Les homélies

1er juillet : 13ème dimanche du temps ordinaire (Mc. 5, 21-43)

Jésus regagna en barque l'autre rive, et une grande foule s'assembla autour de lui. Il était au bord du lac. Arrive un chef de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds et le supplie instamment : "Ma petite fille est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive." Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu'elle l'écrasait.

Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans... — Elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré — ... cette femme donc, ayant appris ce qu'on disait de Jésus, vint par derrière dans la foule et toucha son vêtement. Car elle se disait : "Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée." À l'instant, l'hémorragie s'arrêta, et elle ressentit dans son corps qu'elle était guérie de son mal. Aussitôt Jésus se rendit compte qu'une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : "Qui a touché mes vêtements ?" Ses disciples lui répondaient : "Tu vois bien la foule qui t'écrase, et tu demandes : 'Qui m'a touché ?'" Mais lui regardait tout autour pour voir celle qui avait fait ce geste. Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Mais Jésus reprit : "Ma fille, ta foi t'a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal."

Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre pour annoncer à celui-ci : "Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ?" Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de la synagogue : "Ne crains pas, crois seulement." Il ne laissa personne l'accompagner, sinon Pierre, Jacques, et Jean son frère. Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l'agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris. Il entre et leur dit : "Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte : elle dort." Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l'enfant, et ceux qui l'accompagnent. Puis il pénètre là où reposait la jeune fille.

Il saisit la main de l'enfant, et lui dit : "Talitha koum" ; ce qui signifie : "Jeune fille, je te le dis, lève-toi" Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher — elle avait douze ans — Ils en furent complètement bouleversés. Mais Jésus leur recommanda avec insistance que personne ne le sache ; puis il leur dit de la faire manger.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Kyrie – "Seigneur, prends pitié"
    a – "Jaïre tomba à ses pieds et le supplie instamment" – force de ma demande ?
    b – "Une femme ayant dépensé tous ses biens" – limites humaines.
    c – Deux évènements imbriqués crescendo, jusqu’à la Résurrection.
II – Sanctus – "Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire"
    a – La question centrale et décisive de la mort – un défaut de la grande horloge ?
    b – Pour un chrétien la mort véritable parce qu’éternelle est l’oeuvre de Satan.
    c – Tout est à comprendre à partir de la Résurrection du Christ.
III – Agnus – "Dis seulement une parole et je serai guéri"
    a – "Qui m’a touché ?" – faire passer d’une magie supersticieuse à une foi qui soit une reconnaissance de la personne de Jésus.
    b – "Il saisit la main de l’enfant" – le contact du corps de Jésus.
    c – "Ma fille, ta foi t’a sauvée" – le salut par la foi.
"Il leur dit de la faire manger" : dans la symbolique baptismale celui qui est passé de la mort à la vie par le baptême est introduit à la table de l’Eucharistie.
La main du Créateur offerte à celle d’Adam. La main re-créatrice du Christ offerte à chacun de nous – extraordinaire puissance de l’Eucharistie remise entre nos mains.

24 juin : Nativité de Saint Jean-Baptiste (Lc 1, 57-66.80)

Quand arriva le moment où Élisabeth devait enfanter, elle mit au monde un fils. Ses voisins et sa famille apprirent que le Seigneur lui avait prodigué sa miséricorde, et ils se réjouissaient avec elle. Le huitième jour, ils vinrent pour la circoncision de l'enfant. Ils voulaient le nommer Zacharie comme son père. Mais sa mère déclara : « Non, il s'appellera Jean. » On lui répondit : « Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! » On demandait par signes au père comment il voulait l'appeler. Il se fit donner une tablette sur laquelle il écrivit : « Son nom est Jean. » Et tout le monde en fut étonné.

À l'instant même, sa bouche s'ouvrit, sa langue se délia : il parlait et il bénissait Dieu. La crainte saisit alors les gens du voisinage, et dans toute la montagne de Judée on racontait tous ces événements. Tous ceux qui les apprenaient en étaient frappés et disaient : « Que sera donc cet enfant ? » En effet, la main du Seigneur était avec lui. L'enfant grandit et son esprit se fortifiait. Il alla vivre au désert jusqu'au jour où il devait être manifesté à Israël.

C’est ma joie, et j’en suis comblé - Homélie du P. A. Duban


Frères et sœurs, sommes-nous de bons prophètes ? Le jour de notre baptême, nous sommes devenus prêtres, prophètes et rois. Le prophète, nabi en hébreu, a deux missions principales : communiquer la joie et exhorter à la conversion. Dans les périodes difficiles, c’est la première mission qui prime ; dans les périodes "faciles", c’est plutôt la seconde. Pour nous aider à devenir de bons prophètes, nous pouvons prendre exemple sur Jean le Baptiste, dont nous célébrons aujourd’hui la naissance. Avec le Christ et la Vierge Marie, il est le seul saint dont nous célébrons la naissance ; son martyr est célébré lui aussi, mais pas de manière solennelle, seulement comme une mémoire le 29 août. Pourquoi ce privilège ? Parce que Jean est, selon le Christ lui-même, "un prophète et même plus qu’un prophète… il est le plus grand parmi les enfants des femmes." (Lc 7, 26.28) Et surtout, il est le Précurseur, celui que Dieu a envoyé pour préparer la route devant lui (Lc 7,27). Cette route, il l’a préparé par sa naissance miraculeuse, par sa mission dans le désert, et par son martyr. Sa ressemblance avec le Christ n’est donc pas seulement physique, parce qu’ils étaient cousins – tous les artistes l’ont bien compris – mais aussi spirituelle. Ce n’est donc pas par hasard que l’ange demande à Zacharie de l’appeler Jean, Johanna, qui signifie "Dieu fait grâce". Certes, comme l’écrira  l’autre Jean - l’évangéliste- "la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ." (Jn 1, 17) Cependant, cette grâce est comme préfigurée dans la vie de Jean. C’est pourquoi, 6 mois avant Noël, c’est en quelque sorte le mystère de l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, que nous célébrons déjà. Voyons comment Jean peut nous enseigner à être de bons prophètes, capables à la fois de communiquer la joie, et d’exhorter à la conversion.

Pour commencer, Jean est le prophète de la joie. Zacharie et Elisabeth, ses parents, souffraient de leur stérilité. Par sa venue au monde, il comble de joie d’abord sa mère, et ensuite son père. La joie d’Elisabeth, qu’on peut imaginer après la conception de son enfant, est redoublée six mois plus tard, lorsque sa cousine Marie vient la visiter: "Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi." (Lc 1, 43‑44) Dés le sein de sa mère, Jean se réjouit à la présence du Sauveur, que l’Esprit Saint lui donne de reconnaître, et son allégresse est communicative. Trois mois et huit jours plus tard, au moment de la circoncision de Jean, c’est au tour de Zacharie d’être comblé de joie. Alors qu’il était devenu muet pour avoir refusé de croire l’ange qui lui annonçait la naissance miraculeuse d’un fils, il se met à parler et à bénir Dieu (cf Lc 1,64). Pendant 9 mois, il a vécu une gestation non pas physique, comme son épouse, mais spirituelle, et il s’est enfanté lui-même, il est devenu homme de foi, capable d’accomplir la volonté de Dieu, même si elle va contre les us et coutumes de son village : "Son nom est Jean." (Lc 1, 63)
La joie que Jean a éprouvée et communiquée au moment de la première visite de Jésus, tous deux encore dans le sein de leurs mères, il l’a goûtée à nouveau au moment de sa seconde visite (à notre connaissance). "L’époux, c’est celui à qui l’épouse appartient ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. C’est ma joie, et j’en suis comblé." (Jn 3, 29) Tout comme il avait reconnu le Sauveur dans un embryon invisible, il a su le reconnaître à nouveau en son cousin de Nazareth, qu’il ne connaissait pas, ou tout au plus de manière charnelle : "Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : “L’homme sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint.”» (Jn 1, 32‑34)

En plus de la joie, Jean est le prophète de la conversion. Ces deux aspects de sa personnalité sont complémentaires : c’est parce qu’il est saint que Jean peut vivre dans la joie. Certes, il a bénéficié d’un privilège presque aussi grand que celui de la Vierge Marie, conçue sans péché. Lui-même, comme nous venons de le voir, a été sanctifié dès le sein de sa mère, au moment de la visite de Marie à Elisabeth. C’est ce que le prophète Isaïe avait annoncé : "J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom." (1ère lect., Is 49, 1) Cependant, ce privilège ne retire rien à son mérite, au contraire. Alors qu’il aurait pu s’enorgueillir du rôle éminent qu’il avait reçu de Dieu, Jean choisit de se retirer progressivement après la venue de l’époux. Alors que ses disciples sont jaloux de la popularité grandissante de Jésus, il répond : "Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue." (Jn 3, 30) Et au lieu de les retenir auprès de lui, il les invite à le quitter pour suivre l’agneau de Dieu (cf Jn 1,35). Le fait qu’à partir de la Saint Jean, les jours commencent à diminuer, alors qu’ils se mettent à augmenter au moment de Noël, est un signe éloquent. Plus tard, lorsqu’il constatera que la mission de Jésus n’apportait pas le jugement final et la destruction du mal qu’il avait espérés, Jean aurait pu se détacher du Sauveur, mais il accueillera sa parole: "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !”" (Mt 11, 4‑6)
Parce qu’il sait que la joie jaillit de la sainteté, Jean appelle ses contemporains à la conversion, comme tous les prophètes : "convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche.» (Mt 3, 2) Ses exhortations peuvent sembler dures, parfois : "Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?" (Mt 3, 7) demande-t-il aux pharisiens et aux sadducéens. Mais cette dureté correspond à celle du cœur de ses interlocuteurs, dont il veut briser la carapace. Plus tard, Jésus aura des mots tout aussi durs vis-à-vis des mêmes personnes…

Ainsi, frères et sœurs, Jean Baptiste n’est pas le personnage triste et dur que certains se représentent. Certes, il était un véritable ascète - du grec askêtês, de askein ("s'exercer") - mais cette ascèse était source de joie et de sainteté. Jean s’exerçait continuellement à rechercher Dieu, et en se passant du superflu qu’on ne peut trouver dans le désert, il trouvait plus facilement l’essentiel. "Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout ce dont vous avez besoin vous sera donné par surcroît" (Mt 6, 33) dira Jésus. Alors, nous aussi, exerçons-nous à rechercher l’essentiel, en particulier durant cet été. Pendant nos vacances, prenons le temps de nous reposer et de nous détendre, mais sans nous laisser guider par nos caprices. Comme Jean,  soyons des prophètes de la conversion et de la joie. Plus nous saurons accueillir le Seigneur dans nos propres vies et préparer nos frères à faire de même, plus notre joie sera profonde et communicative. AMEN.

17 juin : 11ème dimanche du temps ordinaire (Mc 4, 26-34)

Parlant à la foule en paraboles, Jésus disait : "Il en est du règne de Dieu comme d'un homme qui jette le grain dans son champ : nuit et jour, qu'il dorme ou qu'il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D'elle-même, la terre produit d'abord l'herbe, puis l'épi, enfin du blé plein l'épi. Et dès que le grain le permet, on y met la faucille, car c'est le temps de la moisson."

Jésus disait encore : "À quoi pouvons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole allons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde. Mais quand on l'a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre."

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de la comprendre. Il ne leur disait rien sans employer de paraboles, mais en particulier, il expliquait tout à ses disciples.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Merveille du règne de Dieu, don de Vie
    a- Dieu et lui seul donne et déploie la Vie – graine
    b- Dieu et lui seul donne et déploie le temps - moisson
    c- Dieu et lui seul donne et déploie la grâce du salut – baptême
II – Merveille de la liberté de l’homme, réponse de Vie
    a- Nous ne sommes pas libre de la réalité de ce qui est - de la graine -, mais de son accueil en nos coeurs
    b- Nous ne sommes pas libre du sens de nos vies - de la moisson -, mais de la réponse que nous y apportons
    c- Etre libre - par le baptême -, c’est être sans entraves pour se porter par soi-même vers ce pour quoi je suis fait
III – Merveille du don total de Dieu à l’homme, articulant la Grâce et la Liberté
    a- Merveille de chaque graine : le moindre commencement est déjà gros de toutes les promesses
    b- Merveille de chaque progrès spirituel : se réjouir de tout ce qui grandit en nos vies, sans jamais se désespérer de ce qui reste à accomplir
    c- Merveille de notre baptême, où tout est donné en puissance, où toute croissance se conjugue avec l’engagement libre de nos vies
Merveille et délicatesse des paraboles, qui rejoignent chacun au point il se trouve, "dans la mesure où ils étaient capable de la comprendre", dans une dynamique de progrès.
Le seul auteur du Royaume de Dieu, c’est Dieu : ne nous inquiétons que de ce sur quoi nous avons prise ! Sur quoi ai-je prise en ma vie ? Quel est mon accueil du projet de Dieu en ma vie ? Quel pas ai-je à accomplir pour collaborer à l’oeuvre de Dieu, ici et maintenant ?

Le règne de Dieu est comme une graine de moutarde - Homélie du P. A. Duban

"Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue". Au XIXe siècle, Ernest Renan résume bien par cette célèbre boutade le sentiment encore actuel de beaucoup de non-chrétiens et même de chrétiens qui se disent croyants mais non-pratiquants. Devant la réalité qui les déçoit, certains choisissent de rejeter l’Eglise, d’autres de nier la divinité de Jésus, d’autres encore de ne pas croire en Dieu. A nous aussi peut-être, il arrive d’être déçus par l’Eglise : les scandales qui éclatent régulièrement, et que les medias ne manquent pas de mettre en avant, ne prouvent-ils pas que l’Eglise est un bateau qui prend l’eau ? Pire encore, il nous arrive peut-être parfois d’être déçus par Dieu lui-même : lorsqu’Il ne répond pas à nos prières, ou lorsqu’une épreuve terrible frappe nous-mêmes ou l’un de nos proches, ne pouvons-nous en conclure que Dieu n’existe pas, ou qu’Il ne nous aime pas vraiment ?  Certes, le mal fait des ravages, comme l’ivraie dans les champs, mais le bon grain se développe aussi, et prépare l’avènement du Royaume. Aujourd’hui, par deux paraboles, le Christ nous annonce cet avènement, nous invitant à une patience confiante et au courage.

Pour commencer, le Christ nous invite à une attente pleine de confiance. Notre époque est celle d’une humanité blasée, qui n’a plus d’espérance. Au temps de Jésus, au contraire, les Juifs étaient tendus vers l’avènement du Règne de Dieu, à l’image des esséniens qui partaient au désert pour y attendre la venue du messie. Jésus dut même tempérer l’attente de ses contemporains : " Alors si quelqu’un vous dit : “Voilà le Messie ! Il est là !” ou bien encore : “Il est là !” n’en croyez rien. [...] En effet, comme l’éclair qui part de l’orient brille jusqu’à l’occident, ainsi se produira la venue du Fils de l’homme." (Mt 24, 23.27) Il en fut de même des premiers chrétiens, comme en témoignent en particulier les Thessaloniciens, à qui saint Paul écrit : "si l’on nous attribue une révélation, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n’allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer » (2 Th 2, 2) Notre attente ne doit donc pas être fébrile, mais confiante et patiente. C’est ce que Paul exprime aussi aux Corinthiens : "nous avons pleine confiance, tout en sachant que nous sommes en exil loin du Seigneur tant que nous habitons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, nous cheminons sans voir" (2Co 5,6, 2ème lect).
Pour nous aider à être confiants et patients, étudions la nature et l’histoire. Commençons par la nature, avec d’abord la seconde parabole de Jésus, très proche de la première. Le Règne de Dieu "est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde. Mais quand on l'a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. » Jésus reprend là une image déjà employée par le prophète Ezéchiel, à qui Dieu avait annoncé qu’il planterait sur la montagne d’Israël un jeune rameau de cèdre : "Il produira des branches, il portera du fruit, il deviendra un cèdre magnifique. Tous les passereaux y feront leur nid, toutes sortes d'oiseaux habiteront à l'ombre de ses branches" (1ère lecture). Mais il remplace le noble cèdre par une simple graine de moutarde, la plus petite des semences, qu’il évoquera à nouveau à propos de la foi : "La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait.”" (Lc 17, 6) L’important n’est donc pas la taille ou l’apparence extérieure de la graine, mais son potentiel intérieur, son énergie cachée. "On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » dit le petit Prince de Saint-Exupéry. Cette vérité s’applique à tous les êtres vivants. Songeons à l’univers, à ce qu’il était au moment du big bang ! Songeons à nous-mêmes, à ce que nous étions au moment de notre conception ! Les scientifiques peuvent décrire le processus de développement de la vie, mais aucun ne peut l’expliquer.
Regardons maintenant l’histoire du peuple élu. Le Seigneur ne l’a pas choisi parce qu’il était le plus puissant, mais au contraire "le moins nombreux d’entre tous les peuples" (Dt 7, 7) Pour le constituer, le Seigneur a choisi non un grand souverain, mais Abram, un homme âgé et sans enfant. Pour le guider et lui transmettre sa Loi, non un grand orateur mais Moïse, un homme bègue. Pour le sauver des philistins et de Goliath, non un grand guerrier, mais David, un jeune berger. Pour le diviniser, non un prince né dans un palais mais un petit enfant né dans une mangeoire. Pour communiquer son évangile, non un groupe de commandos courageux et cultivés, mais des apôtres sans grande instruction qui l’avaient presque tous abandonné au moment de sa Passion…  Bref, comme le révéla le Seigneur à Paul : "ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse"… et l’apôtre de conclure : "Je n’hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi.» (2 Co 12, 9)

Notre attente du Règne de Dieu doit donc être confiante, mais aussi active. Ce n’est pas parce que le Seigneur agit avec puissance que nous devons rester sans rien faire. Au contraire, Il nous appelle à collaborer avec Lui.  Souvenons-nous d’abord des Apôtres. Après qu’ils lui ont demandé, juste avant son Ascension : "Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ?" (Ac 1, 6), Jésus leur répond : "Il ne vous appartient pas de connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine.  Mais vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre." (Ac 1, 7-8) Souvenons-nous aussi des Thessaloniciens, que Paul doit secouer quand il apprend que "certains parmi eux vivent dans l’oisiveté, affairés sans rien faire" parce qu’ils considèrent que la Parousie est imminente. "A ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné." (2 Th 3, 11-12) Notre mission est donc double : à la fois de témoigner de la Bonne Nouvelle, en semant la Parole de Dieu autour de nous, et de travailler pour l’avènement de son règne.
Reprenons les comparaisons précédentes, tirées de la nature et de l’histoire. Pour que les graines puissent porter du fruit, il faut d’abord sarcler le terrain en ôtant les pierres et les mauvaises herbes, puis le labourer pour l’aérer et mélanger les résidus de culture, ensuite semer, mettre de l’engrais, arroser, protéger des animaux, etc. Les cultivateurs sont à la fois des contemplatifs, qui s’émerveillent du miracle de la vie, et des actifs, qui sont presque sans cesse à l’œuvre ! Replaçons-nous maintenant sur le terrain de l’histoire sainte. Abraham a eu le courage de faire confiance à Dieu et de répondre à ses appels. Moïse a accepté de porter un peuple râleur et capricieux. David est parti à la rencontre de Goliath avec sa foi et sa fronde. Jésus a souffert et donné sa vie pour nous. Les apôtres, à sa suite, ont eux aussi accepté de donner le témoignage suprême, celui du martyre…

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous invite aujourd’hui à ne pas nous décourager. Certes, le mal fait des ravages, mais " le règne de Dieu est tout proche » (Mc 1, 15). Il grandit de manière cachée, comme une graine dans la terre. Certes, les chrétiens nous ne cessons de défigurer le visage de notre Maître, mais le vaisseau de l’Eglise poursuit sa route à travers l’océan de l’histoire, malgré toutes les tempêtes qu’il a essuyées. Certes, il y a de moins en moins de prêtres, de fidèles et d’enfants catéchisés en France, mais les chrétiens s’engagent de plus en plus au nom de leur foi, et leur nombre dans le monde s’accroit. Certes, nos contemporains sont plus athées que nos ancêtres, mais ils ne vont plus aux jeux du cirque se réjouir de la mort des gladiateurs. Alors, frères et sœurs, prions et œuvrons avec confiance, par notre témoignage de foi et par notre travail, à la venue du Règne de Dieu, afin que tous les hommes puissent venir faire leur nid à l’ombre du grand arbre de la croix.

