercession de Moïse durant le combat d’Israël contre Amalec, qui symbolise les forces du mal. « Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort ». Israël n’a pu remporter la victoire que grâce à l’intercession de Moïse, lui-même soutenu par ses compagnons Aaaron et Hour. Et il a fallu aussi que Josué (=Jésus) mène le combat. Dans le combat contre le mal, qui exige à la fois la prière et l’action, nous sommes tous solidaires les uns des autres, c’est ce qu’on appelle la communion des saints. Ce combat exige de la persévérance. C’est jusqu’au coucher du soleil que les mains de Moïse demeurèrent levées. Au sens fort de l’expression, le Seigneur nous appelle donc à ne jamais « baisser les bras ».

Une troisième forme de prière est l’écoute de Dieu. Lui nous écoute bien, mais la réciproque est-elle vraie ? Cette écoute peut se faire, dans le silence de notre cœur, à tout moment de la journée, mais elle se fait de manière privilégiée avec l’Ecriture. Les moines passent chaque jour un long temps à la lire paisiblement et amoureusement, c’est ce qu’on appelle la lectio divina. Pourquoi donner tant d’importance à des écrits qui datent de plusieurs milliers d’années ? Saint Paul nous répond en s’adressant à Timothée : « les textes sacrés ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, celle qui conduit au salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Tous les textes de l'Écriture sont inspirés par Dieu ; celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l'homme de Dieu sera bien armé, il sera pourvu de tout ce qu'il faut pour faire un bon travail » (2ème lect.). Combien de temps, frères et sœurs, passons-nous à lire l’Ecriture chaque jour ?

Pour finir, après avoir permis de dire au Seigneur « merci », « s’il te plaît » et « je t’écoute », la prière est aussi et essentiellement l’occasion de lui dire « je t’aime ». Après avoir remercié, demandé, écouté, je peux rester dans le silence de l’adoration avec ces simples mots.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite à prier sans nous décourager. S’Il ne nous exauce pas toujours, c’est parce que nous prions parfois avec un manque de discernement, ou de patience, ou même de charité et de foi. Alors, comme l’orchestre s’accorde sur le hautbois, accordons-nous sur le Seigneur… « Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre?» Cette expression de « Fils de l’homme », que Jésus aime employer pour se décrire, symbolise la victoire de Dieu sur les forces du mal (cf Dn 7). Cette semaine, prenons du temps pour prier, à l’aide de l’Ecriture, qui fortifiera notre Foi et la rendra plus persévérante. A travers nos actions de grâce, nos demandes et notre écoute, nous pourrons entrer en cœur à cœur avec Dieu pour Lui demander de nous faire justice, et nous pourrons lui dire : « Je t’aime ».


13 octobre 2013 : 28ème dimanche du T.O. (Luc 17, 11-19)

Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance et lui crièrent : "Jésus, maître, prends pitié de nous." En les voyant, Jésus leur dit : "Allez vous montrer aux prêtres."

En cours de route, ils furent purifiés. L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c'était un Samaritain. Alors Jésus demanda : "Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ; il n'y a que cet étranger !" Jésus lui dit : "Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Dix lépreux qui comme nous assistent à l’Eucharistie
a- chacun de nous ressemblons à ces dix lépreux – "Seigneur prends pitié"
b- chacun de nous recevons le don de la Parole de Dieu – parole de Vie
c- chacun de nous recevons la grâce de la guérison et du Salut
II Neuf hommes qui en restent aux signes extérieurs
a- neuf hommes qui en restent à une réalité humaine-corporelle-extérieure
b- neuf hommes qui en restent à la satisfaction d’une demande limitée
c- neuf hommes qui ne réalisent pas le sens spirituel-intérieur du signe
III Un seul revient sur ses pas en glorifiant Dieu
a- sens de l’Eucharistie : "action de grâce" = faire retour à Dieu par toute notre vie
b- sens de l’Eucharistie : "relève-toi et va" = envoi en mission, témoignage
c- sens de l’Eucharistie : "ta foi t’a sauvé" = le salut ne s’accomplit que lorsque la grâce de Dieu a touché et transformé mon coeur, en une dynamique de conversion : un seul retourne concrètement ses pas et sa vie.
Rôle essentiel des sacrements, signes sensibles qui nous renvoient à une réalité spirituelle décisive de conversion du coeur. La grâce de Dieu est déjà offerte en plénitude à tous, elle reste à déployer concrètement par chacun en sa vie pour lui faire porter son fruit.
Réaliser combien "l’action de grâce" est autant "grâce" que "action".

Et les neuf autres, où sont-ils ? - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, un enfant bien élevé, c’est un enfant qui sait dire merci. Et nous-mêmes, savons-nous dire merci ? Il n’est pas si facile de remercier. Il nous est arrivé à tous de faire du bien à une personne, et de ne pas en recevoir de remerciement. Pire, il nous est peut-être arrivé également de voir une personne à qui nous avions fait du bien nous fuir, comme si elle craignait de devoir nous dire merci et de se sentir en dette par rapport à nous. C’est vrai, remercier signifie reconnaître une dette par rapport à l’autre, mais pourquoi en avoir peur ? Cette reconnaissance permet d’entrer dans une relation plus profonde avec l’autre. Aujourd’hui, nous verrons qu’il existe trois sortes de merci. Le premier est purement humain, entre deux personnes. Le deuxième est religieux, entre Dieu et l’homme. Le troisième est spécifiquement chrétien, entre le Seigneur et un disciple du Christ.

Pour commencer, nos parents nous apprennent à dire merci. Remercier est d’abord un acte de justice,  qui consiste à reconnaître le bienfait reçu. Pourquoi est-ce si difficile, alors que cela semble si naturel ? Nietzsche écrit qu’ « une âme délicate est gênée de savoir qu'on lui doit des remerciements, une âme grossière, de savoir qu'elle en doit ». D’abord, remercier demande de l’humilité, car l’orgueil aveugle et voudrait me faire croire que je n’ai pas besoin des autres pour grandir et avancer. En réalité, seul Dieu est parfait, mais nous-mêmes, bien que créés à son image et ressemblance, nous avons tous un long chemin pour parvenir à notre perfection, et c’est ensemble que nous devons le parcourir.

Remercier exige aussi la confiance, car un autre obstacle peut être la peur : si l’autre prend conscience que j’ai une dette envers lui, il risque de me demander de lui rendre service à mon tour.

En réalité, remercier est plus qu’un acte de simple justice : c’est aussi un acte de charité. Il ouvre le cœur, non seulement de celui qui dit merci, mais aussi de celui qui le reçoit. Combien d’amitiés se sont créées grâce à un simple merci, auquel on ne s’attendait pas, ou pas avec une telle intensité ?

Remercier autrui de m’avoir aidé est nécessaire, mais pas suffisant : je dois aussi remercier Dieu. Toutes les grandes religions contiennent ce précepte, car l’homme est beaucoup plus enclin à se tourner vers Dieu pour lui demander quelque chose que pour le remercier. Lorsque je suis en difficulté et que je rencontre l’épreuve, je me tourne spontanément vers Celui qui est Tout-Puissant et qui voudra peut-être m’aider. En tout cas, même si je ne crois pas beaucoup en lui, je n’ai rien à perdre. Lorsque les choses vont bien, en revanche, je suis spontanément tourné vers les réalités de la terre, quitte à en oublier Celui qui me les a données.