10 juin : Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ (Mc 14)

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l'on immolait l'agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : "Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour ton repas pascal ?" Il envoie deux disciples : "Allez à la ville ; vous y rencontrerez un

homme portant une cruche d'eau. Suivez-le. Et là où il entrera, dites au propriétaire : 'Le maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?' Il vous montrera, à l'étage, une grande pièce toute prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs." Les disciples partirent, allèrent en ville ; tout se passa comme Jésus le leur avait dit ; et ils préparèrent la Pâque.

Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit, et le leur donna, en disant : "Prenez, ceci est mon corps." Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : "Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce jour où je boirai un vin nouveau dans le royaume de Dieu."

Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.

Homélie de profession de foi - P. A. Duban

Je crois

Chers jeunes, vous avez décidé de faire aujourd’hui votre profession de foi. Autrement dit, vous avez décidé de professer publiquement, devant vos familles et vos amis, votre foi. Qu’est-ce que la foi ? C’est le fondement sur lequel on s’appuie pour vivre. Chaque être humain croit en quelque chose, même les athées. Pourquoi ? Parce que la vie est mouvante, et que chacun a besoin de repères stables, sur lesquels il peut construire et avec lesquels il peut se diriger. Un enfant doit croire que ses parents lui veulent du bien, sans quoi il refuserait toujours d’obéir et ne progresserait pas. Deux amoureux doivent croire l’un dans l’autre, sans quoi ils ne s’engageraient jamais. Le mot croire, "amen" en hébreu, a la même racine que le mot "rocher". Ce rocher est source de confiance et de fidélité. Si je bâtis sur le sable, tout ira bien jusqu’au jour où la tempête surviendra. Mais si je bâtis sur le roc, la pluie peut bien tomber, les torrents dévaler, la tempête souffler, ma maison restera solide (cf Mt 7,25). Autour de nous, beaucoup choisissent de construire sur le sable, soit parce qu’ils ne savent pas où trouver de rocher, soit parce qu’ils préfèrent la solution la plus facile. Leur fondement, leur dieu, c’est le pouvoir, l’argent, le plaisir… Ils croient qu’ils vont trouver le bonheur en dirigeant, en possédant, en consommant… Vous-mêmes, vous voulez fonder votre vie sur d’autres valeurs : la justice, le courage, l’humilité… Mais surtout, vous voulez fonder votre vie sur quelqu’un : Dieu lui-même. Qui est donc ce Dieu à qui vous voulez donner votre confiance et votre fidélité ? La profession de foi que vous allez faire tout à l’heure, et que nous ferons avec vous, nous le rappelle : notre Dieu est Père, Fils et Saint Esprit, non pas un être solitaire, mais une communion de Trois Personnes qui s’aiment et se donnent l’une à l’autre. Cet Amour qui les unit, source d’un bonheur infini, elles ne veulent pas le garder égoïstement, elles veulent nous le communiquer. C’est le sens de la salutation du début de la messe: "la grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit Saint soient avec vous tous". C’est parce que Dieu veut nous donner d’entrer en communion avec lui que le Père a envoyé son Fils, qui a donné sa vie pour nous afin que nous puissions ensuite recevoir son Esprit : le Christ a institué le sacrement de l’Eucharistie, que nous célébrons aujourd’hui, afin que l’Esprit Saint ne transforme pas seulement le pain de l’autel en son corps et le vin en son sang, mais aussi qu’il "fasse de nous une éternelle offrande à sa gloire" (prière eucharistique n°3), c’est-à-dire qu’il nous transforme nous-mêmes. Cherchons maintenant à mieux comprendre ce que signifie la Foi que vous allez professer tout à l’heure en ces Personnes, et comment elle marque un sommet dans les croyances humaines.


Je crois en Dieu, le Père tout-puissant. Le premier niveau de la Foi consiste à croire en Dieu. Existe-t-il des preuves que Dieu existe ? Non, autrement la foi serait inutile. Dieu serait un objet scientifique comme un autre.  Mais Dieu ne nous donne pas de preuves, Il nous donne des signes. Le premier d’entre eux, c’est la création. Qui a créé la matière ? Qui a ordonné le monde d’une manière aussi admirable ? Comment la vie est-elle advenue ? La simple observation du monde doit orienter notre conscience vers Dieu. "Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité" (Rm 1, 20). Les grands philosophes grecs du VIème et Vème siècle av. J.C., au moment où les prophètes juifs luttaient contre l’idolâtrie de leur peuple, ont eux aussi rejeté le polythéisme ambiant et professé qu’il n’y avait qu’un seul Dieu. Platon le nommait "le Bien", et Aristote "le premier moteur non mû".
Alors, en quoi la foi d’Abraham, antérieure de plusieurs siècles, a-t-elle marqué un immense pas en avant dans l’histoire de l’humanité ? Nous chrétiens, à la suite de nos frères Juifs, nous croyons en Dieu, "le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre". Notre spécificité est de croire que le Dieu créateur est tout-puissant d’Amour, et qu’Il est notre Père. Nous sommes ses enfants, ce qui signifie que nous avons été créés à son image et que nous sommes appelés à lui ressembler. Par le baptême, nous avons reçu une grâce spéciale pour nous aider à y parvenir.


Je crois en Jésus Christ, son Fils unique, notre Seigneur. Croire en Dieu est une première étape de l’ascension vers Lui. Dans le monde, des milliards de personnes partagent la foi en un Dieu unique : les Juifs, les musulmans, les chrétiens… Nous-mêmes avons reçu la grâce de monter plus haut : nous croyons que Dieu est Trinité de Personnes, et que l’une d’entre elles s’est incarnée, devenant homme parmi nous. Nous croyons "en Jésus Christ", le Fils unique du Père, "notre Seigneur, qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie".
Croire en Dieu est une chose, mais croire qu’il s’est fait l’un de nous, qu’il s’est abaissé jusqu’à prendre la condition de créature, en est une autre. Dieu a éprouvé la faim, la soif, la fatigue, a pleuré … Il a fallu beaucoup de temps pour que les chrétiens soient unanimes pour reconnaître la divinité de Jésus. Au IVème siècle, une hérésie a surgi dans l’Eglise, qui a failli tout emporter sur son passage, et qu’il faudra plusieurs siècles pour voir disparaître complètement : l’arianisme. Pour Arius, un prêtre d’Alexandrie, et pour une majorité de chrétiens à son époque, Jésus était certes un grand homme, mais pas le Fils de Dieu. Beaucoup de nos contemporains sont ariens sans le savoir : ils considèrent Jésus comme un grand prophète, mais nient sa divinité.


Je crois en l'Esprit Saint. Passer de la croyance dans les divinités à la foi en un seul Dieu est une première étape, croire que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu en est une seconde, mais il en reste une dernière à franchir : croire que l’Esprit qui les unit est Dieu. Comment croire en la divinité d’un être dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va (Jn 3,8) ? La difficulté est redoublée si l’on songe aux fruits de l’Esprit qui sont énumérés ensuite, en particulier le premier : je crois "à la sainte Eglise catholique". Il est déjà difficile d’adhérer au fait qu’un homme soit Fils de Dieu, mais plus encore au fait  que les chrétiens sont véritablement ses frères. Pourquoi ? Parce qu’ils sont non seulement des créatures, mais qu’ils sont aussi pécheurs. Voilà le plus grand signe de la toute-puissance de Dieu : il parvient à se révéler non seulement dans sa création et dans un homme parfait, mais aussi dans les pécheurs que nous sommes. Certes, nos péchés défigurent l’image de Dieu en nous, mais cette image continue de transparaître malgré tout.
Cependant, il est évident qu’elle transparaît d’autant plus que nous agissons saintement. C’est pourquoi nous professons ensuite : "Je crois à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle" : c’est l’Esprit qui sanctifie l’Eglise, unit tous les saints entre eux et avec nous, nous permet de recevoir le pardon des péchés, nous ressuscitera au dernier jour et nous donne de goûter déjà la vie éternelle. Plus on vit dans l’Esprit Saint, plus on aime l’Eglise, malgré les péchés de ses enfants. L’histoire a été marquée non seulement par les hérésies, mais aussi par les schismes, qui manifestaient à quel point les chrétiens n’aimaient pas assez l’Eglise. Ce constat est encore vrai aujourd’hui. S’il ne l’était plus, les églises seraient remplies tous les dimanches !


Ainsi, chers jeunes, vous avez reçu beaucoup de grâces : non seulement vous croyez en un Dieu unique qui a créé l’univers par amour. Vous croyez aussi que ce Dieu est Trinité de Personnes, est que l’une d’entre elles s’est incarnée pour nous montrer le chemin vers le ciel. Vous croyez enfin en l’Esprit Saint, ce souffle d’Amour qui agit dans le monde et en particulier dans l’Eglise. Certes, cet Esprit agit dans le cœur de tout homme, comme l’avaient dit les pères du concile Vatican II, mais il agit surtout dans le cœur de celui ou celle qui l’aime et qui est prêt à se laisser conduire par lui. Voulez-vous vous laisser conduire par l’Esprit Saint ? Voulez-vous agir à la manière du Christ ? Voulez-vous être toujours tournés vers le Père, comme des enfants pleins de confiance ? En d’autres termes, voulez-vous que votre foi soit toujours vivante et agissante par l’Amour ? Parce que Dieu vous aime, Il croira toujours en vous, Il vous fera confiance et vous restera fidèle. Et vous, lui resterez-vous fidèles ? L’aimerez-vous toujours ? Aimerez-vous toujours son Eglise ?

3 juin : Fête de la Sainte Trinité (Mt. 28, 16-20)

Au temps de Pâques, les onze disciples s'en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde."

Eléments de réflexion

I - Dieu nous offre de connaître son identité, et de découvrir la nôtre
    a - “Dieu” : un nom commun pour tous les hommes. Pluralité ou solitude ?
    b - “Dieu” : un nom propre pour les chrétiens – Révélation dans l’histoire.
    c - une seule nature en trois personnes – mystère au sens chrétien.
II- Dieu nous offre d’entrer dans son intimité, et de découvrir la nôtre
    a - une relation d’amour entre des personnes : Père, Fils et Esprit.
    b – une relation ouverte où nous sommes invités à entrer.
    c – une relation qui est la seule loi de notre nature humaine.
III – Dieu nous offre de communiquer son amour, et d’en vivre en plénitude
    a – Laissez-vous aimer par le Père ! N’ayons pas peur d’être aimés !
    b – Laissez-vous sauver par le Fils ! N’ayons pas peur d’aimer !
    c – Laissez-vous transformer par l’Esprit ! n’ayons pas peur de rayonner l’amour.
Nous sommes créés à l’image et à la resssemblance de Dieu :
- ce que Dieu nous dit de lui-même éclaire ce que nous sommes,
- ce que nous expérimentons ici-bas nous donne d’entr’apercevoir le mystère de Dieu.

Dieu créa l’homme à son image - Homélie du P. A. Duban

Qui a créé l’univers ? Qui nous a créés ? Depuis toujours, l’homme se pose la question de Dieu. Y-a-t-il un ou des êtres invisibles qui gouvernent l’univers ? Si oui, sont-ils bons ou méchants, puissants ou faibles ? L’athéisme, qui professe que Dieu n’existe pas, a sans doute toujours existé, mais ce n’est qu’à l’époque moderne qu’il est devenu un phénomène de société. Le Concile Vatican II a déclaré haut et fort qu’il était en partie lié aux contre-témoignages des chrétiens eux-mêmes qui, parfois, défigurent le visage de Dieu. S’ils le défigurent, c’est en partie parce qu’eux-mêmes s’en font une fausse image. Alors, nous-mêmes, quelle vision avons-nous de Dieu ? Le voyons-nous réellement tel qu’il s’est révélé, à savoir l’Amour même ? C’est ce que nous enseigne le mystère de la Sainte Trinité.
Affirmer que Dieu est Trinité, un seul Dieu en trois Personnes, ne va pas de soi. C’est le mystère le plus profond de notre Foi chrétienne, que la raison seule est impuissante à découvrir car il la dépasse. Alors, faut-il faire une homélie ou laisser un grand temps de silence, comme sans doute certains d’entre vous le souhaitent afin de pouvoir tranquillement se laisser aller à des rêveries ou à des siestes agréables ?  Saint Augustin a dit : « Un mystère, ce n’est pas ce que l’on ne peut pas comprendre, mais ce que l’on n’a jamais fini de comprendre »… Alors, cherchons humblement à éclairer à la fois notre raison et notre cœur avec le mystère de la Sainte Trinité. Dans ce but, nous nous affronterons à deux questions. Premièrement, comment est-il apparu dans l’histoire ? Ensuite, que signifie-t-il pour notre compréhension de Dieu lui-même et comment peut-il transformer nos vies ?

Pour commencer, comment le mystère de la Sainte Trinité est-il apparu dans l’histoire ? Dans les premiers temps, l’homme croyait en une multitude de divinités, attachées aux éléments naturels ou aux cités des hommes. Il y avait le dieu du soleil, de la lune, de la terre… les dieux de Babylone, d’Egypte et de Grèce… Mise à part la tentative infructueuse du pharaon égyptien Akhénaton, le peuple juif- à la suite d’Abraham - fut le premier à croire en un Dieu unique. Lui-même mit du temps avant de considérer que son Dieu n’était pas seulement supérieur aux autres dieux, mais l’unique souverain de toute la terre. Parmi ses membres, certains allèrent jusqu’au martyr pour refuser de se soumettre aux faux dieux qu’on voulait leur imposer. Et voilà que Jésus de Nazareth se proclame Fils de Dieu… On comprend que sans la lumière de l’Esprit Saint, cette affirmation était inacceptable, et qu’elle fut le motif principal de la condamnation à mort de Jésus. D’ailleurs, les chrétiens eux-mêmes mirent du temps avant de déclarer solennellement la divinité du Christ, et plus de temps encore pour déclarer celle de l’Esprit Saint. Ce n’est qu’au IVème siècle, après plusieurs hérésies – dont celle d’Arius qui faillit emporter l’Eglise – que les conciles de Nicée et de Constantinople établirent le Credo que nous récitons parfois le dimanche, surtout lors des grandes solennités.
Les déclarations de Jésus sur sa divinité et celle de l’Esprit ne contredisent-elles pas l’Ancien Testament ? La lumière de la Foi a permis à certains pères de l’Eglise d’y déceler des traces de la Sainte Trinité. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre à l’aide de dix paroles, et la Genèse précise que « son souffle planait au-dessus des eaux. » (Gn 1, 2) Puis, au moment de créer l’homme, « Dieu dit : “Faisons l'homme à notre image’’» (Gn 1, 26), au pluriel et non au singulier. Un peu plus loin dans la Genèse, Abraham accueillit trois mystérieux personnages, que l’Ecriture évoque tantôt au pluriel et tantôt au singulier, comme si les trois n’en faisaient qu’un. Plus tard, le livre des Proverbes personnifia la Sagesse au point de la placer à côté de Dieu lui-même : « Le Seigneur m'a faite pour lui au commencement de son action, avant ses œuvres les plus anciennes [...] j'étais à ses côtés comme un maître d'œuvre, j’y trouvais mes délices jour après jour » (Pr 8, 22.30) Ces quelques passages de l’Ecriture n’étaient pas explicites, mais ils préparaient à l’accueil du mystère de la Sainte Trinité.

Que nous apporte ce mystère dans notre compréhension de Dieu ? Tout simplement le fait que Dieu est Amour. Si Dieu était un Etre solitaire, cette affirmation pourrait être mise en doute. Et si Dieu avait créé l’homme pour sortir de sa solitude, comme Geppetto a créé Pinocchio ? En vérité, Dieu n’a pas besoin de l’homme, Il n’est pas en manque d’Amour, Il est parfaitement comblé en Lui-même. De toute éternité, le Père se donne au Fils, le Fils se reçoit du Père, dans l’Esprit d’Amour qui les unit. Si Dieu a créé l’homme, ce n’est donc pas par besoin mais par pure grâce, dans la surabondance de son Amour. L’icône la plus connue au monde, celle de Roublev, représente la Trinité sous l’apparence de trois Personnes qui se ressemblent, et que seules les couleurs des vêtements distinguent. Le peintre nous suggère ainsi qu’elles possèdent toutes les trois la même nature divine, mais que leurs missions auprès des hommes sont différentes. Seul le Père est Principe, seul le Fils est devenu homme, seul l’Esprit a été envoyé dans le cœur des disciples pour les guider vers la vérité tout entière. L’unité divine ne signifie pas uniformité, mais communion dans l’Amour.
Le mystère de la Trinité est splendide, mais en quoi nous concerne-t-il ? N’est-il qu’un dogme à accepter docilement, mais bien loin de nos existences concrètes ? Détrompons-nous, car il nous touche de manière on ne peut plus forte. Souvenons-nous que Dieu créa l’homme à son image, selon sa ressemblance. Cela signifie que nous sommes appelés à ressembler à la Sainte Trinité. D’ailleurs, la Genèse précise :  « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » (Gn 1, 27) Ce n’est pas l’homme seul qui est à l’image de Dieu, mais l’homme et la femme, c’est-à-dire la première cellule de communauté humaine. Autrement dit, c’est en tant que grande famille unie par l’Amour que l’humanité peut ressembler à Dieu. On peut le dire d’une personne aussi, à condition de la considérer dans ses relations avec les autres. Le Christ est bien Dieu, mais il se situe toujours en relation avec son Père. Qu’en conclure ? Que nos familles et notre communauté paroissiale peuvent devenir des lieux où Dieu se rend visible. Si nous vivons dans l’Amour, c’est-à-dire si nous vivons selon les commandements du Christ, alors nous sommes fidèles à notre identité et à notre vocation.  C’est pourquoi Jésus ressuscité exhorte ses disciples, non seulement à baptiser les futurs croyants, mais aussi à leur apprendre à garder tous les commandements qu’il leur a donnés.

Ainsi, frères et sœurs, le mystère de la Sainte Trinité, qui nous a été révélé petit à petit, manifeste que Dieu est Amour, et nous invite à vivre en communion les uns avec les autres. Cette communion ne signifie pas uniformité. Chacun et chacune d’entre nous a un rôle singulier à jouer en famille, dans l’Eglise et dans la société. Demandons à l’Esprit de vérité de nous éclairer sur ce rôle, et de nous donner la force de l’assumer. Cette semaine, dans le sillage de la Pentecôte, pourquoi ne pas continuer à le prier chaque jour ? En lui devenant de plus en plus familiers, nous nous laisserons plus facilement conduire par lui, nous ressemblerons toujours plus au  Fils de Dieu, et nous glorifierons davantage le Père.

27 mai : Pentecôte (Jn 15, 26-27; 16, 12-15)

À l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : "Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d'auprès du Père, lui, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement.

J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l'instant vous n'avez pas la force de les porter. Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. En effet, ce qu'il dira ne viendra pas de lui-même : il redira tout ce qu'il aura entendu ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Il me glorifiera, car il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce qui appartient au Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : Il reprend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Un feu – une vie – une énergie qui se reçoit
    a – un feu – une vie – une énergie qui viennent de Dieu et de lui seul
    b - un feu – une vie – une énergie qui est Dieu lui-même
    c - un feu – une vie – une énergie qui s’offre à tout moi-même
II- un feu – une vie – une énergie qui transforme
    a - un feu – une vie – une énergie qui est celle de Jésus ressuscité
    b - un feu – une vie – une énergie qui transforme et purifie
    c - un feu – une vie – une énergie qui libère mon Coeur de toute loi
III – un feu – une vie – une énergie qui rayonne pour toujours
    a – une flamme toujours vivante car toujours nouvelle
    b – une flamme qui réchauffe et qui éclaire
    c – une flamme qui s’offre pour embraser le monde
Un feu – une vie – une énergie qui seule peut me faire passer de ce monde à la vie éternelle. Loin des ténèbres, des divisions et des peurs, que toute ma vie soit habitée par la lumière du Christ Ressuscité.

20 mai : 7ème dimanche de Pâques (Jn 17, 11b-19)

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, les yeux levés au ciel, il priait ainsi : "Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné en partage, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes.

Quand j'étais avec eux, je les gardais dans la fidélité à ton nom que tu m'as donné. J'ai veillé sur eux, et aucun ne s'est perdu, sauf celui qui s'en va à sa perte de sorte que l'Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, en ce monde, pour qu'ils aient en eux ma joie, et qu'ils en soient comblés.

Je leur ai fait don de ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde, de même que moi je ne suis pas du monde. Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais.

Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu'ils soient, eux aussi, consacrés par la vérité."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - Vérité reçue de Dieu
    a - Dieu : ta parole est vérité
    b - soi-même : être consacré par la vérité
    c - le prochain : proclamer la vérité – suis-je présent au monde ?
II- Unité reçue de Dieu
    a - Dieu : unité totale de Jésus avec son Père
    b - soi-même : unité personnelle : trouble v/s identité ?
    c - le prochain : unité des disciples – paix et harmonie
III - Amour reçu de Dieu
    a – Dieu : puisque Dieu nous a tant aimé, le premier
    b – le prochain : nous devons nous aimer les uns les autres
    c – soi-même : ainsi Dieu demeure en nous et atteint la perfection
Est-ce que je me reçois d’un autre ? Ai-je conscience d’être en communion avec Dieu vivant ? Quel est mon désir de perfection ?
Devenir saint : participer à l’incandescence même de Dieu.

Consacre-les par la vérité - Homélie du P. A. Duban


Frères et sœurs, sommes-nous des chercheurs de vérité ? Notre société, où règne le relativisme, ressemble à Pilate, qui demanda à Jésus, avec une moue dubitative qu’on peut deviner : "Qu’est-ce que la vérité ?" (Jn 18, 38) Au fond de notre être, pourtant, nous désirons tous la connaître, sur les plans aussi bien spirituel que scientifique et dans tous les autres domaines. Pour atteindre cette vérité, cependant, nous devons combattre un ennemi : Satan, qui est "menteur et père du mensonge" (Jn 8,44). Sa malice apparaît dès la Genèse. A Adam et Eve, il dit deux mensonges successifs. D’abord, "il dit à la femme : “Alors, Dieu vous a dit : ‘Vous ne mangerez le fruit d'aucun arbre du jardin’ ?”" (Gn 3, 1), alors que seul un arbre leur est interdit. Et pour pousser Eve à manger du fruit défendu, il ajoute ensuite : "Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal» (Gn 3, 5), alors que cet acte est précisément ce qui va les aveugler et les éloigner de leur vocation divine. Les conséquences de ce double mensonge ont été terribles. La Bonne Nouvelle, c’est que le Fils de Dieu lui-même s’est incarné pour nous rétablir dans la vérité. Lui aussi, comme Adam et Eve, a été tenté par Satan dans le désert, puis tout au long de son ministère. Mais il a su le vaincre. Aussi, au moment de quitter ses disciples et de rejoindre son Père, il prie ainsi : "Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais." (Jn 17, 15) Et il ajoute : "Consacre-les par la vérité." (Jn 17, 17) Qu’est-ce qu’être consacrés ? C’est être transformés par et en Dieu, comme l’hostie et le vin consacrés, ou – à un autre niveau - comme les prêtres et les religieux, qui lui offrent leurs vies. Comment nous garder du Mauvais et être consacrés par la vérité, à la suite du Christ ? D’une part en méditant la Parole de Dieu. D’autre part, en étant vigilants par rapport au monde.

Pour commencer, le Seigneur nous appelle à méditer sur sa Parole. Après avoir demandé au Père : "Consacre-les par la vérité", Jésus ajoute en effet : "ta parole est vérité" (Jn 17,17). Où entendre cette parole ? D’abord dans l’Ecriture. Dans le désert, c’est grâce à elle que Jésus a déjoué les trois tentations du démon (cf Mt 4). Il est intéressant de noter que celui-ci a également utilisé l’Ecriture pour le tenter, lorsqu’il lui a dit : «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre." (Ps 91,11-12 & Mt 4, 6) Cela doit nous protéger du risque de fondamentalisme : l’Ecriture ne nous consacre dans la vérité que si elle est accueillie avec amour, et non utilisée à nos propres fins. Autrement, on peut faire dire n’importe quoi à l’Ecriture et, au lieu de servir Dieu, on fait de Lui notre serviteur. C’est pourquoi l’Ecriture doit être reçue en Eglise, qui nous donne de bien l’interpréter grâce aux méditations de nos frères et sœurs du passé et du présent, et qui forment ce qu’on appelle la Tradition.
N’oublions pas que nous ne sommes pas une religion du livre. Alors que les musulmans considèrent le Coran comme incréé, et alors que Luther affirmait : "sola scriptura", seule l’Ecriture nous sauve, nous – catholiques – croyons que la vérité est une Personne, le Christ (cf Jn 14,6 & He 4,12), et que c’est lui seul qui nous sauve. C’est pourquoi nous donnons à la Tradition plus d’importance qu’à l’Ecriture, la seconde étant elle-même issue de la première. De fait, le canon des livres considérés comme inspirés n’a été fixé qu’assez tard (le canon de Muratori date de la seconde moitié du IIème siècle) et après bien des débats.
Elargissons encore la perspective, au-delà de l’Ecriture et de la Tradition. Dieu parle à l’homme d’autres manières encore : dans le livre de la nature, mais aussi dans la prière, les personnes, les évènements… Dans tous les cas, Il se sert de médiations pour atteindre notre intelligence.

Pour être consacrés dans la vérité, il nous faut être candides comme les colombes, mais aussi rusés comme les serpents (Mt 10, 16), ce qui signifie que nous devons à la fois accueillir avec amour la Parole de Dieu, mais aussi être vigilants par rapport au monde. Jésus dit de ses disciples : "Je leur ai fait don de ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde, de même que moi je ne suis pas du monde" (Jn 17, 14) et il répète ensuite : "Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde." (Jn 17, 16) Pourquoi ne sommes-nous pas du monde, et pourquoi celui-ci nous a-t-il pris en haine ? Parce que son prince, c’est Satan (cf Jn 12, 31 ; 14, 30 ; 16, 11), et que nous mettons en lumière ses actions cachées. Sans cesse, nous devons faire preuve de jugement pour discerner ses mensonges, et de courage pour nous y opposer. C’est à ce discernement que saint Paul invitait les thessaloniciens : "discernez la valeur de toute chose. Ce qui est bien, gardez-le ; éloignez-vous de tout ce qui porte la trace du mal." (1 Th 5, 21‑22)
Pour défendre certaines causes, celle du mariage indissoluble par exemple, les catholiques sont seuls. Pour d’autres, celle de la vie en particulier, nous sommes soutenus par beaucoup d’autres personnes. C’est pourquoi les papes adressent leurs encycliques non seulement aux fidèles catholiques, mais aussi aux hommes et femmes "de bonne volonté".
Face au monde, devons-nous adopter une attitude de rejet total ? Non, bien-sûr, parce que le monde a été créé bon par le Seigneur, et parce que les semences d’évangile y ont également produit beaucoup de bons fruits. En Europe, en particulier, nous bénéficions des intuitions géniales des fondateurs de la Communauté Européenne (appelée CECA au départ, communauté européenne du charbon et de l’acier), qui étaient tous des chrétiens convaincus. Mais la parabole de l’ivraie et du bon grain (Mt 13) nous révèle que tous deux croîtront ensemble jusqu’à la Parousie. Nous devons donc dénoncer les actions de Satan, mais en prenant garde de ne pas arracher le blé avec l’ivraie.
Finalement, que dire de notre rapport au monde ? Comme l’écrit l’auteur de l’épître à Diognète, une apologie du christianisme de la fin du 2ème siècle, "en un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde".

A la suite du Christ, frères et sœurs, demandons au Père de nous consacrer dans la vérité. Chaque jour, laissons-nous transformer par notre accueil amoureux de la parole de Dieu, à la fois en méditant sur l’Ecriture – l’évangile du jour par exemple – mais aussi sur les évènements de nos vies. Et jouons dans le monde notre rôle de prophètes, à la fois pour savoir y reconnaître ce qui est bon, mais aussi pour dénoncer les mensonges de son prince. En ces jours qui précèdent la Pentecôte, laissons-nous guider particulièrement par l’Esprit, qui nous guidera jusqu’à la vérité tout entière. Alors, nous pourrons goûter la joie que le Christ a demandé pour nous à son Père : "Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, en ce monde, pour qu'ils aient en eux ma joie, et qu'ils en soient comblés." (Jn 17, 13)

13 mai : 6ème dimanche de Pâques (Jn 15, 9-17)

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : "Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j'ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie.

Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ; maintenant, je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître.

Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera. Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres."

Eléments de réflexion - A. de Romanet

I – Aimer : se départir du sentimentalisme et du subjectivisme des émotions
    a – "amour": un mot piégé – une dynamique de nécrose ou de don ?
    b – non d’abord mon intérêt propre, mais trouver ma joie en l’autre
    c – non pas de l’ordre des sentiments, du bouchon au gré des courants
II – Aimer : engager résolument sa volonté
    a – notre volonté, seule dimension à notre disposition - commandement
    b – un engagement, une loyauté, une fidélité – donner sa vie
    c – un amour plus fort que la haine, plus fort que la mort
III – Aimer : vivre de la vie même de Dieu – le connaître et l’aimer
    a – un amour qui vient de Dieu, par le Christ – "comme" : identité
    b – universalité : pour tous les hommes – concrètement - incarnation
    c – remonter vers la source : vers le Père par le Fils - intimité
Lorsque le commandement de Dieu et mon vouloir propre ne font plus qu’un, alors je ne suis plus esclave de moi-même et de mon péché mais pleinement libre, intime de mon créateur. "Je ne vous appelle plus serviteur mais amis". "Je vous ai dit cela pour que vous soyez comblés de joie."

Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, savons-nous aimer ? La question est vitale, car notre bonheur dépend de la réponse. Créés à l’image de Dieu, qui est Amour, nous ne pouvons nous accomplir qu’en aimant nous-mêmes. Même les non-croyants pourraient en convenir, comme en témoigne la quantité incalculable de livres, de films, d’œuvres d’art qui mettent l’amour au premier plan. Qui n’a jamais lu Romeo et Juliette ? L’homme sait qu’il ne peut atteindre le bonheur qu’en aimant, mais sait-il ce qu’est l’amour véritable ? Aimer est à la fois l’action la plus simple pour nous, parce qu’elle correspond à notre vocation profonde, mais aussi la plus difficile, parce qu’elle représente la plus haute et la plus belle des réalités humaines. On peut mal aimer. Par exemple, le chat aime les souris, en ce sens qu’il désire les manger. Beaucoup d’hommes, et nous aussi parfois, aiment de cette façon, égoïste et possessive. Pourquoi cette caricature de l’amour existe-t-elle ? Parce que, contrairement aux animaux, nous n’avons qu’un seul instinct, celui de la succion, et nous devons apprendre tout le reste. Nous apprenons à lire, à écrire, à compter, à faire du vélo, mais que faisons-nous pour apprendre à aimer, qui est encore bien plus important, qui est même la seule réalité essentielle sans laquelle nous ne pouvons être heureux ? Mettons-nous à l’école du seul maître qui puisse nous enseigner parfaitement à aimer : le Christ. Comme ses disciples, il nous exhorte aujourd’hui : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés." (Jn 15, 12) L’important dans ce commandement est le mot "comme". Comment le Christ nous a-t-il aimés ? D’abord, il s’est laissé aimer lui-même par son Père. Ensuite, il est allé jusqu’à nous donner sa vie.

Pour commencer, le Christ nous invite à nous laisser aimer par Dieu. On ne peut donner que ce que l’on a d’abord reçu. Or, Jésus dit : "Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés.» (Jn 15, 9) Son amour pour les hommes, Jésus le puise dans l’amour de son Père. C’est pourquoi les évangélistes, Luc en particulier, le montrent souvent en prière. En tant que Fils, la deuxième Personne de la Trinité reçoit tout de son Père, depuis toute éternité. Une fois incarné, il demeure toujours dans cette attitude d’accueil : "tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître." (Jn 15, 15) Plus tôt dans son ministère, Jésus avait aussi déclaré solennellement : "Amen, amen, je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu'il voit faire par le Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement." (Jn 5, 19)
Saint Jean, le disciple que Jésus aimait, a bien compris ce message. Dans sa première lettre, que nous venons d’entendre, il écrit : "Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l'amour vient de Dieu.» (1 Jn 4, 7) Un peu plus loin, il poursuit : "Voici à quoi se reconnaît l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés." (1 Jn 4, 10) Comme Jésus, nous pouvons puiser dans l’amour infini du Père. Les saints sont avant tout des personnes qui ont su se laisser aimer par Dieu. La petite Thérèse de Lisieux, par exemple, était tellement consciente de l’amour que Dieu avait pour elle, qu’elle put s’écrier un jour : "Tout est grâce". En relisant son histoire, elle fut capable d’y discerner dans tous les évènements importants, même dans les épreuves,  la présence et l’action aimantes du Seigneur. C’est l’expérience que saint Paul avait faite avant elle : "Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour." (Rm 8, 28)

Lorsqu’on puise dans l’amour de Dieu comme dans une source, on est capable d’aimer les autres comme Jésus nous a aimés, c’est-à-dire en leur donnant notre vie. Souvenons-nous de la deuxième lecture de dimanche dernier, déjà tirée de la première lettre de saint Jean : "Mes enfants, nous devons aimer non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité." (1 Jn 3, 18) L’acte et la vérité suprêmes de l’amour, c’est de donner sa vie. C’est pourquoi l’Eglise a toujours placé les martyrs (du grec martyrios, qui signifie témoin) au sommet de la "hiérarchie" de ses enfants, comme autant de frères et sœurs aînés qui nous montrent l’exemple.
Même si les martyrs ont été tués au nom de leur foi au Christ, c’est chaque jour que nous sommes appelés à donner notre vie. C’est pourquoi sainte Jeanne de Chantal incitait ses filles de la Visitation au "martyre blanc" (par opposition au rouge, qui représente le sang), c’est-à-dire à renouveler chaque jour leur don total d’elles-mêmes.
Donner notre vie à Dieu et à nos frères, voilà de quoi nous faire peur. Alors, quel avantage avons-nous à obéir au commandement du Christ ?  Premièrement, il veut nous combler de joie : "Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie." (Jn 15, 11) La joie est le second fruit de l’Esprit, juste après la charité (cf Ga 5,22). Deuxièmement, il nous offre son amitié : "Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.  Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ; maintenant, je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître." (Jn 15, 14-15) Quelle grâce extraordinaire ! Alors que la plupart des religions considèrent Dieu comme un Etre lointain de nous, nous croyons qu’Il est pour nous un Père, un Epoux, et un Ami… Lorsque règne une amitié forte entre deux êtres, ils sont prêts à donner joyeusement leur vie l’un pour l’autre. Souvenons-nous de Jonathan, qui « conclut un pacte avec David, car il l'aimait comme lui-même" (1 S 18, 3) et qui brava les foudres de son père Saül pour le protéger. En devenant amis du Christ, nous devenons en même temps prêts à le suivre jusqu’à la mort… Troisièmement, le Christ nous offre un incroyable pouvoir : "Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera." (Jn 15, 16) Certes, il ne s’agit pas de demander à Dieu l’assouvissement de nos caprices, mais la réalisation de son commandement de l’amour : c’est parce qu’ils étaient habités par ce désir que les saints ont réalisé des miracles.

Ainsi, le Christ nous appelle, pour notre propre bonheur et pour notre accomplissement, à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés. Cela signifie d’abord nous laisser aimer par Dieu, comme un Père qui "ne fait pas de différence entre les hommes" (1ère lect., Ac 10, 34). Mais cela signifie aussi être prêts à donner notre vie pour les autres, chaque jour de nos vies. "Celui qui n’a pas tout donné n’a rien donné", disait la petite Thérèse.  Alors, frères et sœurs, mettons-nous à l’école du meilleur des maîtres de l’amour. Laissons-nous aimer par Dieu, ouvrons les yeux de nos cœurs pour reconnaître qu’Il fait tout contribuer à notre bien et que tout est grâce. Et offrons-lui nos vies totalement, pour pouvoir les offrir en même temps à nos frères. C’est ce que nous sommes appelés à faire dans cette eucharistie, particulièrement au moment de l’offertoire où nous n’offrirons pas à Dieu que le pain et le vin mais notre être tout entier, corps, âme et esprit. Alors, notre amitié avec le Christ deviendra encore plus forte, et nous donnerons du fruit, un fruit qui demeure. Nous lui serons tellement unis que tout ce que nous demanderons au Père en son nom, il nous l'accordera (cf Jn 15, 16) !