Pourtant, cette attitude n’est pas juste. Comme l’écrivait Maître Eckhart, un mystique rhénan du XIVème siècle, « si tu remerciais Dieu pour toutes les joies qu'il te donne, il ne te resterait plus de temps pour te plaindre ». Un bel exemple est celui de Naaman, le Syrien, qui revient en arrière pour remercier celui qui l’a guéri, d’abord le prophète Elisée, puis le Seigneur d’Israël lorsqu’il a compris qu’Il était le véritable auteur du miracle (1ère lect.). Naaman a su rejeter son orgueil, en acceptant d’accomplir non un grand exploit, mais le simple geste de se laver dans le Jourdain comme l’y invitait Elisée puis sa servante. Il a compris ce qu’était la grâce, c’est pourquoi il peut rendre grâce.

Remercier ainsi lorsque Dieu m’a fait du bien, c’est facile, mais comment faire lorsque je suis dans l’épreuve ? La petite Thérèse disait que « tout est grâce ». Même une épreuve peut me permettre de grandir, si je la vis uni au Seigneur. C’est pourquoi saint Paul écrivait à Timothée: « Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous supportons l'épreuve, avec lui nous régnerons » (2ème lect.). Et à la fin de sa lettre, il déborde d’action de grâce, ajoutant : « J'ai échappé à la gueule du lion ; le Seigneur me fera encore échapper à tout ce qu'on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer au ciel, dans son Royaume. A lui la gloire pour les siècles des siècles. » (2 Tm 4, 17-18)

Remercier Dieu est une attitude religieuse profondément bonne, alors qu’est-ce que le fait d’être chrétien y change-t-il ? Eh bien le chrétien est appelé à donner à l’action de grâce une place centrale dans sa vie. Méditons sur l’évangile, avec ces 10 lépreux qui viennent supplier Jésus d’avoir pitié d’eux. Ces hommes étaient non seulement atteints dans leur chair, mais aussi exclus de la société et de la communauté religieuse, car on considérait que leur maladie était la punition de leurs péchés ou de celui de leurs ancêtres. Pourquoi Jésus ne les guérit-il pas directement, comme il l’avait fait plus tôt en touchant un lépreux et en lui disant : « Je le veux, sois purifié » (Lc 5, 13) ? Sans doute pour éprouver leur foi, et pour nous révéler que la foi ne fonctionne pas sur un mode binaire (on l’a ou on ne l’a pas), mais qu’elle comporte des degrés. Les 10 lépreux ont accompli un bel acte de foi en venant jusqu’à Jésus et en lui obéissant ensuite, mais 9 d’entre eux ne sont pas allés jusqu’au bout du chemin de foi, qui doit nous mener jusqu’à une relation d’amour avec le Christ. C’est lui le Grand Prêtre par excellence, c’est lui le nouveau Temple, c’est à lui que nous devons offrir des sacrifices – non d’animaux, mais de louange. Seul le Samaritain est entré dans le culte nouveau, glorifiant Dieu à pleine voix et rendant grâce à Jésus. Alors qu’ils étaient tous restés à distance de lui avant leur guérison, comme la Loi les y obligeait, seul le Samaritain revient sur ses pas (symbole de sa conversion), et se jette ensuite à ses pieds, face contre terre, ayant ainsi aboli la distance qui sépare l’homme de Dieu. Les neuf autres ont été purifiés, mais lui seul a été sauvé. En lui disant « relève-toi » (anastas), Jésus emploie le verbe même qui sera utilisé pour sa résurrection.

Nous-mêmes sommes ramenés à cet évangile à chaque fois que nous participons à l’Eucharistie, qui signifie précisément « action de grâce ». D’abord, avant d’entrer dans l’Eglise par le baptême, nous étions des étrangers, que Dieu a adoptés et naturalisés comme citoyens du ciel. Ensuite, nous sommes des lépreux, touchés par le péché. Après le mot d’accueil du célébrant, nous disons kyrie eleison, Seigneur prends pitié, comme les lépreux de l’évangile. Puis le Christ nous guérit spirituellement par sa Parole et par son Corps. Comment nous répondons-lui ? Par l’indifférence, comme les 9 ingrats de l’évangile, ou par l’action de grâce, comme le Samaritain ? Les quelques secondes de silence après la communion sont précieuses pour rendre grâce au Seigneur, mais elles ne suffisent pas, c’est pourquoi c’est toute notre vie qui doit devenir action de grâce. Nous sommes appelés à devenir des hommes et des femmes eucharistiques. Comment ? D’abord par la prière. Nous pouvons remercier le Seigneur d’avoir suscité dans l’Eglise, depuis une trentaine d’années, des mouvements charismatiques qui ont remis en avant la prière de louange. Mais même si nous n’en sommes pas membres, nous pouvons aussi prendre des temps de louange dans notre prière personnelle. En plus de la prière, toute notre vie peut devenir action de grâce. En particulier, le service peut nous unir à celui qui nous a donné sa vie dans la joie. « Un saint triste est un triste saint », répétait Jean Bosco. Lorsque nous servons nos frères, il ne suffit pas d’accomplir des gestes, nous pouvons y ajouter le sourire et la joie.

Ainsi, frères et sœurs, remercier est un acte à la fois humain, religieux et chrétien. Il est un acte de justice, qui nous ouvre à la reconnaissance d’un bienfait reçu, mais aussi un acte de charité, qui peut développer des liens d’amitié et de fraternité avec ceux qui nous entourent. Rejetant notre orgueil et notre peur, il nous aide à cultiver l’humilité et la confiance. Pour nous chrétiens, il culmine dans l’Eucharistie, source et sommet de notre vie de Foi, et il s’exprime dans la prière et dans le service. Cette semaine, frères et sœurs, vivons en hommes et femmes eucharistiques. Sachons reconnaître tous les bienfaits du Seigneur pour lui en rendre grâce continuellement. Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit, au Dieu qui est, qui était et qui vient, pour les siècles des siècles. AMEN.


6 octobre 2013 : 27ème dimanche du T.O. (Luc 17, 5-10)

Les Apôtres dirent au Seigneur : "Augmente en nous la foi !" Le Seigneur répondit : "La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : 'Déracine-toi et va te planter dans la mer', et il vous obéirait.

"Lequel d'entre vous, quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes, lui dira à son retour des champs : 'Viens vite à table' ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : 'Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive. Ensuite tu pourras manger et boire à ton tour.' Sera-t-il reconnaissant envers ce serviteur d'avoir exécuté ses ordres ?

De même vous aussi, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : 'Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n'avons fait que notre devoir.'"

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - La Foi - la Confiance - le don de la vie
    a- un don gratuit qui vient de Dieu
    b- un don gratuit à recevoir - "humble soumission de l'intelligence"
    c- un don gratuit qui se démultiplie
II - Les oeuvres - La Charité - le déploiement de la vie
    a- un don gratuit qui ne nous donne aucun droit
    b- un don utile accompli par un serviteur inutile
    c- un don gratuit qui se démultiplie
III - Le salut - l'Espérance - le sens de la vie
    a- un don gratuit à la suite du Christ, serviteur de tous
    b- "heureux ceux dont le coeur veille, le Seigneur les servira..."
    c- jamais un dû - toujours un don
Dieu veut nous donner très au-delà de nos pauvres mérites.
Logique divine de la surabondance et du don gratuit.