6 mai : 5ème dimanche de Pâques (Jn 15, 1-8)

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : "Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l'enlève ; tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie, pour qu'il en donne davantage.

Mais vous, déjà vous voici nets et purifiés grâce à la parole que je vous ai dite : Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter du fruit par lui-même s'il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est comme un sarment qu'on a jeté dehors, et qui se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez. Ce qui fait la gloire de mon Père, c'est que vous donniez beaucoup de fruit : ainsi, vous serez pour moi des disciples."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – Rencontrer Jésus : être greffé
a – un fondement qui m’ouvre à la vie nouvelle : le baptême – le don de l’Esprit Saint
b – une rencontre en Eglise : le lieu de la présence vivante de Jésus – les sacrements
c – une rencontre personnelle : mon Coeur s’ouvre – je m’engage – la Foi-Confiance
II – Aimer avec Jésus : par des actes et en vérité
a – la Foi n’est pas une opinion mais un mode d’être
b – ce n’est que lorsque l’amour circule et féconde qu’il est vivant - la Charité
c – une nourriture qui demeure en vie éternelle : l’Eucharistie
III – Demeurer avec Jésus : porter du fruit
a – une ouverture : recevoir sa joie de la joie de l’autre – accueillir pour donner
b – une intériorité : Jésus habite l’intime de mon proper Coeur – l’Espérance
c – une purification : être élagué, nettoyé, régénéré, revivifié : le Pardon
"Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève, tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie pour qu’il en donne advantage"
"En dehors de moi vous ne pouvez rien faire" A.R.

Celui  qui demeure en moi porte beaucoup de fruit - Homélie du P. A. Duban


Frères et sœurs, quel fruit portons-nous ? Un fruit beau à voir et savoureux à manger, ou un fruit rabougri et amer ? Le Seigneur nous dit aujourd’hui : "Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit » (Jn 15, 5). Notre foi, si elle est bien vivante, doit nous transformer. Comme l’écrit saint Jean, "nous devons aimer non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité." (2ème lect., 1 Jn 3, 18)En agissant conformément à l’évangile, nous sommes configurés au Christ par l’Esprit, et nous portons le même fruit que lui. Quel est ce fruit ? Saint Paul le décrit dans l’épître aux Galates : il est "amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi." (Ga 5, 22‑23) Pourquoi évoque-t-il un seul fruit, et pas neuf ? Parce que ces neuf vertus sont comme les raisins d’une grappe unique, alimentée par la sève de l’Esprit, qui est Amour. Et la vigne, c’est le Christ, dont nous sommes les sarments. La vigne produit à la fois des raisins savoureux à manger, et du vin délicieux à boire. Alors, comment pouvons-nous porter ce fruit ? Jésus donne deux conditions à ses disciples. Premièrement, il faut demeurer en lui. Deuxièmement, il faut accepter d’être émondé.

Dans les écrits de saint Jean, considéré comme le modèle des contemplatifs, le mot "demeurer" revient très souvent. Dans notre société agitée et en mouvement perpétuel, il apparaît presque comme décalé. Nous sommes constamment poussés à bouger : pour changer de ville, de métier, de conjoint… On parle beaucoup aujourd’hui des enfants hyperactifs, incapables de contrôler le flux de leurs paroles et de leurs actes, mais on pourrait parler aussi de "la société hyperactive". Pour quelqu’un qui marche, il n’est pas difficile de s’arrêter, mais c’est une autre histoire pour un bolide lancé à 300 km/h. Ne vivons-nous pas parfois comme des bolides ? Certes, Dieu est mouvement, et Il nous entraîne dans son sillage. Saint Paul a utilisé plusieurs fois l’image de la course pour symboliser sa viei. En même temps cependant, Dieu sait aussi "se reposer", comme Il le fit le septième jour de la créationii. Jésus, lui aussi, a mené une vie très active, à l’image de la journée à Capharnaüm que saint Marc nous a décrite dans le premier chapitre de son évangile. Mais lui aussi savait se reposeriii et surtout prendre le temps de prier, parfois pendant toute la nuitiv.
Et nous, frères et sœurs, savons-nous prendre le temps de demeurer dans le Christ ? C’est ce qu’on appelle la prière d’oraison. Certes, nous sommes appelés à prier sans cesse (cf 1 Th 5, 17), mais nous ne pouvons y parvenir que si nous prenons régulièrement des temps assez longs d’intimité avec le Seigneur. Le démon y est très hostile et cherche à nous en dissuader : sous son inspiration, nous estimons que nous n’avons pas le temps, ou – si nous en avons – que nous allons le gaspiller, que cette activité est réservée aux religieux, etc. Même parmi eux, le démon agit : sainte Thérèse d’Avila, par exemple, cessa de faire oraison pendant plusieurs années parce qu’elle ne s’en sentait pas digne. Après avoir pris conscience de son erreur, elle redoubla d’efforts pour faire au moins deux heures d’oraison par jour, alors que son activité apostolique était pourtant débordante. Les carmes d’aujourd’hui font de même.  Alors, nous-mêmes, ne pensons pas qu’il nous est impossible de faire oraison. Quand on aime quelqu’un, on trouve toujours du temps pour lui ou pour elle. Deux conjoints qui ne trouveraient plus le temps de communiquer dans l’intimité régulièrement  sont en danger grave. De même, un chrétien qui ne fait jamais oraison est en danger grave, et le divorce avec le Seigneur n’est pas loin…

Pour porter le fruit de l’Esprit, demeurer dans le Christ est nécessaire, mais pas suffisant. La seconde condition est d’accepter d’être émondé. "Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l'enlève ; tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie, pour qu'il en donne davantage." (Jn 15, 2) Les sarments qui sont en Jésus et qui ne portent pas de fruit symbolisent les chrétiens qui ont reçu le baptême mais vivent de manière opposée à l’évangile. Le Père les enlève de la vigne, ce qui signifie qu’ils vivent en dehors de la communion des saints. Lorsque l’Eglise excommunie un de ses enfants, elle ne fait que prendre acte d’une situation dans laquelle il s’est placé lui-même. Les sarments qui donnent du fruit, ce sont les chrétiens qui cherchent à vivre selon l’évangile. Parce que nous sommes tous pécheurs, et que nous avons bien du mal à le faire parfaitement, le Christ nous émonde, c’est-à-dire qu’il coupe en nous les branches qui ne portent pas de fruit. Cette opération est douloureuse, mais elle est pour notre bien. Jésus le dira d’une autre façon un peu plus tard dans son discours de la dernière Cène : "La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais, quand l'enfant est né, elle ne se souvient plus de son angoisse, dans la joie qu'elle éprouve du fait qu'un être humain est né dans le monde." (Jn 16, 21)
Que signifie ce nettoyage réalisé par le Christ ? Il peut prendre deux formes principales. La première est active, et concerne tous les trésors que l’Eglise met à notre disposition: les sacrements,  le service du prochain, la formation de notre foi, et la prière. Dans chacune de ces actions, qui correspondent aux quatre parties du Catéchisme, j’agis dans le but de me rapprocher de la Vérité et d’être délivré de mes erreurs et de mes penchants mauvais. C’est particulièrement vrai dans le sacrement de réconciliation, où j’offre au Seigneur toutes les "branches mortes" de ma vie, afin qu’il les consume dans son amour miséricordieux. Cependant, en plus de cette forme de purification active, il en existe une passive : ce sont toutes les épreuves que le Seigneur m’envoie. Si je les vis seul, elles peuvent me détruire. Mais si je les vis uni au Christ, le cœur tourné vers sa Passion, elles peuvent me purifier. Dans son épître, saint Jacques va jusqu’à écrire : "Mes frères, quand vous butez sur toute sorte d'épreuves, pensez que c'est une grande joie. Car l'épreuve, qui vérifie la qualité de votre foi, produit en vous la persévérance, et la persévérance doit vous amener à une conduite parfaite ; ainsi vous serez vraiment parfaits, il ne vous manquera rien." (Jc 1, 2‑4) Saint Paul a vécu pleinement de cette manière, lui qui a été en butte à l’hostilité de beaucoup dès le début de son ministère, comme nous l’avons entendu dans la première lecture.

Ainsi, frères et sœurs, le Christ nous appelle à porter le fruit de l’Esprit, à la fois pour notre propre bonheur et pour celui des autres. Pour cela, il nous demande de demeurer en lui, et de nous laisser émonder par lui, d’une manière aussi bien active que passive. Aussi, posons-nous quelques questions. Combien de temps est-ce que je consacre à l’oraison chaque jour ? Est-ce que je profite des autres chemins de sanctification que me propose l’Eglise, à savoir les sacrements, la formation de ma foi, et le service du frère ? Combien de fois par an vais-je me confesser ? Est-ce que j’accepte de bon gré, et même avec joie, les épreuves que je rencontre ? Jésus vient de nous dire : "Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez." (Jn 15, 7) Alors, demandons précisément au Seigneur qu’il nous donne de demeurer toujours en lui, et que nous puissions ainsi produire le fruit de l’Esprit, en aimant non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. AMEN.

29 avril : 4ème dimanche de Pâques (Jn 10, 11-18)

Jésus disait aux Juifs : "Je suis le bon pasteur, le vrai berger. Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire, lui, n'est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s'il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s'enfuit ; le loup s'en empare et les disperse. Ce berger n'est qu'un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.

Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J'ai encore d'autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Le Père m'aime parce que je donne ma vie pour la reprendre ensuite. Personne n'a pu me l'enlever : je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j'ai reçu de mon Père."

Eléments de réflexion - A. de Romanet

Journée mondiale de prière pour les vocations
I - "Je suis le bon Pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis"
    a - "Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés" – don du Fils par le Père
    b - "En dehors de Jésus, il n’y a pas de salut" – don du Père par le Fils
    c - "Le Père a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes" – don de la créature en réponse au don du créateur
II – "Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent"
    a - le don d’une rencontre personnelle d’accueil et d’écoute
    b - le don d’une rencontre d’amour qui engage et comble le tout de ma vie
    c - le don d’une rencontre qui me libère de mes esclavages et de mes peurs
III – "Je donne ma vie pour mes brebis"
    a - une vocation universelle à la sainteté – tous les baptisés, tous les hommes – don de l’ES
    b - ma vocation personnelle à la sainteté – être utile et heureux – joie de la gratuité du don de soi
    c - des vocations particulières à la sainteté – le sacerdoce et la vie religieuse
"Mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur que de compter sur les hommes" : ne pas passer à côté de ma vie, ne pas faire de mon existence une suite de non-décisions.
Mon Dieu, donnez moi de connaître votre volonté, et donnez moi de faire votre volonté, quelle que soit votre volonté. A.R.

Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis - Homélie du P. A. Duban

Qu’est-ce qu’un bon pasteur ? Frères et sœurs, cette question est importante, pas seulement parce que nous allons élire bientôt un nouveau président, qui va guider pendant cinq ans la nation française, mais aussi parce que nous avons tous à guider d’autres personnes, et parce que nous sommes tous guidés par d’autres, d’une manière ou d’une autre : dans notre famille, dans notre travail, dans notre vie de foi… Ces deux aspects ne sont pas contradictoires : c’est seulement si nous savons nous laisser guider que nous pouvons devenir de bons guides pour les autres. Ils correspondent à deux désirs profondément ancrés dans notre nature humaine. Le désir d’être guidé est si fort qu’il peut susciter dans certains peuples des dictateurs, à des moments où plane le risque d’anarchie et de désordre. Le désir de guider les autres est également très fort, comme les luttes pour l’accession au pouvoir le manifestent dans tous les pays et toutes les institutions humaines. Malheureusement, il existe de mauvais pasteurs, comme l’histoire le montre abondamment. Dans le peuple de Dieu lui-même, les prophètes, en particulier Ezéchiel, les ont maintes fois critiquési, et ont annoncé la venue du Pasteur par excellence, celui qui serait envoyé par Dieu pour guider son peuple, le Christ lui-même. Maintenant qu’il est venu, mettons-nous à son écoute pour bien comprendre ce qu’est un bon pasteur. Premièrement, il connaît le lieu où conduire son troupeau. Deuxièmement, il établit avec ses brebis une relation d’amour et de confiance.

En premier lieu, le bon pasteur mène ses brebis vers les frais pâturages. "Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l'honneur de son nom." (Ps 23, 1‑3) Les frais pâturages, c’est le Royaume de Dieu, et l’herbe grasse qu’y trouvent les brebis, c’est sa Parole que nous pouvons méditer, et qui nous introduit dans sa contemplation. Voici en effet le but de notre vie, que tous les mystiques ont su exprimer. "Montre-moi ton visage", demanda Moïse à Dieu. "Montre-nous le Père, et cela nous suffit", dit Philippe à Jésus. "Je veux voir Dieu", écrit sainte Thérèse d’Avila pour résumer toute sa quête intérieure.  Mais ce désir peut-il être assouvi ? Dans l’Ancien Testament, il est écrit clairement que nul ne peut voir Dieu sans mourir (cf Jg 13,22) et le premier commandement interdit de façonner des images de Dieu (cf Ex 20,4). Oui, mais quelque chose a changé radicalement avec la venue du Christ. En lui, Dieu s’est rendu visible : "celui qui m'a vu a vu le Père " (Jn 14, 9), répond Jésus à Philippe qui lui demande de lui montrer le Père.
Pourquoi cherchons-nous tant à voir Dieu ? Parce que nous avons été créés à son image (Gn 1,26), mais cette image a été obscurcie par nos péchés. En contemplant Dieu, nous contemplons ce que nous sommes au fond et ce que nous sommes appelés à devenir. "Bien-aimés , dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est." (2ème lecture, 1 Jn 3, 2). En nous purifiant du péché, le Christ purifie notre cœur de telle sorte qu’il puisse voir celui vers lequel il tend : "Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !" (Mt 5, 8)

Le Bon Pasteur ne se contente pas de conduire son troupeau vers les frais pâturages, il établit avec chacune de ses brebis une relation d’amour et de confiance. Jésus dit d’abord : "Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis", contrairement au berger mercenaire qui, "s'il voit venir le loup,  abandonne les brebis et s'enfuit", parce que "les brebis ne comptent pas vraiment pour lui" (Jn 10, 11-13). Pourquoi est-il prêt à donner sa vie pour elle ? Tout simplement parce qu’il les aime. Jésus dira plus tard : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis." (Jn 15, 13)
Allons plus loin : le bon pasteur ne se contente pas non plus d’aimer ses brebis, il désire aussi que la réciproque soit vraie, autrement il ne sera pas suivi. Or, Jésus ajoute : " je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent […] Elles écouteront ma voix" (Jn 10, 14‑16) C’est toute la question de l’apprivoisement, que tous les éducateurs connaissent. Dans le dernier film de Spielberg, War horse, le jeune anglais aime passionnément le cheval acheté par son père, mais il doit user de patience et d’astuce pour se faire accepter et obéir par lui. De même, le renard explique au petit prince qu’il aime sa rose parce qu’il l’a apprivoisé, parce qu’il a pris le temps de créer une relation unique avec elle.
Méditons sur l’exemple de Pierre. Alors que Jésus avait fait de lui le pasteur de son troupeau en lui confiant les clefs du Royaume, il l’avait renié au moment de la Passion, abandonnant par là-même ceux dont il avait reçu la charge. Mais après la Résurrection et la Pentecôte, repenti de son péché et fortifié par l’Esprit Saint, il a été capable d’assumer avec courage la charge qu’il avait reçue. Devant le grand conseil qui l’avait convoqué après qu’il avait guéri un infirme, il n’a pas cédé à la peur et il a osé leur déclarer : "Ce Jésus, il est la pierre que vous aviez rejetée, vous les bâtisseurs, et il est devenu la pierre d'angle. En dehors de lui, il n'y a pas de salut." (1ère lecture, Ac 4, 11‑12) Plus tard, après avoir été libéré de la prison dans laquelle les chefs d’Israël l’enfermeront, il poursuivra sa mission jusqu’à donner sa vie à son tour, crucifié la tête en bas par humilité par rapport à son Maître.

Ainsi, le bon pasteur est celui qui guide ses brebis vers le lieu de leur bien-être, et qui crée avec elles une relation d’intimité et de confiance. On reconnaît là le Christ, qui nous conduit vers le Père, pour que nous puissions le contempler, et qui établit avec chacun d’entre nous une relation d’amour. Deux types de questions se posent à nous, frères et sœurs. D’abord, sommes-nous de bonnes brebis, c’est-à-dire nous laissons-nous guider par le Christ ? Savons-nous écouter sa voix, en particulier en prenant le temps de prier ? Ensuite, sommes-nous de bons pasteurs vis-à-vis de ceux dont nous avons la charge, nos enfants, nos parents âgés, nos employés… ? Cherchons-nous à les connaître vraiment, et sommes-nous prêts à donner notre vie pour eux ? Demandons au Seigneur de nous aider à lui ressembler. Prions aussi pour les évêques et pour les prêtres, qu’il a appelés à être les pasteurs de son Eglise, et pour les séminaristes, qui le seront demain. AMEN.

22 avril : 3ème dimanche de Pâques (Lc 24, 35-48)

Les disciples qui rentraient d'Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment ils avaient reconnu le Seigneur quand il avait rompu le pain. Comme ils en parlaient encore, lui-même était là au milieu d'eux, et il leur dit : "La paix soit avec vous !" Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Jésus leur dit : "Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? Voyez mes mains et mes pieds : c'est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n'a pas de chair ni d'os, et vous constatez que j'en ai."

Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds. Dans leur joie, ils n'osaient pas encore y croire, et restaient saisis d'étonnement. Jésus leur dit : "Avez-vous ici quelque chose à manger ?" Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux.

Puis il déclara : "Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j'étais encore avec vous : Il fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes."

Alors il leur ouvrit l'esprit à l'intelligence des Écritures. Il conclut : "C'est bien ce qui était annoncé par l'Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d'entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C'est vous qui en êtes les témoins."

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I – "Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire"
    a- les disciples rencontrent des témoins : cela ne suffit pas
    b- les disciples voient Jésus au milieu d’eux : cela ne suffit pas
    c- les disciples touchent et entendent Jésus en chair et en os : cela ne suffit pas
II – "Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous"
    a – accomplissement des promesses de l’Ecriture : Moïse, les prophètes…
    b- accomplissement des promesses de Jésus tout au long de sa vie publique.
    c- accomplissement des promesses des Apôtres vécues en Eglise.
III – "C’est vous qui en êtes les témoins"
    a- est-ce que je suis témoin de la Révélation par l’intelligence de mon coeur ? La Foi
    b- est-ce que je suis témoin de Jésus Ressuscité par le sens de ma vie ? L’Espérance
    c- est-ce que je suis témoin en Eglise par la vérité de ma vie ? La Charité
"Celui qui dit je le connais et qui ne garde pas ses commandements est un menteur" - accomplissement de l’histoire du salut dans mon histoire.
On n’est pas témoin du Christ Ressuscité en le regardant passer du haut de son balcon : je suis invité à entrer en relation personnelle et vivante par le tout de ma personne avec le Christ Ressuscité, pour aujourd’hui et pour toujours. A.R.

8 avril : dimanche Pâques (Jn 20, 1-9)

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin, alors qu'il fait encore sombre. Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. »

Pierre partit donc avec l'autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il voit que le linceul est resté là ; cependant il n'entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place.

C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

Baptême de huit jeunes de Notre-Dame d’Auteuil
Re-nouvellement du baptême de deux mille paroissiens de Notre-Dame d’Auteuil
I – Par notre baptême, en Christ ressuscité, Re-Naître
    a- par le don du baptême, naître-être fils adoptif et bien aimé du Père
    b- par le don du baptême, naître-être frère du Christ Fils de Dieu
    c- par le don du baptême, naître-être temple de l’Esprit du Dieu vivant
II – Par notre baptême, en Christ ressuscité, Re-Vivre
    a- par la grâce du baptême, être vivant-réalisant le meilleur de ce que je porte en mon coeur
    b- par la grâce du baptême, être vivant-libéré du péché qui m’enchaîne et m’asphyxie
    c- par la grâce du baptême, être vivant-nourri pour porter un fruit qui demeure
III- Par notre baptême, en Christ, Re-Susciter
    a- être dans la Foi-Confiance suscitée par le Christ ressuscité
    b- être dans l’Espérance suscitée par le Christ ressuscité
    c- être dans l’Amour-Charité suscité le Christ ressuscité, semence d’éternité
Par la résurrection du Christ, tout est reçu, et tout est à vivre.
Re-naître, Re-vivre, Re-susciter, en un chemin de lumière offert à chacune de nos libertés.

1 avril : dimanche des Rameaux (Mc 11, 1-10)

Quelques jours avant la fête de la Pâque, Jésus et ses disciples approchent de Jérusalem, de Bethphagé et de Béthanie, près du mont des Oliviers. Jésus envoie deux de ses disciples : "Allez au village qui est en face de vous. Dès l'entrée, vous y trouverez un petit âne attaché, que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le. Si l'on vous demande : 'Que faites-vous là ?' répondez : 'Le Seigneur en a besoin : il vous le renverra aussitôt.'" Ils partent, trouvent un petit âne attaché près d'une porte, dehors, dans la rue, et ils le détachent. Des gens qui se trouvaient là leur demandaient : "Qu'avez-vous à détacher cet ânon ?" Ils répondirent ce que Jésus leur avait dit, et on les laissa faire.

Ils amènent le petit âne à Jésus, le couvrent de leurs manteaux, et Jésus s'assoit dessus. Alors, beaucoup de gens étendirent sur le chemin leurs manteaux, d'autres, des feuillages coupés dans la campagne. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : "Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni le Règne qui vient, celui de notre père David. Hosanna au plus haut des cieux !"

25 mars : 5ème dimanche de Carême (Jn 12, 20-33)

Parmi les Grecs qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu durant la Pâque, quelques-uns abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée. Ils lui firent cette demande : "Nous voudrions voir Jésus." Philippe va le dire à André ; et tous deux vont le dire à Jésus.

Alors Jésus leur déclare : "L'heure est venue pour le Fils de l'homme d'être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : Père, délivre-moi de cette heure ? — Mais non ! C'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom !"

Alors, du ciel vint une voix qui disait : "Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore." En l'entendant, la foule qui se tenait là disait que c'était un coup de tonnerre ; d'autres disaient : "C'est un ange qui lui a parlé." Mais Jésus leur répondit : "Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est fait entendre, c'est pour vous. Voici maintenant que ce monde est jugé ; voici maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes." Il signifiait par-là de quel genre de mort il allait mourir.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

I - La Croix : une souffrance à la mesure de l'infini de l'amour
    a- c'est la passion de l'âme du Christ qui est l'âme de la Passion
    b- distinguer douleur et souffrance - "Je souffre à la mesure dont j'aime"
    c- le péché : l'absence d'amour. Si l'amour de Dieu est "un océan sans fond et sans rivages", il en est de même pour sa souffrance.
II - Entre Le Père et le Fils à la Croix : le péché du monde, l'asphyxie de l'amour
    a - Jésus a pris librement sur ses épaules tous les refus d'aimer de tous les hommes de tous les temps - vrai Dieu et vrai    homme solidaire de l'humanité
    b- Jésus ne porte pas la faute du péché (il n'est coupable de rien), il en porte la peine - la "souffrance" de Dieu
    c- Jésus expérimente simultanément et de manière intolérable la proximité du péché et à cause de cela l'éloignement de    Dieu. Expérience tragique de ce que signifie être coupé de Dieu
III - Jésus est mort par amour pour nous
    a- le Christ a changé la malédiction en bénédiction : il a transformé l'immense "non" des hommes en un "oui" encore bien     plus immense. Obéissance de celui dont la volonté ne fait qu'un avec celle du Père. Loi non pas formelle mais dans les coeurs
    b- Si le Christ est mort pour moi, cela veut dire- en retournant la phrase à l'actif - que j'ai tué Jésus par mes péchés. "Le Christ en agonie jusqu'à la fin du monde" : la passion me demeure étrangère tant que je ne réalise pas qu'elle est mon oeuvre.
    c- Nécessaire tremblement de terre pour briser nos coeurs altiers. "Si tu ne pleures pas devant la croix, de quoi pleureras-tu ?"
- La vraie vie c'est de mourir à soi-même : la vraie mort n'est pas la mort physique, mais le refus de se donner, le fermeture stérile sur soi-même
- Accepter de perdre son moi pour vivre à la mesure de celui qui est plus grand que moi, qui m'a donné l'existence, et m'offre son éternelle vie.
- Nécessité de mettre à mort le vieil homme pour que naisse l'homme nouveau

Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas… - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, quelle est votre ambition? Beaucoup de nos contemporains n’ont pas d’autre ambition que de trouver du plaisir, en profitant de la société de consommation, et d’éviter la souffrance, notamment grâce aux spiritualités proches du bouddhisme. D’autres ambitionnent la gloire du succès et des magazines, à travers la Star’Ac , le cinéma, la musique… Et nous ? Le Christ nous propose une autre ambition : celle de parvenir à la gloire, nous aussi, mais la gloire divine. D’abord, nous verrons ce qu’elle signifie. Puis nous verrons le chemin qui y conduit.

Dans notre monde, beaucoup aspirent à la gloire. Ils cherchent à rayonner auprès des autres hommes afin de donner un sens à leur existence. Au fond, ils espèrent être aimés des autres, comme le film Cloclo, qui retrace la vie du célèbre chanteur, le montre à merveille. Leur désir est compréhensible, mais ils se trompent sur la gloire. Il y a entre la gloire divine et la gloire"humaine" - au sens de celle des stars - la même différence qu’entre un objet précieux et un objet"kitch", qui ne l’est qu’en superficie. Parfois, il vaut mieux payer un peu plus cher pour obtenir un produit solide et durable. La gloire divine (kavod en hébreu) renvoie à la notion de poids : le poids d’amour de la personne. Au contraire, la gloire des stars ressemble parfois à une lumière éphémère, celle d’une étoile filante. L’actrice et chanteuse Whitney Houston, pour ne citer qu’un exemple récent, s’est consumée à la lumière des projecteurs, avant de s’éteindre récemment, à l’âge de 48 ans. Aveuglée par son succès, elle s’est égarée dans les paradis artificiels de l’alcool et de la drogue. Nous pouvons prier pour elle, et pour toutes les autres stars qui ont confondu leur gloire de stars avec le bonheur.
Le Christ, pour sa part, n’a pas recherché cette gloire-là. Tout au long de son ministère, il l’a même refusé avec vigueur. C’est dans l’évangile de Marc, que nous suivons cette année, que ce refus apparaît le plus nettement. A de nombreuses reprises, Jésus interdit à ceux qu’il a guéris de le faire savoir. C’est ce qu’on appelle le secret messianique, destiné à éviter le développement dans l’esprit de ses contemporains d’une fausse conception du messie, celle d’un héro populaire, faiseur de miracles. Après la multiplication des pains, alors que la foule veut le prendre de force pour le faire roi, Jésus décide de se retirer, tout seul, dans la montagne (Jn 6,15). Certes, il est vraiment le roi d’Israël, le fils de David tant attendu, mais sa royauté ne vient  pas de ce monde, comme il le dira à Pilate (Jn 18,36). Il est aussi le serviteur souffrant, celui sur lequel le prophète Isaïe avait écrit, plusieurs siècles avant sa venue :"c’est par ses blessures que nous sommes guéris." (Is 53,5)
Quelle est alors la gloire que Jésus demande à son Père, pour lui-même lors de la dernière Cène et pour son Nom dans l’évangile d’aujourd’hui (« Père, glorifie ton Nom ! ») ?  Celle de rayonner, non par sa puissance et par sa beauté, mais uniquement par son amour. Sur la croix, il ne sera ni beau ni brillant pour attirer nos regards (cf Is 53,2-3). Pourtant, c’est à cette"heure", que Jésus avait annoncée à Cana dès le début de son ministère (cf Jn 2,4), qu’il sera glorifié au maximum comme un roi sur son trône, et qu’il attirera à lui tous les hommes (cf Jn 12,32)i. Certes, le Père a glorifié son Fils dès sa naissance par la voix des anges, puis lors de son baptême, puis à la transfiguration, mais c’est en le ressuscitant en réponse à la croix qu’il le glorifiera définitivement.

Comment atteindre cette gloire divine, prendre du poids – non par la nourriture, surtout en cette période de Carême, mais par l’amour ? En suivant les pas du Christ, et en acceptant de passer par la croix. Jésus nous le déclare de façon solennelle :"Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit". Jésus emploie une image de la campagne pour nous aider à comprendre la parole suivante, si difficile à accueillir :"Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle." Ne pouvons-nous pas aimer notre vie ? Le premier commandement ne nous demande-t-il pas d’aimer notre prochain comme nous-mêmes ? Certes, mais Jésus vise ici l’amour égoïste de nous-mêmes, celui auquel saint Augustin faisait référence quand il opposait les deux amours, celui de Dieu et celui de soi-même. Le véritable amour de soi-même découle de l’amour de Dieu, il consiste à s’aimer soi-même en Dieu et pour Dieu."Dieu premier servi", comme disait Jeanne d’Arc. Or l’amour est fort comme la mort (Ct 8,6), en ce sens qu’il est une passion dévorante. Celui qui aime souffre, à un moment ou à un autre, c’est d’ailleurs pourquoi certains refusent de s’engager sur sa voie…
Jésus ne s’est pas contenté de paroles, il a lui-même emprunté le chemin du renoncement et de la souffrance. Alors que les philosophes soulignent l’impassibilité de Dieu, il est difficile d’accepter son choix. Ainsi, dans les premiers siècles de l’Eglise, les docètes estimaient qu’il n’avait pris qu’une apparence charnelle, mais qu’il n’avait pas souffert. De même, les musulmans considèrent que le grand prophète Issa (Jésus) n’est pas mort sur la croix, mais qu’il a été remplacé au dernier moment par un autre. Pourtant, l’auteur de l’épître aux hébreux écrit :"Bien qu'il soit le Fils, il a pourtant appris l'obéissance par les souffrances de sa Passion ; et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel." On le voit clairement dans l’évangile de ce dimanche, où Jésus est bouleversé, et commence à ressentir l’angoisse de son agonie à Gethsémani.
Sur la croix, le Christ est au sommet de sa gloire, parce qu’il est au sommet de son amour. C’est là qu’il attire tous les hommes : on peut avoir peur de Zeus qui lance des éclairs, mais pas d’un Dieu qui, après avoir été un enfant dans une crèche, se présente à nous dans la pauvreté d’un homme mis à mort nu sur une croix. Parce qu’il se présente à nous dans sa faiblesse, le crucifié nous permet de lui offrir en retour nos propres faiblesses, sans peur d’être méprisés ou jugés. Ceux qui vivent avec des personnes handicapées, ou malades, ont pu expérimenter à quel point leur fragilité les appelle à retrouver l’essentiel. Mais nous pouvons aussi résister à l’amour de celui qui nous attire ainsi sur la croix, et c’est cela le péché.

Ainsi, la souffrance et la mort forment l’unique  chemin qui conduit à la gloire. Dans son Cantique Spirituel, saint Jean de la Croix écrit :"Tous veulent entrer dans les profondeurs de la sagesse, des richesses et des délices de Dieu, mais peu désirent entrer dans la profondeur des souffrances et des douleurs endurées par le Fils de Dieu : on dirait que beaucoup voudraient être déjà parvenus au terme sans prendre le chemin et le moyen qui y conduit." Alors que nous approchons de Pâques, frères et sœurs, ne relâchons pas nos efforts pour nous convertir, c’est-à-dire pour aimer toujours plus. Acceptons les épreuves que nous rencontrons avec foi et espérance, sûrs"qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous" (Rm 8, 18)… et sans oublier non plus que la création entière aspire, elle aussi, à"connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu" (Rm 8, 21) !

18 mars : 4ème dimanche de Carême (Jn 3, 14-21)

De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle.

Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne veut pas croire est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

Et le Jugement, le voici : quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises.

En effet, tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses oeuvres ne lui soient reprochées ; mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses oeuvres soient reconnues comme des oeuvres de Dieu.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

Laetare : une joie donnée à ceux qui viennent à la lumière
I - Un combat entre la lumière et les ténèbres
    a- Dieu est la Vie, la Lumière, la Vérité
    b- le péché : l'absence de vie, de lumière, de vérité - conduit à la mort
    c- un combat dans mon coeur et dans le monde - la souffrance
II - Une arme de lumière : le sacrement de la réconciliation
    a- un laser pour prendre la mesure de mon coeur / l'omission
    b- une objectivation libérante / un trou dans ma chaussette
    c- une démarche concrète qui rejoint mon anthropologie / l'enjeu
III - Une victoire offerte par le Christ, lumière du monde
    a- un pardon à recevoir - humilité - contrition - absolution
    b- un pardon qui n'a rien d'une ardoise magique - réparation
    c- un pardon à donner - être transformé de l'intérieur.
Lien intime entre l'Eucharistie et la réconciliation - Instruments souverains
"Je vous demande d'être impitoyables pour ne jamais, jamais mettre en Dieu autre chose que de l'amour. Donc il n'est pas tout puissant. Dieu est-il grand ? Sage ? Non et non ! Il n'est qu'amour" (P. François Varillon s,j)

Le mal est vaincu, réjouissons-nous ! - Homélie du P. A. Duban

"Si Dieu existe, pourquoi tout ce mal ?" Frères et sœurs, nous avons tous entendu cette question dans la bouche de certains incroyants, et nous nous la sommes probablement posée nous-mêmes. Certes, la parole de Nietzsche, "tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts" est intéressante, mais elle ne suffit pas. Puisque le mal existe, c’est que soit Dieu est indifférent ou même hostile à l’homme – on aboutit aux mythologies anciennes où les hommes se considéraient les victimes des querelles et des jalousies des dieux, soit  Il n’est pas tout-puissant – ce qui signifie qu’il n’est pas vraiment Dieu, et on aboutit à l’athéisme contemporain. La révélation nous a permis de sortir de ce piège : Dieu n’est ni l’auteur du mal, ni impuissant par rapport à lui. Le mal est un mystère qui trouve son origine dans la liberté de ses créatures spirituelles, d’abord des démons, ces anges qui ont suivi Lucifer dans son rejet radical du dessein de Dieu, et ensuite des hommes, à chaque fois qu’ils s’y opposent eux aussi. Mais notre question initiale rebondit : pourquoi Dieu accepte-t-il ce mal premier qu’est le péché? Et comment y répond-Il ? Il l’accepte par amour pour ses créatures, à qui Il ne veut pas ôter la liberté. Et sa réponse est aussi dictée par l’amour, celle d’un Père qui a d’abord éduqué ses enfants à travers certaines épreuves, en particulier l’exil à Babylone (1ère lecture), et qui a ensuite envoyé son Fils unique, non pour nous juger, mais pour nous sauver (évangile).

"D’où vient tout ce mal ? Pourquoi sommes-nous en captivité, pourquoi Jérusalem et le Temple ont-ils été détruits, pourquoi n’avons-nous plus de fils de David sur le trône" ? A toutes ces questions que le peuple élu se pose, six siècles avant le Christ, certains vont répondre : parce que nous avons péché. Depuis la sortie d’Egypte, le peuple élu n’a pas cessé d’être ingrat par rapport à son libérateur. Sans cesse, les prophètes ont condamné son idolâtrie et l’ont appelé à la repentance. Mais le peuple s’est obstiné, au point qu’"au temps de Sédécias, tous les chefs des prêtres et le peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les pratiques sacrilèges des nations païennes, et ils profanaient le temple de Jérusalem consacré par le Seigneur." (2 Ch 36, 14) L’auteur du livre des Chroniques poursuit : "Le Dieu de leurs pères leur envoya sans se lasser des messagers, car il voulait épargner son peuple et sa Demeure. Mais ils tournaient en dérision les envoyés de Dieu, ils méprisaient ses paroles, ils se moquaient de ses prophètes" (2 Ch 36, 15‑16). On a l’impression d’entendre la parabole des ouvriers envoyés à la vigne (Mt 21). Mais la chute est différente : "tant qu'enfin la colère du Seigneur contre son peuple fut telle qu'il n'y eut plus de remède." Il n’est pas encore temps d’envoyer son Fils, Dieu punit son peuple non par méchanceté, mais comme un père qui veut corriger ses enfants pour leur apprendre à faire le bien.
De fait, l’exil à Babylone se révéla salutaire pour le peuple élu. Il lui permit de faire pénitence et de méditer sur ses fautes. Beaucoup d’écrits de l’Ancien Testament datent de cette époque, dans leur forme originale ou définitive.  Sans le Temple, les prophètes invitèrent à remplacer les sacrifices qui y étaient offerts par des sacrifices plus spirituels, et les synagogues apparurent. "Car c'est l'amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes », avait déclaré Osée (6,6) plusieurs siècles auparavant. Et finalement, le Seigneur envoya à son peuple un sauveur, un messie. Bien que païen, il est écrit que "le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse" (2 Ch 36, 22), qui appela les israélites à retourner à Jérusalem pour y bâtir un nouveau temple.