Seigneur, augmente en nous la Foi !  - Homélie du P. A. Duban

« Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas ! ». Frères et sœurs, ce cri que le prophète Habacuc lance au nom de son peuple, qui souffre des agressions du roi de Babylone (vers 600 av. JC), c’est le cri que lancent tant d’hommes opprimés aujourd’hui encore : en Syrie, en Palestine, en Egypte, mais aussi autour de nous… C’est aussi notre propre cri, parfois, lorsque nous sommes dans l’épreuve. Le Seigneur ne nous interdit pas de pousser ces cris, au contraire : le livre de Job et les psaumes en sont remplis. Même s’Il n’y répond pas toujours immédiatement, soyons sûrs que le Seigneur les entend et y répond d’une manière ou d’une autre. Ici, Il donne au prophète une vision de la libération des opprimés (c’est l’objet du chapitre suivant) et il précise : « Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, à son heure ». Et Il ajoute : « le juste vivra par sa fidélité ». Le Seigneur ne nous abandonne jamais, mais Il éprouve parfois notre fidélité, c’est-à-dire aussi notre foi (les deux mots ont la même racine). Or, si nous sommes lucides, nous nous apercevons que notre foi est bien petite. C’est l’expérience qu’ont fait les apôtres qui, pour la première et dernière fois dans les évangiles, adressent à Jésus une prière comme à Dieu, en l’appelant « Seigneur » : « Augmente en nous la foi ! » La réponse de Jésus est en deux temps : d’abord, il les invite à l’audace, parce que « tout est possible à celui qui croit » (Mc 9,23) et qu’Il est le Maître du monde. Ensuite, il les appelle à l’humilité, parce que nous ne sommes que des serviteurs « quelconques ». Pour illustrer ce double enseignement du Christ, nous prendrons quelques exemples.

« La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : 'Déracine-toi et va te planter dans la mer', et il vous obéirait. » Pour commencer, le Seigneur invite ses apôtres à l’audace. La graine de moutarde est la plus petite des plantes potagères ; pourtant, elle recèle d’un tel potentiel intérieur qu’elle peut devenir un grand arbre. Plus précisément, Jésus évoque un sycomore, dont les rabbins disaient qu’il était l’arbre le plus difficile à déraciner. Pour les juifs, l’arbre symbolise aussi la vie, au contraire de la mer, qui symbolise la mort. Avec cette image, Jésus signifie ainsi que la foi peut faire jaillir la vie au milieu de la mort. Comment ne pas songer à l’arbre de la croix, sur lequel Jésus lui-même montera quelque temps plus tard ? Nous aussi, même avec une foi petite comme un grain de moutarde, une foi qui a peut-être des parts d’ombre et de fragilité, nous pouvons réaliser de grandes choses... ou plutôt Dieu peut les réaliser en nous et par nous.

Le Seigneur appelle ainsi ses apôtres, et donc particulièrement leurs successeurs les évêques, à l’audace. C’est ainsi que Paul écrit à Timothée, qu’il avait ordonné évêque pour diriger l’Eglise d’Ephèse : « Fils bien-aimé, je te rappelle que tu dois réveiller en toi le don de Dieu que tu as reçu quand je t’ai imposé les mains .Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de raison. » (2ème lect.) Tout comme la présomption qui consiste à viser des buts trop grands, la pusillanimité est un péché qui consiste à refuser de faire ce dont on est capable.

Le Seigneur Jésus nous invite à l’audace, mais il sait que cette audace peut se transformer en orgueil. C’est pourquoi il ajoute à l’image de la graine de moutarde une parabole, qui à la fois la conforte, et la complète.

« De même vous aussi, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : 'Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n'avons fait que notre devoir.' » Pour commencer, cette parabole conforte l’image précédente, en nous rappelant que le Seigneur est le Maître de l’univers, sous-entendu le Tout-Puissant en qui nous pouvons avoir confiance. Mais elle la complète en nous invitant à l’humilité, nous qui sommes des serviteurs « quelconques », a/creios en grec, c’est-à-dire « non-nécessaires », au sens où Dieu n’a pas besoin de nous pour faire fonctionner l’univers et pour le sauver. C’est par pure grâce qu’Il nous fait participer à son œuvre de création et de rédemption.

Dans notre mission d’apôtres, si une situation s’améliore grâce à nos efforts ou nos « miracles », nous pourrions considérer que les hommes, et Dieu lui-même, nous doivent une récompense. C’est la tentation du donnant-donnant qui pointait dans les sacrifices, et que les prophètes avaient déjà dénoncée. Pour nous en délivrer, Jésus emploie une comparaison avec la société de son époque. « Quel maître, quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes, lui dira à son retour des champs : 'Viens vite à table' » ? Les esclaves ne pouvaient s’attendre à aucune marque de reconnaissance. Cette image nous choque ? En réalité, nous savons que le Seigneur n’agit pas ainsi avec nous. Lui-même nous a promis de nous récompenser. Souvenons-nous de ses paroles que nous avons entendu il y a quelques semaines : « Heureux ces serviteurs que le maître en arrivant trouvera en train de veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l'un à l'autre, il les servira. » (Lc 12,37)

Pour illustrer cette foi audacieuse et humble que le Seigneur nous invite à désirer, prenons quatre exemples : un biblique, un médiéval, et deux récents. Souvenons-nous d’abord de Moïse. Il aurait pu refuser l’appel du Seigneur au buisson ardent, notamment parce qu’il se sentait incapable de bien parler, mais il l’accepta parce qu’il connaissait la puissance de Dieu. Moïse était un homme très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12,3) mais il savait être audacieux, au point d’aller donner des « ordres » au Pharaon, l’homme le plus puissant de la terre, alors que lui-même n’était qu’un ancien fuyard menacé de mort…

Souvenons-nous ensuite de saint François, que nous avons célébré vendredi. S’il a été audacieux à l’extrême, jusqu’ à renoncer à toute forme de richesse aussi bien pour lui que pour son ordre, c’est parce qu’il était profondément humble, lui qui appelait le Seigneur « mon Dieu et mon Tout » et ses frères les « mineurs », c’est-à-dire les tout-petits.

Enfin, faisons mémoire de deux papes. Jean Vingt-Trois, d’abord, a eu l’audace de convoquer le concile Vatican II parce qu’il était profondément humble. Au début de son pontificat, alors que sa nouvelle charge l’accablait au point de perdre le sommeil, il avait entendu le Seigneur lui demander : « Qui gouverne la barque de l’Eglise : toi ou Moi ? » et il avait retrouvé le sommeil. Quant à Benoît XVI, en renonçant à sa charge, lui qui s’était qualifié dès le premier de son pontificat d’ « humble ouvrier dans la vigne du Seigneur », il a reconnu qu’il était un « serviteur quelconque », qu’un autre pourrait remplacer. Tous ces exemples nous incitent à être audacieux, et à ne pas rejeter trop vite des appels sous prétexte que nous ne nous sentons pas à la hauteur.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur ne nous abandonnera jamais. « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,20) Lorsque nous subissons une épreuve, comme celle du peuple juif au temps d’Habacuc, crions vers Lui pour qu’Il nous délivre. Et si nous doutons parce que la réponse paraît tarder, n’ayons pas peur de crier à nouveau : « Augmente en nous la foi » ! La foi que nous avons reçue est certainement aussi grande qu’une graine de moutarde. Avec elle, nous pourrons demander à Dieu de réaliser l’impossible, avec l’humilité confiante de serviteurs quelconques, et sûrs que le Seigneur nous servira un jour à sa table ! Cette semaine, pourquoi ne pas Lui demander, avec audace et humilité, de réaliser un miracle ?


29 septembre 2013 : 26ème dimanche du T.O. (Lc 16, 1-13)

Jésus disait cette parabole : "Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies. Or le pauvre mourut, et les anges l'emportèrent auprès d'Abraham. Le riche mourut aussi, et on l'enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui.

Alors il cria : "Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise." — "Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation, et toi, c'est ton tour de souffrir. De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous."

Le riche répliqua : "Eh bien ! Père, je te prie d'envoyer Lazare dans la maison de mon père. J'ai cinq frères : qu'il les avertisse pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture !" Abraham lui dit : "Ils ont Moïse et les Prophètes : qu'ils les écoutent ! — Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront." Abraham répondit : "S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus."