L’auteur des Chroniques nous a permis de comprendre que le mal vient parfois du péché de l’homme, et que Dieu peut nous punir pour nous remettre sur le bon chemin. Cette double vérité est éclairante, mais pas suffisante. En effet, le cœur de l’homme était tellement malade du péché qu’aucune punition, si juste et sage fusse-t- elle, ne pouvait nous en guérir entièrement. Certes, le Seigneur avait aussi envoyé un sauveur à son peuple, mais Cyrus ne pouvait pas faire plus que de favoriser le retour à Jérusalem et la reconstruction du Temple. Qui allait détruire le mal à la racine, l’empêchant de se reproduire ? Jésus le dit à Nicodème : "Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé." (Jn 3, 17)Seul celui qui était sans péché pouvait nous guérir du péché. Seul celui qui est la lumière du monde pouvait nous sortir des ténèbres. Seul celui qui est à la fois homme et Dieu pouvait nous diviniser.
Comment notre salut s’est-il accompli ? Jésus le déclare également : "De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle." (Jn 3, 14‑15) Dans le désert, le peuple avait péché, et le Seigneur l’avait puni en envoyant des serpents aux morsures mortelles. Mais Moïse avait élevé un serpent de bronze, et tout homme mordu qui avait assez de foi en Dieu et en lui le regardait et était sauvé. Il avait ainsi repris et appliqué à Yahvé une forme de culte païenne, telle qu’on la trouve notamment en Grèce avec le dieu Asklépios, le serpent étant symbole à la fois de la mort et des enfers (il se faufile dans les trous de la terre) et de la santé et de la vie (si on lui arrache son corps sans écraser sa tête, il continue de vivre).
De la même manière, Jésus a été élevé sur la croix, afin que tout homme qui croit regarde vers lui et soit sauvé. Comme le serpent de bronze symbolisait d’abord le mal dont le peuple était victime, la croix symbolise le péché dont nous sommes tous atteints (seuls les pires malfaiteurs y étaient condamnés). Comme l’écrit saint Paul aux Corinthiens, "celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu." (2 Co 5, 21) Et aux Ephésiens, il écrit: "Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ." (2, 4‑5, 2ème lect.) Voici la réponse définitive de Dieu au mal : au lieu de nous condamner, Il nous sauve en se chargeant lui-même de notre mal.
Cela signifie-t-il que nous sommes tous sauvés et guéris du péché ? Non, car un malade ne guérit que s’il accepte de prendre le remède préconisé par le médecin. Dans le désert, certains avaient refusé de regarder vers le serpent d’airain, par manque de foi. De même, nous pouvons refuser de nous laisser sauver par le Christ. Lui-même l’a dit clairement à Nicodème : "Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne veut pas croire est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu." (Jn 3, 18) Et nous, frères et sœurs, voulons-nous être sauvés ? N’y-a-t-il pas dans nos vies des domaines où nous préférons les ténèbres à la lumière, et où nous agissons comme les autruches qui enfoncent leurs têtes dans le sable ?

Pour conclure, frères et sœurs, réjouissons-nous, comme l’Eglise nous y invite en ce dimanche appelé traditionnellement celui de Laetare. Certes, le mal fait encore des ravages dans le monde, mais "Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique" afin que "tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu’il obtienne la vie éternelle." (Jn 3, 16) Soyons dans la joie d’être tant aimés de Dieu et agissons selon la vérité afin que nos œuvres soient reconnues comme des œuvres de Dieu !

11 mars : 3ème dimanche de Carême (Jn 2, 13-25)

Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem. Il trouva installés dans le Temple les marchands de boeufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs boeufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : "Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic."

Ses disciples se rappelèrent cette parole de l'Écriture : L'amour de ta maison fera mon tourment. Les Juifs l'interpellèrent : "Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ?" Jésus leur répondit : "Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai." Les Juifs lui répliquèrent : "Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais !" Mais le Temple dont il parlait, c'était son corps.

Aussi, quand il ressuscita d'entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela ; ils crurent aux prophéties de l'Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
Pendant qu'il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en lui, à la vue des signes qu'il accomplissait. Mais
Jésus n'avait pas confiance en eux, parce qu'il les connaissait tous et n'avait besoin d'aucun témoignage sur l'homme : il connaissait par lui-même ce qu'il y a dans l'homme.

Eléments de réflexion - P. Antoine de Romanet

"Le temple dont il parlait, c'était son corps"
I - Sens de la Transcendance - Dieu libérateur
    a- un vocabulaire de passion amoureuse - tu as du prix à mes yeux
    b- Dieu est Dieu - les commandements : instruments d'éducation
    c- rejet des idoles qui nous enchaînent et nous avilissent
II - Sens de l'Incarnation - Dieu fait homme
    a- Jésus vrai Dieu et vrai homme, pont entre le ciel et la terre
    b- Jésus est concret - les sacrements : instruments de conversion
    c- rejet des cultes extérieurs mais offrande du coeur en vérité
III - Sens de la Résurrection - Dieu au coeur de l'homme
    a- libération inouïe : le lieu de la présence de Dieu c'est le corps du Christ
    b- adoration du corps Eucharistique : instrument de salut
    c- rejet de tout ce qui nous détourne de notre propre résurrection

Corps glorieux de Jésus qui n'est plus limité ni à un lieu, ni à un espace, ni à une durée

Le nouveau culte : nos vies et nos coeurs = Ne pas assigner Dieu à résidence dans des prisons dorées, hors de nos existences

Le sens de la transcendance de Dieu c'est aussi celui du caractère sacré et de la dignité de chacune de nos vies.

Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic - Homélie du P. Duban


Frères et sœurs, qu’est-ce que la liberté ? Elle n’est pas la possibilité d’agir selon tous nos désirs, qui sont parfois des sortes de caprices qui nous font du mal à nous-mêmes et aux autres, mais la capacité d’agir selon la volonté de Dieu, qui sait ce qui est bon pour nous et pour les autres et qui veut nous conduire à notre accomplissement. Pour rendre son peuple libre, Dieu l’a d’abord délivré de Pharaon. Ensuite, Il lui a donné le décalogue, grâce auquel le croyant peut connaître « un début de liberté" (St Augustin). En effet, les 10 commandements– les 3 premiers pour l’amour de Dieu, et les 7 suivants pour l’amour du prochain- découlent tous du premier : « Tu n'auras pas d'autres dieux que moi." (Ex 20, 3) Et ce premier commandement est lui-même subordonné à la première parole, qui le précède immédiatement : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison d'esclavage." (Ex 20, 2)Tous les commandements, à la suite du premier, n’ont donc qu’un seul but : nous rendre libres. Même s’ils ne sont qu’une étape intermédiaire vers la liberté parfaite, celle que nous procure l’évangile des Béatitudes, ils restent toujours valables. La preuve, c’est que toute la partie morale du Catéchisme de l’Église Catholique est basée sur eux. Voyons maintenant comment Jésus nous rend parfaitement libres. Dans un premier temps, nous verrons qu’il a accompli un acte symbolique : la purification du Temple. Puis, nous montrerons que cet acte préfigurait  sa mort et sa résurrection.

Pourquoi Jésus se met-il en colère et chasse-t-il les marchands du temple ? Non pas parce qu’ils changent de l’argent ou vendent des animaux – ces deux activités étaient nécessaires pour que les Juifs puissent offrir des sacrificesi – mais parce qu’ils transgressent impunément le décalogue, et cela dans le lieu même où il devrait être le mieux respecté. Si Jésus se met en colère dans le Temple, c’est parce qu’il souffre de constater que les marchands et les changeurs sont esclaves d’une idole qu’il n’aura de cesse de combattre : l’argent. Il le déclarera solennellement un jour : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent." (Mt 6, 24) Si Jésus purifie le Temple, c’est avant tout parce qu’il veut purifier les cœurs. Il agit à la manière des prophètes, dont la mission principale était de combattre l’idolâtrie, qu’ils considéraient comme un adultère et une prostitution. Le Seigneur s’est en effet offert à Israël comme son Époux, et l’Écriture évoque maintes fois son amour jaloux. On pourrait oser dire que Dieu est fou d’amour pour l’humanité, c’est pourquoi il souffre de son indifférence et de son ingratitude. De même, Jésus souffre de voir la maison de son Père travestie en maison de traficii.
Ses disciples le comprirent et « se rappelèrent cette parole de l'Écriture : L'amour de ta maison fera mon tourmentiii ." (Jn 2, 17) Peut-être se sont-ils souvenus également de la prophétie de Malachie : « Voici que je vais envoyer mon messager, pour qu'il fraye un chemin devant moi. Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez […] il est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs. Il siégera comme fondeur et nettoyeur. Il purifiera les fils de Lévi et les affinera comme or et argent, et ils deviendront pour Yahvé ceux qui présentent l'offrande selon la justice.» (Ml 3, 1‑3) En accomplissant cette prophétie, Jésus a tellement marqué l’esprit de ses contemporains que cet évènement est l’un des seuls qui apparaisse dans les quatre évangiles, en plus de la passion et de la résurrection. Il sera l’un des motifs de sa condamnation à mort (cf Mt 26,61).

En chassant les marchands du Temple, Jésus a réalisé un signe prophétique, mais il lui restait ensuite à accomplir la réalité elle-même. Ce n’est pas dans le Temple seulement, mais avant tout dans son cœur que l’homme est appelé à rendre un culte à Dieu. Déjà après la destruction du premier Temple par les armées de Nabuchodonosor, au VIe siècle, les prophètes avaient compris que le culte pouvait être rendu de manière nouvelle : « c'est l'amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes." (Os 6, 6)Cela n’avait pas empêché la reconstruction du Temple, et son embellissement par Hérode. Bientôt, Jésus sait que ce nouveau Temple sera détruit par les armées romaines, comme il l’annoncera avant sa Passion à ses disciplesiv. Mais cette fois, il ne sera pas reconstruit. A la samaritaine qui lui demandera quel est le lieu où il faut adorer, il répondra : « Femme, crois-moi : l'heure vient où vous n'irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. [...] Mais l'heure vient – et c'est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père." (Jn 4, 21.23) C’est dans le Christ, habité par l’Esprit comme par la shekinah, que nous pouvons adorer le Père.
Alors que le second Temple n’a jamais été reconstruit (il n’en reste que le mur des lamentations), il a pourtant été remplacé : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai." (Jn 2, 19) Et Jean précise : « le Temple dont il parlait, c'était son corps." (Jn 2, 21) Alors que la traduction liturgique ne fait apparaître aucune différence, le mot employé ici deux fois par Jean désigne non pas le Temple lui-même (ieron, qu’il avait utilisé au début de la péricope) mais son sanctuaire (naos), autrement dit le Saint des Saints où résidaient les tables de la Loi. Jésus est l’homme libre par excellence, celui qui a parfaitement accompli la Loi, et dans le corps duquel « habite la plénitude de la divinité." (Col 2, 9)
Par sa mort et sa résurrection, Jésus a véritablement vaincu toutes les idoles. Son amour jaloux a été tellement fort qu’il s’est abaissé jusqu’à l’extrême pour nous sauver de l’adultère et de la prostitution de nos cœurs. En termes seulement humains et raisonnables, il est compréhensible que cet acte soit perçu comme "scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens." (1 Co 1, 23)  Mais  "la folie de Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme" (1 Co 1, 25)…

Ainsi, frères et sœurs, Jésus nous a libérés de toutes les idoles, nous donnant de pouvoir adorer Dieu en esprit et en vérité. Cependant, cette libération ne devient effective en nous que si nous acceptons d’être fidèles à sa parole : « si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres." (Jn 8, 32) Alors, sommes-nous vraiment fidèles à la parole du Christ ? Ne sommes-nous pas encore esclaves de certaines idoles : l’amour de l’argent, du pouvoir, du plaisir… ? Sommes-nous fous d’amour pour Dieu, comme Il l’est pour nous ? Depuis notre baptême, nous sommes devenus avec le Christ « temples de Dieu" (1Co 3, 16) et « temples de l’Esprit" (1 Co 6, 19). Pendant ce Carême, demandons à Dieu de chasser de nos cœurs tous les désirs qui en font des « maisons de trafic". Et pour y collaborer, apprenons par cœur les dix commandements et mettons-les en pratique, reconnaissants envers Celui qui nous rend libres. AMEN.


4 mars : 2ème dimanche de Carême (Mc 9, 2-10)

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l'écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d'une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et ils s'entretenaient avec Jésus.

Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : "Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie." De fait, il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le." Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

En descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette consigne, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : "ressusciter d'entre les morts".

Eléments de réflexion - Antoine de Romanet

I- "Et il fut transfiguré devant eux" : accueillir une Révélation
    a- La purification à l'approche de Dieu : six jours / la montagne
    b- Transfiguration : "Trans" = pont entre deux réalités
    c- Elie et Moïse : la Loi et les Prophètes : Dieu se dit dans notre histoire. Préparation des apôtres à la Croix
II - "Il n'a pas refusé son propre fils" : accueillir la Croix
    a- Abraham : confiance totale ; sacrifices/holocaustes; fin des sacrifices humains - don du Père et du Fils
    b- Paul : Dieu en son fils nous a tout donné : don du Père et du Fils
    c- jusqu'au bout de la dépossession et du don de soi. Ce sont les hommes et non pas Dieu qui ont mis à mort Jésus
III - "Ressusciter d'entre les morts" : accueillir ma vocation
    a- nous sommes entièrement dans la lumière de la Résurrection
    b- baptisé : plongés dans le Christ pour être participant de sa nature divine
    c- c'est par l'amour que nous serons chacun transfigurés
Orient : icône : image d'homme/Dieu-transfiguré : Contemplation
Occident : dimension souvent premières d'action et d'engagement.
Allier les deux bras de la Croix, l'horizontal et le vertical,
Allier Mt 25, 31-46 et Marc 9,2-10

Il fut transfiguré devant eux - Homélie du P. A. Duban

Frères et sœurs, que faire lorsque nous éprouvons le poids de notre finitude, avec son lot de difficultés qui pourraient nous pousser vers la déprime, le désespoir, la révolte ? Espérer. Voilà la vertu dans laquelle le Seigneur veut nous faire grandir durant ce Carême. Alors que nous nous sommes engagés dans le combat pour la conversion il y a dix jours, et que le Christ nous a montrés dimanche dernier qu’il nous était possible d’en sortir vainqueurs avec lui, peut-être avons-nous déjà essuyé quelques échecs qui pourraient nous faire douter de cette victoire. Aussi le Seigneur nous rappelle-t-il aujourd’hui le but  de notre marche à travers le désert : la résurrection. Le Christ transfiguré l’anticipe sur le Thabor, qui signifie "nombril", c’est-à-dire le lieu où il révèle son identité la plus profonde. Les 3 p du Carême (prière, partage et privations) doivent nous conduire jusqu’au P de la Pâques, qui signifie Passage : passage du péché à la sainteté, et de la mort à la vie. Un jour nous aussi, après bien des carêmes, nous réaliserons notre grand Passage, et nous serons transfigurés : "Bien-aimés , dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est." (1 Jn 3, 2) Comment nous préparer à ce grand Passage, et d’abord à tous les passages que nous avons à effectuer durant nos vies ? Méditons sur l’évangile.

L’événement que nous venons d’entendre, relaté par les trois évangiles synoptiques, se situe environ huit jours après la confession de foi de Pierre à Césarée. Après s’être écrié "tu es le Messie» (Mc 8,29), le chef des apôtres s’est fait reprendre fermement par Jésus, à qui il avait reproché vivement de casser le moral des troupes en annonçant sa Passion à venir. Et Jésus a ajouté : "Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l'Évangile la sauvera." (Mc 8, 34‑35) Nous pouvons imaginer le désarroi et les doutes qui ont dû agiter les Douze. Ainsi, celui qu’on attendait comme libérateur d’Israël allait souffrir et mourir ? Ils sont dans la "nuit de la Foi", une expression chère aux mystiques parce qu’ils l’ont tous traversée. Le sommeil accablant qui les saisit sur le Thabori symbolise cette nuit pendant laquelle Dieu travaille leurs cœursii.
Comme saint Luc l’a noté, c’est pendant qu’il prie que Jésus est transfiguré. La prière est le moment où l’homme cesse de se situer dans le faire pour passer dans l’être et dans le laisser-faire. Jésus a beau être pleinement homme, il est aussi une Personne divine, comme le concile de Chalcédoine l’a déclaré solennellement en 451. Sur le Thabor, il révèle à Pierre, Jacques et Jean qui il est réellement. La blancheur éclatante de ses vêtements symbolise sa divinitéiii, et c’est pourquoi nous revêtons un vêtement blanc le jour de notre baptême. Pourquoi avoir choisi ce moment et ces trois apôtres pour se révéler ainsi ? Parce que la Passion est proche, comme il l’a annoncé à Césarée, et que ces trois mêmes apôtres le verront bientôt non plus trans- mais dé-figuré par l’angoisse sur un autre mont, celui des Oliviers où se situe le jardin de Gethsémani… Ce jour-là, ils auraient pu se souvenir du Thabor pour garder leur courage, mais ils ne verront même pas le visage angoissé et suant le sang de leur maître, car ils dormiront à nouveau. Ce sommeil-là, contrairement à celui du Thabor, sera celui de leur péché, car Jésus leur aura demandé auparavant de veiller…
Pourquoi Moïse et Elie sont-ils présents ? D’abord parce que, selon la Loi, il fallait que deux personnes soient présentes pour rendre un témoignage à quelqu’un. De plus, ils représentent respectivement la Loi et les Prophètes, soit les deux grandes parties de l’Ancien Testament : tout ce qu’ils ont dit et fait était destiné à préparer la venue du Christ. Enfin, ils ont vécu comme Jésus un jeûne de 40 jours, et ils sont les deux seuls personnages de l’Ancienne Alliance à avoir presque vu Dieu (Moïse de dosiv, et Elie s’est voilé le visage devant lui dans la brise légèrev). Désormais, ils peuvent s’entretenir avec lui face à face. Jésus est le nouveau Moïse, qui nous donne la Loi des Béatitudes, et le nouvel Elie (à la suite de Jean Baptiste), qui nous appelle sans cesse à la conversion, comme nous l’avons entendu dimanche dernier. Il est le Visage et la Parole du Père.
Pourquoi Pierre veut-il dresser trois tentes ? Parce qu’il aimerait que cet événement dure toujours. Après avoir traversé une nuit de la foi, il jouit maintenant de la lumière divine qui l’éclaire et le réchauffe. Mais c’est alors que survient une nuée, qui rappelle celle qui accompagnait la tente de la rencontre dans le désert, et que la voix du Père se fait entendre. Comme au jour du baptême, elle redit : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé.» (Mc 9, 7) Mais elle ajoute cette fois : "Écoutez-le." Écoutez celui qui vient de vous annoncer qu’il lui faudrait passer par la souffrance et la mort avant de ressusciter. N’ayez pas les pensées des hommes, ne soyez pas du côté de Satan, celui qui veut contrecarrer les projets divins (cf Mc 8,33)…
Après avoir ainsi soutenu une nouvelle fois son Fils, le Père disparaît, ainsi que Moïse et Elie. Jésus reste seul avec ses apôtres. C’est ainsi que s’accomplit toute vocation humaine. Même si Dieu manifeste son soutien à ses envoyés, Il les laisse assumer leurs missions dans le clair-obscur de leurs vies quotidiennes. C’est pourquoi Jésus redescend de la montagne, "au raz des pâquerettes", afin d’y retrouver l’immense foule des hommes souffrants et égarés qu’il est venu sauver. Pourquoi défend-il à ses trois compagnons de "raconter à personne ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts" (Mc 9, 9) ? Parce que sans le mystère de la croix qu’il leur a annoncé, celui de la transfiguration risque d’être interprété comme un simple prodige… Les trois apôtres ont eux-mêmes eu du mal à le comprendre, eux qui se demandaient "entre eux ce que voulait dire : “ressusciter d'entre les morts”" (Mc 9, 10)

Ainsi, frères et sœurs, le Père dit à chacun d’entre nous : "Écoutez mon Fils". Ne l’écoutez pas seulement lorsqu’il vous promet le bonheur, mais aussi lorsqu’il vous appelle à prendre votre croix pour le suivre. Prenons exemple sur Abraham. Alors que Dieu avait comblé son attente en lui donnant Isaac, le fils de la promesse, il n’a pas refusé de le lui offrir. Certes, il était dans la nuit de la foi, mais elle ne l’a pas empêché d’avancer pour accomplir la volonté divine. Sur le mont Moriah, Abraham a vécu une expérience de transfiguration. A travers l’ange, il a vu la bonté infinie de ce Dieu à qui beaucoup, dans les civilisations voisines, croyaient faire plaisir en Lui offrant leurs propres enfants… Parce qu’il avait accepté de l’écouter jusqu’au bout, il a été comblé de ses bénédictions. De même, Moïsevi et Elie ont été des hommes de prière, à l’écoute de Dieu, et c’est pourquoi ils ont pu le contempler face à face sur le Thabor. Pendant ce Carême, soyons à l’écoute du Seigneur : prenons le temps de méditer sa Parole et de la laisser résonner dans le silence de notre cœur. Acceptons de marcher dans la direction que le Seigneur nous aura indiquée, même si elle nous semble obscure, sûrs qu’Il ne nous abandonnera pas. Et si notre marche devient trop difficile, souvenons-nous de tous les moments où nous avons vécu dans une lumière et une joie profonde : leur souvenir nous transfigurera à nouveau, et nous serons fortifiés pour redescendre dans les plaines de nos vies quotidiennes.

26 février : 1er dimanche de Carême (Mc 1, 12-14)

Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

Après l'arrestation de Jean-Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait : "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle."

Eléments de réflexion

I- Baptême - Alliance
    a- un don que Dieu seul peut donner : Dieu se donne lui-même
    b- une greffe qui ne prend sens que si la sève circule
    c- une alliance à vivre au réel présent, en tous les aspects de ma vie
II - Baptême - Combat
    a- réalité et force du combat spirituel : non pas des confiseries, mais la mise en cause de Dieu lui-même. Tenter Dieu/ Tenter le diable
    b- Satan, le menteur, le manipulateur, ne cesse de nous suggérer de faire de Dieu autre chose que ce qu'il est. Mise à mort de Dieu.
    c - tentation fondamentale du refus de la Croix : tentation d'un Dieu puissant, évident, dominateur, alors qu'il est humble, caché, amour
III- Baptême - Victoire
    a- "Les temps sont accomplis" : nouvel Adam, nouvelle création et alliance
    b- "Convertissez-vous" : être libre
    c- "Croyez à la Bonne Nouvelle" : participer à la Résurrection de Jésus
Nous ne sommes pas invités à être des masochistes-païens mais des enthousiastes-chrétiens de Dieu Père de Jésus Christ.
L'ascèse du Carême est pour un dépassement, avec humilité, sourire et amour. Sans désir de sainteté, nous sommes dans l'anémie.
"Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu"

Homélie du P. A. Duban

Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche

Au commencement, l’homme vivait en harmonie avec Dieu, avec son semblable, et avec les autres créatures. Mais après avoir péché, l’harmonie fut brisée à ces trois niveaux. Adam et Eve eurent honte de leur nudité, signe de leur perte de confiance envers Dieu et l’un envers l’autre, et la création leur devint source de souffrances. Du jardin d’Eden, ils furent chassés dans le désert , et la perversité de leurs descendants ne cessa de grandir. Elle se multiplia à tel point que Dieu regretta d’avoir créé l’humanité, et envoya le déluge, afin de recréer une humanité nouvelle, à partir de Noéi. Certes, la nouvelle alliance établie alors marqua un progrès dans l’histoire des relations de l’homme avec Dieu, mais elle ne permit pas de recréer l’harmonie perdue avec le premier péché. Cependant, cette alliance n’était que la préfiguration de celle, définitive et parfaite, que Dieu voulait établir avec l’humanité. Dans ce but, Il a envoyé  son Fils lui-même. Là où Adam et Eve avaient échoué, lui va remporter la victoire, et rouvrir ainsi le paradis perdu aux hommes, comme nous allons le voir dans l’évangile.


"Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l'Esprit le pousse au désert." (Mc 1, 12) En recevant le baptême de Jean, Jésus manifeste qu’il est venu prendre sur lui le péché des hommes, et son Père témoigne de son identité véritable : "C'est toi mon Fils bien-aimé ; en toi j'ai mis tout mon amour." (Mc 1, 11) Armé de ce soutien du Père, Jésus est l’homme fort qui vient pour ligoter Satan et pour piller tous ses biensii, c’est-à-dire pour le déposséder de son emprise sur le monde et pour le jeter dehors, lui qui en est le princeiii. Ce n’est pas avec une audace téméraire que Jésus va s’engager dans ce combat, mais "poussé" par l’Esprit. Littéralement, l’Esprit "le chasse" au désert, un terme qui rappelle le moment où Dieu "expulsa"iv Adam et Eve du paradis et qui sera encore employé lorsque Jésus "chassera" les démons. Le terme est fort, et suggère la violence du combat spirituel que nous avons à mener, "plus dur que le combat entre hommes", comme l’écrivait Rimbaud. Jésus le dira lui-même : "le Royaume des Cieux souffre violence, et ce sont les violents qui s'en emparent." (Mt 11, 12) Le combat existe partout, mais il est intensifié au désert. Dans la tradition biblique, le désert est à la fois le lieu de la rencontre avec Dieuv, mais aussi le lieu où l’Adversaire tente les croyants.

"Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan.» (Mc 1, 13) Contrairement à Matthieu et Luc, Marc ne précise pas la nature des tentations de Jésus, mais il indique qu’elles ne sont pas survenues seulement à l’issue des 40 jours, mais tout au long de son séjour. Il suggère ainsi que Jésus a été tenté tout au long de sa vie et de son ministère. Le chiffre quarante est peut-être réel, mais il est en tout cas symbolique : il renvoie aux 40 ans passés par les Hébreux dans le désertvi. Alors qu’eux-mêmes avaient succombé maintes fois aux tentations, comme Adam et Eve qui s’étaient laissé séduire par le serpent de la Genèse, Jésus va remporter la victoire.

" Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient." (Mc 1, 13) Voici le signe de la victoire. Alors que le péché d’Adam et Eve avait rompu l’harmonie première de la créationvii, Jésus la rétablit. Il manifeste ainsi qu’il est le messie annoncé par le prophète Isaïe : "Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira." (Is 11, 6) Et les anges, qui devaient interdire à Adam et Eve l’accès du jardin d’Edenviii, le servent…

"Après l'arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée » (Mc 1, 14) Après sa victoire, Jésus est prêt pour accomplir sa mission. Providentiellement, il la commence après l’arrestation de Jean. Il manifeste ainsi la continuité entre le précurseur et lui-même. Alors que Jean appelait à faire pénitence pour accueillir le messie, celui-ci proclame "la Bonne nouvelle de Dieu", littéralement "l’évangile de Dieu". Tout est dit dans cette expression : c’est Dieu qui est la Bonne Nouvelle pour les hommes qui doutent de son amour , de sa puissance ou même de son existence. Alors que le serpent l’avait remis en causeix , Jésus vient pour en témoigner. "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche.» (Mc 1, 15) Que faut-il donc pour que ce règne vienne, puisqu’il est tout proche ? Jésus poursuit : "Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle." (Mc 1, 15) C’est notre manque de foi qui empêche le règne de Dieu d’advenir. Si quelqu’un vient m’offrir un cadeau mais que je me méfie de lui, je choisirai de jeter ce cadeau plutôt que de prendre le risque de l’ouvrir.


Et nous, frères et sœurs, posons-nous deux séries de questions. D’abord, croyons-nous que le règne de Dieu est tout proche ? Ne manquons-nous pas d’Espérance ? Ne faisons-nous pas preuve de défaitisme ou de cynisme parfois ? L’entrée dans le règne de Dieu se joue à peu de chose, parfois, tout comme l’entrée dans le règne de Satan, à un oui ou à un non que nous prononçons au fond de notre cœur… Pendant ce Carême,  l’Esprit veut nous aider à entrer dans le règne de Dieu de manière paradoxale, en nous "chassant" nous aussi au désert, c’est-à-dire en nous poussant à quitter nos habitudes pour mener le combat avec le Christ : par nos prières, nos partages et nos privations, nous chercherons à ressembler de plus en plus au Fils de Dieu, à qui nous sommes configurés par notre baptême : "être baptisé, ce n'est pas être purifié de souillures extérieures, mais s'engager envers Dieu avec une conscience droite, et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ qui est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu." (1 P 3, 21‑22)

Par ailleurs, sommes-nous de bons messagers de "la Bonne Nouvelle de Dieu" ? Le Christ était tellement embrasé du feu de l’Esprit qu’il a proclamé ce message non seulement aux vivants mais aussi aux défunts. Saint Pierre écrit "qu'il est allé proclamer son message à ceux qui étaient prisonniers de la mort" (1 P 3, 19), ce dont nous ferons mémoire le samedi saint. Ne sommes-nous pas parfois inhibés par notre peur du qu’en dira-t-on, par nos paresses, par nos lâchetés ? Pendant ce Carême, combattons non seulement pour notre propre conversion, mais aussi pour celle de nos prochains.


Frères et sœurs, ne résistons pas à l’Esprit, qui veut nous chasser dans le désert. Là, nous serons tentés, mais si nous demeurons unis à "l’homme fort", nous vaincrons l’Adversaire. Que nous le voulions ou non, notre vie humaine exige un combat. Le Carême est un temps de grâce où Dieu veut nous rendre plus fort et rétablir en nous l’harmonie brisée par nos péchés, c’est-à-dire détruire les barrières de la méfiance et de la haine que nous avons érigées vis-à-vis de Lui, de nous-mêmes et de la création. Il veut nous délivrer du pouvoir de Satan et nous donner d’entrer dans son royaume où nous sommes tous appelés à régner avec lui, comme ses propres fils et filles. Le Carême peut donc nous aider à progresser dans notre humanité, à la suite de celui que Dieu a conduit à sa perfection par la souffrancex. Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche, croyons à cette bonne nouvelle et témoignons-en tout autour de nous. AMEN.


19 février : 7ème dimanche du Temps ordinaire (Mc 2, 1-12)

Jésus était de retour à Capharnaüm, et la nouvelle se répandit qu'il était à la maison. Tant de monde s'y rassembla qu'il n'y avait plus de place, même devant la porte. Il leur annonçait la Parole.

Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l'approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé.

Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : "Mon fils, tes péchés sont pardonnés." Or, il y avait dans l'assistance quelques scribes qui raisonnaient en eux-mêmes : "Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ?"

Saisissant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu'ils faisaient, Jésus leur dit : "Pourquoi tenir de tels raisonnements ? Qu'est-ce qui est le plus facile ? de dire au paralysé : 'Tes péchés sont pardonnés', ou bien de dire : 'Lève-toi, prends ton brancard et marche' ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit-il au paralysé : Lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi." L'homme se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde.

Tous étaient stupéfaits et rendaient gloire à Dieu, en disant : "Nous n'avons jamais rien vu de pareil."

Eléments de réflexion

I - Jésus accueille chacun tel qu'il est, et lui donne le meilleur
    a- Jésus accueille la foule, son désir ambigu, et lui donne le meilleur
    b- Jésus accueille le paralysé, son désir limité, et lui donne le meilleur
    c- Jésus accueille les scribes, leur désir perverti, et leur donne le meilleur
II - Jésus se révèle à tous tel que lui-même, fils de Dieu, Sauveur
    a- Jésus se laisse approcher par tous, et ouvre vers l'unique essentiel
    b- Jésus se révèle comme étant Dieu, ayant le pouvoir de pardonner
    c- Jésus donne le sens des miracles, spirituel, dans un contexte de Foi
III - Jésus convoque tout homme à se situer librement face au Salut
    a- le paralysé ressuscité - "Lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi"
    b- la foule étonnée - "Nous n'avons jamais rien vu de pareil"
    c- les scribes paralysés - "Ils tinrent aussitôt conseil en vue de le perdre"
Dieu donne plus que l'homme n'attend, Dieu se donne lui-même.
Jésus révèle sa divinité pour notre salut d'un même mouvement.
Qui suis-je ? quel est mon brancard ? suis-je debout ?

Mon fils, tes péchés sont pardonnés - Homélie du P. A. Duban

"Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ?" (1ère lect.) Frères et sœurs, cette parole du prophète Isaïe met en lumière notre espérance : le Règne de Dieu, que le Seigneur Jésus nous a annoncé comme "tout proche" dès le début de son ministère (Mc 1,15). En regardant tout le mal qui fait des ravages autour de nous, cependant, nous pouvons être tentés de croire que Jésus s’est trompé, ou qu’il a échoué. En réalité, ce n’est pas Jésus, c’est nous-mêmes qui nous trompons parfois de chemin, et qui échouons à vivre selon les lois du Royaume de Dieu. Alors que lui "n'a jamais été que ‘oui’ » à la volonté de son Père (2ème lect.), nous-mêmes vivons selon le mode du "oui et non". Lorsque nous disons "oui", nous collaborons à l’avènement du Règne de Dieu. Mais lorsque nous disons "non", autrement dit lorsque nous péchons, nous luttons contre cet avènement. Et ces refus de la volonté divine, au fond, nous font souffrir, car ils nous empêchent d’être en paix avec Dieu, avec les autres et avec nous-mêmes. Mais le Seigneur ne se résigne pas à ces refus. Par les prophètes comme Isaïe, Il déclarait déjà : "Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé… moi, je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même, et je ne veux plus me souvenir de tes péchés". Ce pardon annoncé, Dieu va nous le manifester en nous envoyant son Fils, et Il nous l’offre aujourd’hui dans son Eglise. Suivons pas à pas l’évangile, et voyons ce qu’il nous enseigne à ce sujet.

"Jésus était de retour à Capharnaüm". Après avoir effectué un périple "dans toute la Galilée" (Mc 1, 39), Jésus revient dans cette ville qu’il a choisie parce que, située sur la Via maris (entre Damas et la Méditerranée), elle abrite des hommes de diverses cultures : Juifs, Romains, Phéniciens et sans doute Grecs. La ville de Pierre, André et Matthieu était chantée par les historiens de l’antiquité comme un petit paradis, ce que les pèlerins de Terre Sainte peuvent constater encore aujourd’hui en contemplant la nature luxuriante qui l’entoure. Ce n’est pas un hasard si c’est là que Jésus va pour la première fois pardonner les péchés. C’est en effet à cause du péché qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis terrestre. Le Fils de Dieu, qui sera enseveli et ressuscitera dans un jardin, s’est incarné pour nous réintroduire dans ce paradis perdu.
"La nouvelle se répandit qu'il était à la maison". Il s’agit de la maison de Pierre, qui préfigure l’Eglise. C’est en elle, notre Mère, que Dieu nous offre son Pardon.
"Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé». La paralysie physique de cet homme est comme le symbole de la paralysie spirituelle que le péché entraîne. Dieu, qui nous a créés pour la Vie, et donc pour le mouvement, ne peut pas rester insensible devant ce double mal.  Mais, s’il est vrai que le premier est difficile à vivre, il est moins grave que le second, comme Jésus le manifestera bientôt.
"Porté par quatre hommes".  Sans l’aide de ses amis, le paralysé n’aurait jamais pu parvenir jusqu’à Jésus. Non seulement ils le portent jusqu’à la maison, mais ils font preuve ensuite d’ingéniosité et de courage pour le monter sur le toit, faire une ouverture, et le descendre jusque devant Jésus. C’est en "voyant leur foi" que celui-ci va le guérir. Leur nombre, "quatre", est symbole d’universalité. Nous sommes ici en face du mystère de la communion des saints : alors que Caïn le niait ("Suis le gardien de mon frère ?)» (Gn 4, 9), nous sommes tous solidaires et responsables les uns des autres.
« Mon fils, tes péchés sont pardonnés. » Il est évident que les quatre hommes n’étaient pas venus pour cela. Mais Jésus sait que la paralysie du péché est plus grave que celle du corps. On peut vivre en parfaite santé physique et être très malheureux. Inversement, on peut souffrir de graves maladies et vivre pleinement heureux, comme en témoignent certains saints, tels que François d’Assise et le Padre Pio, tous les deux stigmatisés. Par ailleurs, il est évident également que Jésus n’a pas pardonné les péchés de cet homme sans que celui-ci le lui ait demandé : un pardon n’a de valeur que s’il est reçu et donc désiré. Nous pouvons donc imaginer le dialogue muet qui s’est noué entre Jésus et le paralytique, dialogue qui s’est exprimé par les cœurs et par les yeux.
« Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Les scribes raisonnent bien, c’est pourquoi Jésus va leur donner un signe pour manifester son autorité divine. "Qui peut le plus peut le moins", comme l’affirme le dicton. En effectuant un miracle, Jésus manifeste que sa parole précédente, "je te pardonne", a elle aussi été suivie d’effet : "Dieu dit… et cela fut", comme nous l’entendons dans le récit de création (Gn 1).  Et Jésus signe son acte avec les mots qu’il emploie : "mon fils", d’abord, a mis en lumière son lien intime avec le Père qui l’a envoyé.  "Le Fils de l’homme", ensuite, expression favorite de Jésus pour se désigner lui-même, évoque le mystérieux personnage annoncé par Daniel, qui devait venir du ciel pour régner sur l’univers et vaincre les forces du mal (Dn 7,14). Jésus vainc les forces du mal, non en détruisant le pécheur, mais en le délivrant de ses péchés.
"Lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi". Le mot traduit ici par "lève-toi" est le même employé pour la guérison de la belle-mère de Simon (Mc 1,31): "egeirè", qui signifie aussi "ressuscite".  Le pardon divin n’est pas le simple effacement des péchés, il est une véritable résurrection, le commencement d’une vie nouvelle. Il n’est pas non plus synonyme d’oubli du passé : l’homme guéri doit prendre son brancard et rentrer chez lui. Le passé reste présent à sa mémoire, mais il n’est plus un fardeau qui le paralyse, il peut maintenant le porter librement.
"Tous étaient stupéfaits et rendaient gloire à Dieu». Quoi de plus beau que de ressusciter ainsi à une vie nouvelle ? Comme l’écrit saint Irénée, "la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant" !