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I -  Le riche, le portail et le pauvre
    a- Le riche : auto-contemplation – luxe, apparence, arts, …. fermeture
    b- Le portail : aveuglement – omission : il n’a rien vu, il n’a rien fait
    c- Le pauvre : un autre regard et une autre écoute – ouverture
II - L’absence, le dessèchement et l’éternité
    a- Un lieu où Dieu n’est pas – toute la Bible atteste que l’enfer existe
    b- Un lieu découlant de notre liberté – non pas tragédie mais drame
    c- Un lieu d’éternité – prolongement de notre état sur la terre
III - Révélation, Résurrection et Conversion
    a- "Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent" - tout est déjà donné
    b- "Si quelqu’un de chez les morts vient les trouver…" - miracles ?
    c- "Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : …" - quoi de plus ?
Jean-Paul II, à Sao Polo, le 3 juillet 1980 : "le monde contemporain est comme une version gigantesque de la parabole du riche et de Lazare …"

Une parabole qui dérange - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, aujourd’hui, 2 % de la population détient la moitié de la richesse mondiale, et 20% de la population accapare 80% des richesses. Dans ces conditions, pas étonnant que le pape Jean-Paul II, après une visite dans un bidonville de São Polo, ait déclaré que la société moderne constitue une gigantesque reconstitution de la parabole du riche et de Lazare. Cette parabole est la seule des évangiles où deux des personnages sont nommés. Le premier est Lazare - de l’hébreu El’Azar, qui signifie « Dieu aide ». Contrairement au riche, qui se croit « quelqu’un », il possède aux yeux de Dieu une dignité et un « poids » particuliers. « Amor meus, pondus meus » disait saint Augustin : sur la balance du jugement dernier, seul l’amour que j’aurai donné comptera. Le deuxième protagoniste de cette parabole à être nommé, c’est Abraham, cité 7 fois. Pourquoi joue-t-il un rôle aussi central ? Parce qu’il fut un modèle de générosité. Au chapitre 18 de la Genèse, il accueille un mystérieux voyageur, qui n’est autre que Dieu lui-même, et il le sert avec rapidité et largesse.

Alors, qu’est-ce que le Christ veut nous dire à travers cette parabole ? Pour commencer, nous verrons ce qui peut être reproché au riche. Ensuite, nous réfléchirons sur le rôle que nous-mêmes pouvons jouer dans cette parabole.

Pour commencer, qu’est-ce qui peut être reproché au riche ? A-t-il tué, a-t-il volé, a-t-il commis l’adultère ? Rien de tout cela ne nous est dit. Alors ? Remarquons tout d’abord qu’il n’a pas de nom, contrairement à Lazare ou Abraham: il est seulement défini par rapport à ses richesses. Un premier reproche, c’est qu’il manque de tempérance. L’évangile nous dit qu’il « portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux ». Le Seigneur ne nous interdit pas de profiter de la création, au contraire. « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin » (Gn 2, 16) avait-il dit à Adam. Mais Il nous appelle à la mesure. Du latin temperare: garder la mesure, l’équilibre, la tempérance est précisément la vertu qui nous permet de discipliner nos désirs et nos passions. Elle est l’inverse de l’excès. C’est une des quatre vertus morales, dites vertus cardinales. Faire la fête de temps en temps, oui, la faire tous les jours, non !

Un second reproche qu’on peut faire au riche, plus grave, c’est qu’il s’est enfermé dans sa tour d’ivoire, aveugle et sourd. Aveugle, parce qu’il n’a pas vu le pauvre Lazare qui était couché devant son portail, couvert de plaies... ou plutôt pas voulu le voir, choisissant la politique de l’autruche, car nous constatons à la fin de la parabole qu’il le connaissait : « père, je te prie d'envoyer Lazare… ». Sourd, parce qu’il n’a pas entendu les paroles de la Loi et des prophètes, qui commandent de venir en aide aux plus pauvres. Le prophète Amos, en particulier, a eu des paroles très dures sur les riches qui se complaisaient dans leurs richesses, à une époque où Israël était particulièrement prospère : « Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Jérusalem… Couchés sur des lits d'ivoire, vautrés sur leurs divans… ils ne se tourmentent guère du désastre d'Israël » (1ère lect.).

Lorsque le riche demande à Abraham que Lazare aille avertir ses frères (comme s’il était son serviteur !) pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans le même lieu de torture que lui, Abraham répond : « Ils ont Moïse et les Prophètes : qu'ils les écoutent ! » Le riche sait que cela ne sera pas suffisant pour eux, comme cela n’a pas été suffisant pour lui, c’est pourquoi il implore : « Non, père Abraham, mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront ». En cela, il se trompe, et Abraham le lui déclare clairement : « S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus ». La conversion est une décision du cœur, qu’aucun miracle ne peut entraîner de manière certaine. La preuve, c’est que cette parole renvoie à un évènement qui s’est réellement passé : lorsque Jésus a ressuscité son ami Lazare, les chefs des prêtres, loin de se convertir, ont décidé de le faire mourir. Ce n’est pas un hasard si le riche est décrit au départ comme portant du pourpre et du lin, dans le texte grec, ce que la traduction liturgique a remplacé par des vêtements de luxe : c’étaient les vêtements des grands prêtres. Finalement, si le riche va en enfer, terme qu’on peut associer avec enfermement, c’est justement parce qu’il s’était enfermé dans ses richesses durant sa vie terrestre. Au lieu de se servir de l’Argent trompeur pour se faire de Lazare un ami qui l’aurait accueilli dans les demeures éternelles (cf l’évangile de dimanche dernier, placé quelques versets auparavant), il a plutôt vécu selon la maxime de Sartre : « l’enfer, c’est les autres ». Il a considéré Lazare non comme la vraie richesse, celle d’un frère à aimer, mais comme un danger pour son portefeuilles.

Et nous, frères et sœurs, comment nous situer dans cette parabole ? Tout d’abord, nous pouvons nous mettre à la place de Lazare. Pourquoi ? Parce que nous sommes pauvres. Sans l’aide de Dieu, nous ne pourrions pas vivre. Ainsi, notre pauvreté radicale doit nous tourner davantage vers Dieu. Alors que le péché par excellence, l’orgueil, nous pousse à vivre non seulement pour nous-mêmes (c’est l’égoïsme), mais aussi par nous-mêmes (c’est l’indépendance), l’humilité nous porte à reconnaître que nous ne pouvons rien sans le secours de Dieu.

En second lieu, nous pouvons aussi nous placer dans la peau du riche de l’évangile. Nous avons tous des richesses, même un enfant possède certaines choses, alors qu’en faisons-nous ? Sommes-nous capables de voir les pauvres qui ont besoin de nous ? Ce besoin peut être d’ordre matériel, mais aussi psychologique, spirituel… N’oublions pas que le jour de notre mort, le Christ nous jugera non d’abord en fonction du mal que nous aurons commis ou non, mais sur le bien que nous aurons accompli… ou non ! Dans la parabole du jugement dernier (Mt 25), il est frappant de constater que le Christ ne fait qu’un seul reproche à ceux qu’il place à sa gauche : « ce que vous avez omis de faire à l’un des ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait ». Et n’oublions pas non plus qu’à chaque fois que nous récitons le confiteor, nous déclarons : « j’ai péché en pensées, en paroles, par actions, et par omissions ». Il y a là une gradation, qui manifeste que le péché par omission est plus grave encore que tous les autres.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous exhorte à faire preuve de tempérance et à ne pas nous enfermer comme le riche de l’évangile. Il nous appelle à reconnaître nos pauvretés et nos richesses, pour à la fois nous tourner davantage vers lui et pour être généreux envers notre prochain, à l’image d’Abraham ou encore de saint Vincent de Paul, que nous avons célébré vendredi. La réponse à cet appel divin est parfois difficile, c’est pourquoi il nous faut accepter de combattre, comme Paul exhorte Timothée à le faire : « Continue à bien te battre pour la foi, et tu obtiendras la vie éternelle » (2ème lect.) Cette semaine, prenons chaque soir le temps de faire notre examen de conscience et de réciter un confiteor. En reconnaissant peut-être que nous aurons péché par omission, demandons au Seigneur non seulement de nous pardonner, mais aussi de nous aider à être toujours plus attentifs et généreux envers notre prochain.

22 septembre 2013 : 25ème dimanche du T.O. (Lc 16, 1-13)

Jésus disait à ses disciples : "Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu'il gaspillait ses biens. Il le convoqua et lui dit : 'Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.'

Le gérant pensa : "Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n'ai pas la force. Mendier ? J'aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu'une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m'accueillir.' Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : 'Combien dois-tu à mon maître ? - Cent barils d'huile.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.' Puis il demanda à un autre : 'Et toi, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu, écris quatre-vingts."

Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s'était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

Jésus disait à ses disciples : "Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande. Si vous n'avez pas été dignes de confiance avec l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ?

Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Nous sommes des serviteurs qui doivent des comptes
a- Nous ne sommes que des gérants de nos vies et de nos biens
b- Nous avons une vraie liberté de gestion - "propriété privée = responsabilité"
c- Nous devrons rendre des comptes au terme de nos vies – aujourd’hui !
II - L'argent, idole ou serviteur ? Lieu de vérité
a- L'argent, idole par excellence - "efficacité des fils de ce monde"
b- L'argent, serviteur par excellence - outil au service de l'essentiel
c- L'argent, esclavage ou liberté ? Misère ou pauvreté ?
III - l'argent trompeur et le bien véritable
a- L'argent me transforme - l'argent trompeur rend le gérant trompeur
b- L'argent me révèle - être digne de confiance avec l'argent
c- Quel est mon Dieu ? Quel est mon juge ? Qui m'accueillera...
"Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'argent". Faire un choix, ordonner ses priorités... "Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît", ... et s'ordonnera de lui-même.

Dieu veut que tous les hommes soient sauvés - Homélie du P. A. Duban

Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité » (2ème lect.). Frères et sœurs, cette phrase de saint Paul résume toute l’Ecriture et révèle le cœur du dessein de Dieu. Alors, posons-nous la question : est-ce que nous aussi nous voulons que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité ? Si oui, prenons-nous les moyens pour cela ? Notre société ne nous pousse pas dans ce sens. Elle a érigé un culte à la déesse tolérance, sur l’autel de laquelle on préfère souvent sacrifier la vérité. D’autres sociétés ou communautés ont sombré dans l’excès inverse, et sont devenus des essaims de fanatiques fondamentalistes, avec lesquels la vérité est tout autant sacrifiée. Or, c’est la Vérité qui libère, et toutes les erreurs, qu’elles soient issues du relativisme ou du fondamentalisme, asservissent. C’est pourquoi il est tellement vital, au sens fort du terme, que les chrétiens donnent le meilleur d’eux-mêmes pour que tous les hommes soient sauvés et connaissent pleinement la Vérité. C’est le sens même du projet diocésain « Paroisses en Mission », centré cette année sur l’appel. Comment pouvons-nous collaborer à cette œuvre de salut ? D’abord avec le cœur, par la prière. Ensuite, par l’utilisation de toutes nos facultés, en particulier de notre intelligence. Enfin, par le bon emploi de notre argent et de tous nos biens.

Pour commencer, nous pouvons prier. Jésus prenait régulièrement des temps de prière, parfois pendant des nuits entières. Pas étonnant donc qu’avant d’envoyer ses disciples en mission, il leur dise : « La moisson est abondante, et les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson.» (Mt 9, 37-38) De même, saint Paul était un homme de prière. Celle-ci est tellement au cœur de cet homme d’action infatigable qu’il demande aux thessaloniciens : « Priez sans cesse. » (1 Th 5, 17)

Comment prier ? Saint Paul nous répond dans sa lettre à Timothée : « J'insiste avant tout pour qu'on fasse des prières de demande, d'intercession et d'action de grâce pour tous les hommes » (2ème lecture). Demander pour soi l’Esprit Saint, intercéder pour mes frères dans le besoin, rendre grâce au Seigneur pour tous ses bienfaits, voilà autant de manières de prier. L’essentiel est de le faire avec le désir que ma prière serve au salut de tous les hommes…

Peut-être doutons-nous parfois de l’efficacité de la prière ? Alors souvenons-nous de la petite Thérèse de Lisieux : juste après sa conversion de la nuit de Noël 1886, elle lut dans le journal qu’un assassin, Pranzini, allait être exécuté sans avoir accepté de rencontrer un prêtre pour recevoir les derniers sacrements. Elle décida de prier afin d’obtenir son salut. Le jour suivant son exécution, elle put lire dans le journal, avec une joie immense, que Pranzini, juste avant d’être guillotiné, avait demandé à baiser un crucifix… Elle décida alors d’entrer au Carmel « pour sauver des âmes ».

Prier avec notre cœur est essentiel, mais pas suffisant. Le Seigneur nous appelle à nous servir de toutes nos autres facultés, et en particulier de notre intelligence. Dans l’évangile, le maître fait l’éloge de son gérant, non parce qu’il a été malhonnête, mais parce qu’il a été habile. Selon certains paléontologues, le premier homme était un homo habilis, capable de se servir de ses mains pour fabriquer des outils. L’homme a reçu de son Créateur un cerveau plus développé que celui des animaux, mais il oublie parfois de s’en servir. Einstein lui-même disait que nous ne nous servons que de 10% de nos facultés. Le drame, c’est que ce ne sont pas forcément les chrétiens qui se montrent les plus habiles. Jésus est explicite : « les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière ». Il suffit d’observer notre monde : sur un plan purement technologique, les armes d’aujourd’hui sont de véritables merveilles, fruits du génie humain. Ce qui est vrai dans le domaine militaire l’est aussi dans l’économie : que d’imagination et de créativité déployées pour créer de nouveaux produits et acquérir de nouveaux marchés ! C’est parce qu’il développa l’idée du travail à la chaîne et qu’il donna aux ouvriers un salaire proportionnel au prix de ses voitures qu’Henry Ford parvint à les vendre comme des petits pains.

Et pour que tous les hommes soient sauvés et parviennent pleinement à la connaissance de la vérité, montrons-nous autant d’habileté ? Prenons exemple sur les saints. Eux ont su être à l’écoute de l’Esprit pour créer des chemins nouveaux en vue d’atteindre les cœurs de leurs contemporains. Saint François de Sales, par exemple, avait été chargé par son évêque d’évangéliser le Chablais, une région du diocèse d’Annecy qui était passée du catholicisme au protestantisme. Mais comment faire, sachant que personne ne voulait ou n’osait venir l’écouter lorsqu’il allait sur les places publiques ? François eut l’idée géniale de rédiger et glisser sous les portes des tracts sur lesquels il exposait les points fondamentaux de la foi catholique et répondait aux objections de ses adversaires. En quelques mois, il parvint à convertir les cœurs de la majorité des habitants de la région, qui redevint essentiellement catholique.

En plus de notre cœur avec lequel nous pouvons prier, et de notre intelligence avec laquelle nous pouvons nous montrer habiles, le Seigneur nous a aussi donné de l’argent et d’autres biens matériels. Les employons-nous pour le salut de tous les hommes ? Jésus nous met en garde : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » Autrement dit, l’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Lorsqu’on lui est asservi, on devient comme ces gens du temps d’Amos qui, dans une des périodes les plus prospères de l’histoire d’Israël, écrasaient les pauvres et anéantissaient les humbles du pays (1ère lect.).

Alors, comment en faire un bon serviteur ? Trois choix me sont offerts : le donner, l’investir, ou le dépenser. En donnant mon argent, je peux me faire des amis, qui m’accueilleront un jour dans les demeures éternelles. D’une manière mystérieuse, les pauvres que j’aide ici-bas, sans même les connaître, me reconnaîtront lorsque j’arriverai au ciel. Deuxièmement, je peux aussi investir mon argent. Souvenons-nous de la parabole des talents : tout ce que j’ai reçu, je dois le faire fructifier. Saint Maximilien Kolbe, qui n’avait aucun bien personnel, investit des sommes énormes pour construire une usine et diffuser un journal à la gloire de la Vierge Marie. Enfin, je peux également dépenser une partie de mon argent. N’oublions pas que nous sommes appelés à jouir de la création, comme le Seigneur l’avait dit à Adam : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin » (Gn 2, 16). « Ne sois pas trop sévère pour toi-même » (Si 4, 22), déclare aussi le Siracide. La vertu de tempérance nous donne de jouir de la création sans la détruire, pour pouvoir en rendre grâce au Seigneur et mieux servir notre prochain.

Ainsi, Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité ». Dans ce dessein, Il nous demande notre coopération : par la prière, par notre intelligence, par tous nos biens. Dans le film Des hommes et des dieux, on voit les moines prier, réfléchir ensemble à la meilleure manière d’agir, et offrir généreusement leurs biens – notamment des médicaments – aux pauvres. Cette semaine, prenons des temps de prière pour entrer en cœur à cœur avec Dieu. A travers nos demandes, nos intercessions et nos actions de grâce, Il activera notre intelligence pour nous rendre habiles à évangéliser, et Il nous aidera à discerner comment employer au mieux les biens dont Il nous a rendus les gérants. AMEN.

15 septembre 2013 : 24ème dimanche du T.O. (Lc 15 1-32)

Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux !" Alors Jésus leur dit cette parabole : "Si l'un de vous a cent brebis et en perd une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve ? Quand il l'a retrouvée, tout joyeux, il la prend sur ses épaules, et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins ; il leur dit : 'Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !' Je vous le dis : C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

Ou encore, si une femme a dix pièces d'argent et en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve ? Quand elle l'a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines et leur dit : 'Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé la pièce d'argent que j'avais perdue !' De même, je vous le dis : Il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit."

Jésus dit encore : un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : 'Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.' Et le père fit le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s'embaucher chez un homme du pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il réfléchit : 'Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.' Il partit donc pour aller chez son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : 'Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...' Mais le père dit à ses domestiques : 'Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.' Et ils commencèrent la fête.

Le fils aîné était aux champs. A son retour, quand il fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des domestiques, il demanda ce qui se passait. Celui-ci répondit : 'C'est ton frère qui est de retour. Et ton père a tué le veau gras, parce qu'il a vu revenir son fils en bonne santé.' Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d'entrer. Son père, qui était sorti, le suppliait. Mais il répliqua : 'Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est arrivé après avoir dépensé ton bien avec des filles, tu as fait tuer pour lui le veau gras !' Le père répondit : 'Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !"

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Le Père prodigue et les deux fils perdus
    a - Le Père, à l’origine de tout, du don de la vie à celui de la liberté
    b - Le jeune fils, comme la brebis perdue, à l’extérieur de la maison
    c - Le fils ainé, comme la pièce d’argent perdue, à l’intérieur de la maison
II - Le Père, don d’amour face au déploiement de l’orgueil – les sept péchés capitaux
    a - Le Père donne et pardonne, au-delà de toutes les infidélités
    b - Le jeune fils déploie (1) l’orgueil par (2) la paresse spirituelle, (3) la gourmandise et (4) la luxure
    c - Le fils ainé déploie (1) l’orgueil par (5) l’avarice, (6) l’envie et (7) la colère
III - Le Père donne et pardonne au-delà de tout mal
    a - Aucun des deux fils ne comprends la paternité du Père : ni filiation ni fraternité
    b - "Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie" - être fils c’est être aimé pour aimer – se recevoir d’un Père
    c - "Ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie" - être frère c’est aimer parce que je suis aimé – se comprendre comme être en relation
Le drame du péché ne se comprend que dans le cadre des relations d’un fils avec son Père.
Profiter des biens de Dieu sans le reconnaître comme Père est l’exacte illustration de l’athéisme contemporain. Le grand drame de l’homme est de refuser de reconnaître Dieu comme Père de tendresse et de miséricorde. "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé ..." : du Père au frère, pour la Vie
Mon fils était perdu, et il est retrouvé ! - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, quels fils et quels frères sommes-nous ? Voyons-nous Dieu comme un Père fouettard, ou comme un Père plein de miséricorde ? Voyons-nous nos prochains comme des frères à aimer, ou comme des êtres inférieurs ? Dans l’évangile, les pharisiens et les scribes récriminent contre Jésus parce qu’il fait bon accueil aux pécheurs et il mange avec eux. Eux-mêmes s’éloignent de ces personnes – les collecteurs d’impôts, les prostituées – les méprisant et estimant qu’elles vont les empêcher de mettre la Loi en pratique en les rendant impurs. Le mot « pharisien » signifie précisément « séparé ». Mais le Christ ne craint ni les maladies du corps, ni celles de l’âme. Tout comme il a touché la chair des lépreux et les a guéris physiquement, il veut toucher le cœur des pécheurs et les guérir spirituellement. Lui qui est la Vie, il veut se donner à ceux que le péché a fait mourir. Pour se faire comprendre, Jésus emploie trois paraboles : dans chacune, il s’agit de retrouver ce qui était perdu: une brebis, une drachme, et un fils. Toutes les trois ont le même sens, mais approfondissons la troisième, qui est plus développée. On l’appelle généralement la parabole du fils prodigue, mais on pourrait aussi l’appeler la parabole du Père et de ses deux fils. Chaque personnage y joue en effet un rôle important, que nous allons analyser tout à tour. Les deux fils vont nous permettre de réfléchir sur deux désirs forts de nos contemporains : le désir de la liberté, et celui de la sécurité. Ces désirs sont légitimes, mais ils peuvent être mal éclairés et conduire à des impasses, qui conduisent à la perte de soi-même et au fondamentalisme fanatique. Ensuite, le Père nous donnera de comprendre ce qu’est la Miséricorde divine.

Pour commencer, le fils prodigue nous éclaire sur la nature de la vraie liberté. Pourquoi a-t-il quitté son père ? Ce n’est pas parce qu’il manquait de quelque chose, puisque son père est visiblement riche et généreux. C’est sans doute parce qu’il voulait pouvoir céder librement à tous ses caprices, loin des yeux de son père. C’est ainsi qu’il va gaspiller sa fortune en menant une vie de désordre. C’est la tentation propre des adolescents, qui cherchent à s’émanciper à tout prix de leurs parents, qu’ils voient avant tout comme ceux qui les entravent avec des règles et des interdits. C’est aussi la tentation de nos contemporains par rapport à Dieu et à l’Eglise, qu’ils fuient parce qu’ils les voient avant tout comme des carcans. « Dieu est mort », le slogan de Nietzsche est devenu celui de notre société. Pour beaucoup, la liberté consiste à assouvir les désirs qu’ils ressentent, quels qu’ils soient. En plus de l’orgueil, principe de tous les péchés – qui consiste ici à revendiquer une autonomie par rapport à Dieu - on reconnaît dans ce genre d’attitude trois autres péchés capitaux : la paresse spirituelle, la luxure et la gourmandise.

En réalité, ceux qui agissent ainsi se trompent. La vraie liberté ne consiste pas à assouvir tous mes désirs, mais à discerner ceux qui viennent de Dieu et qui vont me permettre de m’accomplir en même temps que d’accomplir sa volonté. Elle signifie n’être esclave d’aucune passion, et pouvoir ainsi agir selon ma raison éclairée par le Seigneur. Le fils cadet découvre que non seulement il n’est pas plus libre qu’avant, mais même qu’il l’est moins : au lieu de s’accomplir, il s’est déshumanisé, au point de lorgner sur la nourriture donnée aux porcs, l’animal impur par excellence chez les juifs.

Charles de Foucauld, pendant sa jeunesse, a vécu à la manière du fils prodigue. Une fois dans le désert, il a commencé à ressentir la faim, non pas tant physique que spirituelle, qui tenaillait son âme. L’exemple des musulmans a suscité en lui le désir de revenir vers Dieu.

Le fils aîné de la parabole est tombé dans un autre piège que son frère. Lui n’a pas cherché une fausse liberté, mais une fausse sécurité. En restant auprès de son père et en travaillant pour lui, comme pour un patron, il est devenu orgueilleux. Il se croit meilleur que son frère, qu’il considère comme un étranger. Il est jaloux de lui, parce que leur père a fait tuer pour lui le veau gras. Il dit à son père : « Ton fils » que voici, et non « mon frère » et il se met en colère contre à la fois son père et son frère. Ainsi, alors que son frère avait probablement commis trois péchés capitaux – la gourmandise, la luxure et la paresse, il est sûr que lui-même en commet trois autres: l’avarice, la jalousie et la colère. Et comme son frère, il est habité par l’orgueil – qui consiste dans son cas à se croire meilleur que son frère. Son attitude est celle des croyants de notre époque qui se renferment sur leur foi et leur communauté, tombant dans le fanatisme. En réalité, l’obéissance aux commandements de Dieu ne doit pas renfermer l’âme, mais l’ouvrir. « Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger», a dit Jésus (Mt 11,30). Lorsque des croyants vivent leur foi à la manière du fils aîné, qui n’a jamais fait la fête parce qu’il ne l’a pas demandé à son père – qui aurait bien sûr accepté, ils se rendent malheureux et ils font fuir les autres.

Saul de Tarse, avant sa conversion, ressemblait beaucoup au fils aîné. C’est la rencontre avec le Christ ressuscité qui a transformé son cœur. A la fin de sa vie, il pouvait écrire à Timothée : « Je suis plein de reconnaissance pour celui qui me donne la force, Jésus Christ notre Seigneur, car il m'a fait confiance en me chargeant du ministère, moi qui autrefois ne savais que blasphémer, persécuter, insulter. Mais le Christ m'a pardonné : ce que je faisais, c'était par ignorance, car je n'avais pas la foi ; mais la grâce de notre Seigneur a été encore plus forte, avec la foi et l'amour dans le Christ Jésus » (2ème lect.).

Finalement, frères et sœurs, le personnage principal de la parabole est le père lui-même. Lui seul a le cœur large, débordant de miséricorde. Il aime son fils cadet, qu’il laisse partir librement, et dans les bras duquel il court se jeter lors de son retour, sans lui faire la leçon, et ne cherchant pas à savoir s’il est revenu seulement poussé par la faim ou par un désir plus noble. Il aime aussi son fils aîné, à qui il ne fait pas non plus durement la leçon, mais qu’il invite à se réjouir, et à qui il assure : « tout ce qui est à moi est à toi ». Quel bel exemple pour tous les pères ! Rembrandt l’a magnifiquement dépeint, avec une main grosse et virile pour signifier sa force, et une main plus petite et douce pour manifester sa tendresse. En intercédant pour le salut de son peuple qui a péché, Moïse fait preuve de cette même miséricorde (1ère lect.), et c’est au Seigneur que l’auteur sacré prête l’intention de se mettre en colère. Il faudra du temps, jusqu’à l’incarnation de son Fils, pour que Dieu se révèle pleinement… Quant à la maison qui est « vide » de chants et de fête pendant l’absence du fils cadet, elle symbolise l’Eglise, qui souffre de voir ses enfants se perdre…

Ainsi, le Seigneur fait de nous ses fils et ses filles, des frères et des sœurs, et nous invite aujourd’hui à éviter deux écueils : le désir d’une fausse liberté, et le désir d’une fausse sécurité. Notre vraie liberté consiste à choisir les chemins qui vont nous permettre de nous accomplir. Notre vraie sécurité consiste à demeurer auprès de Dieu en accomplissant ses commandements non selon la lettre qui tue, mais selon l’esprit qui vivifie. Pour nous y aider, nous pouvons compter sur notre Père, qui nous aime chacun de manière unique, et qui est toujours prêt à nous pardonner lorsque nous nous égarons. Cette semaine, n’hésitons pas à recevoir le sacrement de réconciliation, par lequel Il veut nous communiquer toute sa miséricorde. En le recevant, nous donnerons beaucoup de joie à tous les habitants du ciel. Ils festoieront tous ensemble en disant de nous : « notre frère était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »

8 septembre 2013 : 23ème dimanche du T.O. (Lc 14, 25-33)

De grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : "Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. Quel est celui d'entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s'asseoir pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout ? Car, s'il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui : 'Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever !' Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s'asseoir pour voir s'il peut, avec dix mille hommes, affronter l'autre qui vient l'attaquer avec vingt mille ? S'il ne le peut pas, il envoie, pendant que l'autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. De même, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Qu'est ce qui est premier dans ma vie ? Vérité
    a - Dieu seul peut nous révéler qui il est, et qui nous sommes
    b - Dieu est plus grand que toutes les réalités créées de ce monde
    c - Dieu commande toutes nos relations avec ce monde
II - Préférer le Christ à toute autre réalité ? Chemin
    a - C'est à partir de ce qui est premier que tout s’ordonne
    b - Transfigurer nos relations humaines dans la lumière de Dieu
    c - Aimer l'autre c'est vouloir le meilleur en Dieu pour lui
III Renoncer pour être comblé ? Vie
    a - Renoncement aux biens qui emprisonnent
    b - Passer du calcul au don, de la raison à l'amour
    c - Démultiplication des liens - non pas tant se dépouiller que s'enrichir
Bilan en ce début d'année : comment s'organise ma vie ? Quel essentiel ? Paroles du Christ non pas exorbitantes mais libératrices. A.R.

Qu’est-ce qui est premier dans nos vies ? - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, qu’est-ce qui est premier dans notre vie ? Quelles vont être nos priorités cette année ? Le Christ nous prévient clairement : « Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » Cette demande de Jésus est tellement exorbitante, qu’elle semble davantage venir d’un fou que d’un sage. Il enfonce ensuite le clou, sans mauvais jeu de mots: « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. » Et il ajoute enfin : « De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Avec le Christ, la sagesse biblique, par laquelle « les hommes ont été sauvés » (1ère lect.), semble perdre la raison. N’est-ce pas d’ailleurs le reproche que la famille même de Jésus lui a fait, un jour où il était tellement accaparé par sa mission qu’il n’avait même pas le temps de manger ? « L'apprenant, elle vint pour se saisir de lui, car ils affirmaient : “Il a perdu la tête.” » (Mc 3,21) Mais par deux images, celles d’un homme qui veut bâtir une tour, et celle d’un roi qui veut partir en guerre, Jésus nous répond que c’est celui qui refuse d’écouter ses paroles qui est véritablement fou. Comme l’écrira saint Paul aux Corinthiens : « ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes. » (1 Co 1,25) Pourquoi l’évangile est-il la vraie sagesse ? Pourquoi devrions-nous préférer le Christ à tous ceux que nous aimons et à nous-mêmes, porter notre croix pour le suivre, et renoncer pour lui à tous nos biens ? C’est ce que nous allons voir maintenant en reprenant chacune des trois demandes de Jésus.

« Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » Aucun être humain ne peut combler ma soif d’absolu. Je peux aimer de tout mon cœur mes parents, mon conjoint, mes enfants, mes frères et sœurs, mais je ne peux pas les adorer. Eux-mêmes ont été créés par Dieu, et sont appelés à retourner à Dieu. Les adorer, les placer sur un piédestal, répondre à tous leurs caprices, ce serait les aimer mal, en leur faisant porter un poids qu’ils sont incapables de porter. Bien les aimer, c’est les aimer à la lumière de Dieu, en les aidant à accomplir leur vocation, ce à quoi le Seigneur les appelle. L’amour peut être étouffant, par exemple lorsque les parents projettent un avenir pour leur enfant qui est leur rêve et non le sien, ou lorsqu’un couple s’enferme sur lui-même en refusant l’ouverture aux autres.

De même que je peux mal aimer mes proches, je peux mal m’aimer moi-même. Le Christ m’appelle à le préférer à ma propre vie, parce qu’il sait mieux que moi ce dont j’ai besoin et ce qui va me faire grandir. Plutôt que de m’enfermer dans mes projets étriqués, il m’appelle à lui faire confiance, même si je ne saisis pas immédiatement le sens et la portée de ses appels. Mère Térésa aimait sa vie de religieuse enseignante. Cependant, elle a préféré le Christ à sa propre vie, acceptant de tout quitter pour partir dans les rues de Calcutta avec sa Foi pour seule richesse et seule sécurité.

« Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

La croix fait peur, et c’est bien naturel. Au départ, elle est un instrument de supplice. Mais n’oublions pas que le Seigneur en a fait le signe de son Amour infini, et qu’il ne nous tente jamais au-delà de nos forces ; avec la tentation, il nous donne le moyen d'en sortir et la force de la supporter (1 Co 10, 13). Lui-même porte nos croix avec nous. Vous connaissez l’histoire du poète brésilien Adémar de Barros. Une nuit, un homme fit un rêve. Il rêva qu'il marchait au bord de la mer en compagnie du Seigneur. Sur le fond du ciel, il voyait se dérouler les scènes de sa vie. Il remarquait, dans chaque scène, deux traces parallèles de pas dans le sable. L'une était la sienne; l'autre celle du Seigneur. À la dernière scène, il se retourna pour voir ces empreintes sur la grève. Il s'aperçut alors qu'à divers moments de sa vie, il n'y avait qu'une trace de pas. Et que ces moments de marche solitaire correspondaient aux heures les plus tristes et les plus sombres de sa vie. Intrigué, il dit à son compagnon: "Seigneur, tu m'as assuré de toujours marcher à mes côtés si j'acceptais de me joindre à Toi. Mais je m'aperçois qu'aux périodes les plus dures de ma vie, il n'y a plus qu'une empreinte dans le sable. Pourquoi m'as-tu abandonné au moment où j'avais le plus besoin de Toi ?"

Le Seigneur se tourne alors vers lui et lui répond: "Mon enfant, mon très cher enfant, tu sais que Je t'aime et que je ne saurais t'abandonner. Il faut que tu comprennes ceci: si tu ne vois qu'une trace de pas aux moments les plus difficiles de ton existence, c'est qu'alors, tout simplement, Je te portais dans mes bras..."

« De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple. »

La troisième exigence du Christ, après le préférer à quiconque et porter ma croix à sa suite, est donc de renoncer à tous mes biens. Là encore, cette demande est libératrice. Comme le dit un proverbe, les biens sont de bons serviteurs, mais de mauvais maîtres. Le jeune homme riche, parce qu’il a refusé de suivre Jésus, s’est éloigné tout triste… Au contraire, les apôtres ont accepté de quitter leurs filets et tous leurs biens, et ils ont mené une vie extraordinairement passionnante.

Dans sa lettre à Philémon, Paul lui demande de renoncer à un bien à la fois précieux et commun à l’époque : son esclave, Onésime, qu’il a enfanté à la vie divine dans sa prison. Il lui demande de le recevoir « non plus comme un esclave, mais, bien mieux qu'un esclave, comme un frère bien-aimé » (2ème lect.).

Ainsi, frères et sœurs, le Christ nous appelle à le préférer à quiconque, à porter notre croix en marchant à sa suite, et à renoncer à tous nos biens. Seuls ceux qui acceptent ces exigences sont vraiment ses disciples. Ceux-là, que peuvent-ils espérer ? Jésus nous répond d’abord qu’ils sont sages : ils pourront construire la tour de leur existence haut vers le Ciel, et ils seront vainqueurs dans le combat spirituel, face aux ennemis autrement plus puissants que sont les démons, le monde et la chair. Et dans un autre évangile, il ajoute : «  personne n'aura quitté, à cause de moi et de l'Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu'il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. » (Mc 10, 29-30). Nous-mêmes, frères et sœurs, voulons-nous être les disciples du Christ ? Cette année, allons-nous vivre de manière médiocre métro boulot dodo, ou allons-nous suivre le Christ pour mener une vie passionnante, avec une multitude de frères à aimer, des croix que le Seigneur portera avec nous, et des  biens avec lesquels nous pourrons bâtir le Royaume?

1 septembre 2013 : 22ème dimanche du T.O. (Lc 14, 1a. 7-14)

Un jour de sabbat, Jésus était entré chez un chef des pharisiens pour y prendre son repas. Remarquant que les invités choisissaient les premières places, il leur dit cette parabole : "Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, car on peut avoir invité quelqu'un de plus important que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendrait te dire : 'Cède-lui ta place', et tu irais, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t'a invité, il te dira : 'Mon ami, avance plus haut', et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui sont à table avec toi. Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé." Jésus disait aussi à celui qui l'avait invité : "Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi t'inviteraient en retour, et la politesse te serait rendue. Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; et tu seras heureux, parce qu'ils n'ont rien à te rendre : cela te sera rendu à la résurrection des justes."


Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - "Ne va pas te mettre à la première place" : orgueil
a - Orgueil : exaltation de l’ego – péché originel – "être comme des dieux"
Perversité du Malin défigurant l’image de Dieu en un potentat rival de l’homme
b - Orgueil : vivre pour soi – ne penser qu’à soi – Dieu est évacué
c - Orgueil : vivre par soi – se prendre pour la source de l’être - autosuffisance
II - "Va te mettre à la dernière place" : humilité
a - Humilité de la créature : réalisme – humus/sol – "Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?"
b - Humilité du créateur : vouloir ressembler à Dieu qui est humble car amour
c - Humilité capable de donner, contre toute démission ou fausse modestie
III - "Quand tu donnes un festin invite des pauvres" : en oeuvre…
a - Renverser la problématique : je ne suis pas puissant mais pauvre
b - Se mettre comme Dieu à aimer sans attendre de retour – libération
c - L’humilité et la charité ont un fruit commun : la joie qui se reçoit
L’humilité est un fruit qui se reçoit : accueillir toutes choses offertes par grâce. Humour commence par humilité et fini comme amour
"L’humilité est aux vertus ce que la chaine est au chapelet : ôtez l’humilité et toutes les vertus disparaissent, enlevez la chaine et tous les grains s’échappent" Curé d’Ars A.R.

 

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