Ainsi, frères et sœurs, un monde nouveau germe déjà, si nous savons ouvrir les yeux de nos cœurs. A chaque fois qu’un pécheur reçoit le pardon, les anges et les élus rendent gloire à Dieu, comme nous le faisons avec eux lors de chaque eucharistie après avoir confessé nos péchés. Certes, Dieu est toujours prêt à pardonner, et nous pouvons le lui demander en toute circonstance, notamment au début de la messe ou le soir au moment de faire notre examen de conscience. Cependant, il est un moyen privilégié pour recevoir le pardon : le sacrement de réconciliation. Lorsque nous le recevons, nous entendons de la bouche du prêtre les mots mêmes que Jésus a prononcés : "je te pardonne tous tes péchés". Et comme le paralytique, nous recevons davantage encore : non pas forcément une guérison physique, mais d’abord une parole de consolation, d’encouragement, de conseil… et ensuite une pénitence qui peut nous aider à progresser sur le chemin de l’évangile. La vie du bienheureux Charles de Foucauld, le 30 octobre 1886, en fut radicalement transforméei. Alors que nous allons bientôt entrer en Carême, le grand temps de la conversion, allons-nous-y préparer en recevant le sacrement de réconciliation. Faisons même davantage : comme les quatre amis du paralytique, faisons preuve d’ingéniosité et de courage pour porter nos frères jusqu’à ce sacrement, ou au moins jusqu’à la rencontre avec le Christ !

12 février : 6ème dimanche du Temps ordinaire (Mc, 1, 40-45)

Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : "Si tu le veux, tu peux me purifier." Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié." À l'instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié.

Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : "Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage."

Eléments de réflexion

Un lépreux vient trouver Jésus ;
+ Jésus est là; c'est Dieu lui-même qui fait les premiers pas
+ Jésus se laisse trouver, et s'offre à la liberté de l'homme
il tombe à ses genoux et le supplie :
+ des gestes et des mots que l'on ne peut faire et dire qu'à Dieu seul
+ reconnaissance de sa finitude et de la force de salut de Jésus
"Si tu le veux, tu peux me purifier."
+ la guérison de la lèpre : une résurrection : signe de l'avènement messianique
+ ni exigence ni mérite, mais ouverture à la bienveillante bonté
Pris de pitié devant cet homme,
+ Dieu en Jésus manifeste combien il est vulnérable à notre détresse
+ Dieu est étranger au mal - loin d'en être l'auteur, il vient nous en libérer
Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié."
+ Jésus brise l'interdit et prend sur lui la maladie de l'homme
+ Jésus sauve par un geste et une parole - sacrement - incarnation
A l'instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié.
+ guérison immédiate, totale et radicale - le créateur est recréateur!
+ ce qui guéri c'est le contact sensible et la parole de Jésus
Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : "Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage."
+ force de caractère de Jésus pour défendre le secret messianique
+ rôle de l'Eglise : c'est toujours le Christ qui agît - non abolir mais accomplir
Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte qu'il n'était plus possible à Jésus d'entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d'éviter les lieux habités, mais de partout on venait à lui.
+ le lépreux rejoint la communauté des hommes - le sauvé devient sauveur
+ Jésus prend sur lui l'accusation de péché et d'exclusion

- Jésus exécuté au calvaire, comme un blasphémateur et un malfaiteur : il faut attendre la croix pour bien comprendre le salut que Jésus apporte.
- Caractère contagieux de la maladie comme de la guérison
- Jésus nous offre une guérison que nous ne pouvons pas conquérir par nous-même

"Si tu le veux, tu peux me purifier" - Homélie du P. A. Duban


Frères et sœurs, si la lèpre est une maladie terrible, qui touche encore environ 200 000 personnes chaque année dans le monde, elle ne concerne sans doute aucun d’entre nous de manière directe. Cependant, le mal qu’elle symbolise nous concerne tous : comme la lèpre détruit et défigure les corps, le péché détruit et défigure les âmes. Comme la lèpre rend insensible et ouvre ainsi à tous les dangers, le péché endort la conscience et réduit la capacité de résistance au mal. Comme une petite blessure de lépreux dégénère vite en ulcère, les petits péchés en engendrent de plus grands. Et nous, de quelles lèpres sommes-nous atteints ? La Bonne Nouvelle est que, comme le remède existe aujourd’hui pour la maladie, le Christ est venu nous apporter le remède contre le péché. Voyons-le à travers 3 exemples : le lépreux de l’évangile, saint Paul, puis saint François d’Assise.

"Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : “Si tu le veux, tu peux me purifier.”" (Mc 1, 40) Pour commencer, prenons conscience de la situation de cet homme. Puisqu’il est lépreux, la loi de Moïse l’oblige à habiter à l’écart, hors du camp (Lv 13,46, 1ère lect .) Il est l’homme impur par excellence, il doit même le crier à ceux qui pourraient s’approcher de lui (Lv 13,45). Comprenons bien qu’il ne s’agit pas d’une impureté morale, mais rituelle : elle signifie qu’il ne peut s’approcher ni des autres, ni du sanctuaire. En d’autres termes, il est exclu des relations avec Dieu et avec les hommes. Même si ce type d’impureté concerne d’autres personnes, les femmes qui ont leurs règles par exemple, il s’agit alors d’une situation temporaire. La situation du lépreux est terrible car il se sent à la fois jugé (la lèpre comme la maladie en général étaient considérées comme des punitions de Dieu) et exclu définitivement, à moins d’être guéri un jour, mais on sait que la médecine de l’époque ne savait pas traiter ce genre de maladie… Seul Dieu pouvait le faire, comme Il l’a manifesté avec Myriam, la sœur de Moïse (Nb 12), ou avec Naaman, le général syrien (2R 5).
Le lépreux qui vient trouver Jésus fait donc preuve d’une grande audace. Il brave l’interdit de la Loi et il sait que Jésus devrait le repousser. Mais son audace jaillit d’une foi profonde : il tombe aux genoux de Jésus parce qu’il a reconnu en lui son Seigneur. Sa foi est humble : il n’exige rien, mais il "supplie" : "Si tu le veux, tu peux me purifier."  Loin de le rejeter ou de s’enfuir, Jésus est "saisi de pitié" : en grec, l’expression signifie qu’il est pris aux entrailles, comme une mère vis à vis de son enfant parti au loin (Is 49,15)i. Il étend la main et le touche : "Je le veux, sois purifié." (Mc 1, 41) Et au lieu que ce soit Jésus qui contracte la maladie, c’est le lépreux qui est guéri. C’est la vie qui a été la plus forte, la plus contagieuse.
Pourquoi Jésus le renvoie-t-il avec cet avertissement sévère : "Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre" (Mc 1, 44) ? C’est le fameux secret messianique, qui apparaît à 10 reprises dans l’évangile de Marc. Jésus sait que ses miracles vont être mal interprétés, et qu’il sera considéré par les gens comme un guérisseur et comme un messie glorieux, et non comme le serviteur souffrant qui va se révéler petit à petit. Jésus ajoute : "Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage." (Mc 1, 44) D’une part, il s’inscrit là dans la loi de Moïse, montrant qu’il n’est pas venu pour l’abolir, mais pour l’accomplir (Mt 5,17). D’autre part, il envoie un message aux prêtres, seuls habilités à réintégrer les lépreux dans la société: seul le messie était annoncé comme capable de purifier les lépreuxii. C’est pourquoi Jésus pourra dire aux envoyés de Jean, qui demande s’il est bien le messie : "Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés …" (Lc 7, 22)
Malgré l’interdiction de Jésus, l’homme guéri "se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte qu'il n'était plus possible à Jésus d'entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d'éviter les lieux habités, mais de partout on venait à lui." (Mc 1, 45) Finalement, ce n’est plus le lépreux qui doit vivre à l’écart, c’est Jésus lui-même. Cela signifie que le second a pris sur lui le péché du premier. C’est ce que Jean Baptiste avait déclaré en voyant Jésus venir à lui : "Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29), et c’est ce que nous redisons lors de chaque eucharistie. Le Christ enlève nos péchés en les prenant sur lui. Saint Paul put ainsi écrire : "Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu." (2 Co 5, 21) Mais alors que tout le monde fuyait les lépreux, "de partout on venait à Jésus." (Mc 1, 45) Alors que nous voulons tous éviter la contagion du mal, nous voulons tous "contracter la santé" auprès de celui qui a dit : "je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu'ils l'aient en abondance." (Jn 10, 10)

Jésus a guéri quelques lépreux, mais il a surtout guéri une multitude d’hommes atteints de la lèpre du péché. Prenons deux exemples de saints. D’abord celui de Paul. Avant sa conversion, il cherchait à rendre tout le monde semblable à lui et en accord avec sa compréhension de la Loi. Il allait jusqu’à pourchasser et emprisonner ceux qui lui résistaient. Après sa conversion, au contraire, il peut écrire en toute vérité aux Corinthiens : "Faites comme moi : en toutes circonstances je tâche de m'adapter à tout le monde ; je ne cherche pas mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu'ils soient sauvés." (1 Co 10, 33) Il est guéri de la lèpre de son égoïsme, il vit dans la charité, qui lui permet d’entrer en communion avec les autres. Et en toute humilité, il indique celui qui l’a guéri : "Prenez-moi pour modèle ; mon modèle à moi, c'est le Christ." (1 Co 11, 1)
Voyons maintenant saint François d’Assise. Il prit conscience un jour que son désir de gloire toute humaine l’éloignait au fond de Dieu et de ses frères. Il y eut plusieurs étapes dans sa conversion, notamment la rencontre d’un lépreux. Alors qu’il les avait toujours fuis parce que leur vue et leur odeur le répugnait, il décida non seulement de ne pas s’en aller, mais même de s’approcher et d’embrasser le lépreux. Ce fut pour lui une victoire décisive, qui le guérit de sa peur et lui donna une immense force intérieure.

Et nous, frères et sœurs, de quelle lèpre voulons-nous être guéris ? Qu’est-ce qui nous rend impurs, c’est-à-dire qu’est-ce qui nous empêche d’entrer en relation avec Dieu et avec nos frères ? Tout péché nous coupe, plus ou moins gravement, de la Tête et des membres du Corps que nous formons. Le péché grave nous coupe totalement, alors que le péché véniel ne fait que distendre nos relations. Cette semaine, demandons au Seigneur de nous éclairer sur nous-mêmes, et en particulier sur notre lèpre la plus grave. Nous ne pouvons oser le lui demander que parce que nous croyons qu’il est le Messie-Sauveur, qui peut nous guérir et nous donner d’entrer dans une relation parfaite avec Dieu et avec nos frères. Humblement et avec confiance, disons-lui : "Si tu le veux, tu peux me purifier". Alors, nous goûterons la béatitude des cœurs purs, nous verrons Dieu !

5 février : 5ème dimanche du Temps ordinaire (Mc 1, 29-36)

En quittant la synagogue, Jésus, accompagné de Jacques et de Jean, alla chez Simon et André. Or, la belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre. Sans plus attendre, on parle à Jésus de la malade. Jésus s'approcha d'elle, la prit par la main, et il la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.

Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit toutes sortes de malades, il chassa beaucoup d'esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu'ils savaient, eux, qui il était.

Le lendemain, bien avant l'aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ses compagnons se mirent à sa recherche. Quand ils l'ont trouvé, ils lui disent : "Tout le monde te cherche." Mais Jésus leur répond : "Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c'est pour cela que je suis sorti."

Il parcourut donc toute la Galilée, proclamant la Bonne Nouvelle dans leurs synagogues, et chassant les esprits mauvais.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

Ma limite n'est pas un handicap mais un appel
I - Ma vie est traversée de finitudes, physiques et spirituelles
    a- Vallées de nos maladies, de nos infirmités - peine de l'apprentissage et du travail
    b- Collines de nos péchés - de notre orgueil et de notre égoïsme
    c- Précipice de la mort qui angoisse d'autant plus que l'on se refuse à la nommer
II - Quel est mon horizon ? Qu'est ce qui m'élève ?
    a- Ma limite n'est pas un handicap mais un appel
    b- Puissance du désir spirituel qui donne sens à ce monde qui passe
    c- Jésus vient me prendre par la main pour me lever, me ressusciter
III - Quel est mon fondement ? Qu'est ce qui m'enracine et me déploie ?
    a- La prière, à la base de toute la vie de Jésus
    b- Un combat à mener pour transformer mon coeur et mon regard
    c- Pour Servir, pour Annoncer la Bonne Nouvelle, pour l'Autre...
Que demandons-nous à Dieu : la santé ou la sainteté ? Si rien n'est possible sans Jésus tout le devient avec lui. Accepter que Dieu seul puisse faire toute chose en ma vie.

Seigneur, guéris-nous ! - Homélie du Père A. Duban

Frères et sœurs, quelle est notre attitude par rapport à la maladie ? Que penser et que faire lorsque nous-mêmes ou l’un de nos proches est atteint ? La santé est un bien tellement précieux que c’est celui que nous souhaitons généralement avant tous les autres à ceux que nous aimons : "bonne année et bonne santé" avons-nous certainement dit et entendu il y a quelques semaines. Et lorsque nous rencontrons quelqu’un, nous lui demandons d’abord : "comment vas-tu ?", étant bien compris que la santé morale et spirituelle est incluse dans notre demande. Il est vrai que la maladie est un mal, comme son nom l’indique, qui nous affaiblit et peut même nous détruire. Dieu a créé l’homme à son image, c’est-à-dire comme un être pleinement vivant, et la maladie le défigure. Alors, pourquoi Dieu la permet-Il ? La maladie est-elle une punition du péché ? Les deux personnages principaux de la liturgie de ce dimanche –Job d’abord, le Christ ensuite -  vont nous éclairer…


Job est un héro des temps anciens, censé vivre à l’époque des patriarches, aux confins de l’Arabie et du pays d’Edom, dans une région dont les sages étaient célèbres. Job est un homme juste, fidèle à tous les commandements de Dieu, et sage. Alors, lorsque le malheur l’atteint, avec d’abord la perte de ses biens puis celle de ses proches, il déclare : "Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j'y retournerai. Yahvé avait donné, Yahvé a repris : que le nom de Yahvé soit béni !" (Jb 1, 21) Puis, lorsqu’il est affligé d’un ulcère malin qui le fait se gratter depuis les pieds jusqu’à la tête, il dit à sa femme qui l’invite à maudire Dieu: "Si nous accueillons le bonheur comme un don de Dieu, comment ne pas accepter de même le malheur !» (Jb 2, 10) Quelle sagesse ! Oui, mais le temps passe, et la patience de Job est mise à rude épreuve, à tel point qu’il frôle le désespoir, comme nous venons de l’entendre : "Tel l'esclave soupirant après l'ombre ou l'ouvrier tendu vers son salaire, j'ai en partage des mois de déception, à mon compte des nuits de souffrance. [...] Souviens-toi que ma vie n'est qu'un souffle, que mes yeux ne reverront plus le bonheur !" (Jb 7, 2‑3.7) Job en vient même à désirer la mort et à maudire le jour de sa naissance (Jb 3,1). Ses amis cherchent à l’éclairer sur le sens de sa souffrance, avançant les arguments traditionnels : Dieu veut t’éprouver pour te rapprocher de lui ; ou bien Il te punit parce que tu as péché, même si tu n’en as pas conscience… Job réfute ses explications qu’il sait être fausses, dans son cas. Pourquoi Dieu le punirait-il, alors qu’il a sans cesse agi avec droiture, fidèlement à la Loi ? Job supplie le Seigneur, parfois avec des mots très durs, de se manifester pour lui faire connaître la cause de son malheur. "Ai-je péché ? Qu'est-ce que cela te fait, espion de l'homme ? Pourquoi m'avoir pris pour cible ? » (Jb 7, 20) Mais Dieu se tait…

Finalement, après près de quarante chapitres de cette plainte incessante, Dieu finit par répondre. Il rappelle d’abord à Job qu’Il est le Créateur de tout l’univers, et que lui-même ne fait pas le poids : "Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre ? Dis-le-moi puisque tu es si savant." (Jb 38, 4) Puis Il lui rappelle qu’Il est aussi plus fort que toutes les formes de mal, plus puissant que Béhémoth l’hippopotame et que Léviathan le crocodile (Jb 40,15.25). En entendant ces deux discours de Dieu, Job comprend sa présomption et se résigne enfin à accepter sa souffrance. C’est alors que le Seigneur le guérit et lui redonne plus encore que tout ce qu’il avait auparavant, déclarant aux amis de Job qui lui faisaient la morale : "vous n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job." (Jb 42, 7) Autrement dit, il n’est pas illégitime de se révolter contre la maladie et de crier vers Dieu, même si finalement, on est appelé à l’accepter pour trouver la paix.


Ainsi, la maladie n’est pas une punition de Dieu, comme le Christ le redira clairement à ses apôtres qui se demandaient à propos de l’aveugle-né si c’était lui ou ses parents qui avaient péché (Jn 9,2). Au contraire, le Seigneur compatit avec les malades. Jésus l’a manifesté en en guérissant beaucoup, comme nous venons de l’entendre. Cependant, la guérison physique, pour importante qu’elle soit, est seconde par rapport à la guérison spirituelle. Un corps en bonne santé doit nous permettre de nous mettre au service de Dieu et de nos frères. C’est précisément ainsi qu’a agi la belle-mère de Simon. A peine guérie de sa fièvre, elle "servait" ("dièkonei") Jésus et ses disciples. L’expression de Marc, "Jésus s'approcha d'elle, la prit par la main, et il la fit lever » (Mc 1, 31) suggère déjà la victoire du Christ sur les forces de la mort, avec le mot "egeiren" qui signifie à la fois lever et ressusciter.

Ce lien entre la santé physique et le service de Dieu et des autres, beaucoup ne sont pas en mesure de le comprendre. Pour beaucoup, Jésus est un thaumaturge, un faiseur de miracles dont ils attendent uniquement la guérison physique. Le soir venu, nous dit l’évangéliste, "on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. La ville entière se pressait à la porte." (Mc 1, 32‑33) Certes, Jésus n’a pas refusé de les guérir. Mais ayant compris le manque de profondeur de leur démarche, il n’a pas voulu s’enfermer dans ce ministère de guérison : le lendemain, "bien avant l'aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait." (Mc 1, 35) Alors que Simon et ses compagnons qui l’ont retrouvé lui disent, avec sans doute une pointe de reproche : «Tout le monde te cherche", il leur répond: "Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c'est pour cela que je suis sorti." (Mc 1, 37‑38) Cette expression "je suis sorti" se comprend de manière littérale (Jésus est sorti de la maison), mais aussi spirituelle : il est sorti du sein de la Trinité. Si le Fils de Dieu s’est incarné, c’est avant tout pour proclamer la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire l’évangile. Comme nous l’avons vu dimanche dernier, il est la Parole même de Dieu, le Verbe fait chair (Jn 1,14).


Ainsi, frères et sœurs, la maladie n’est pas une punition de Dieu, mais un mal dont il veut nous délivrer. Cependant, n’oublions pas deux choses : d’abord, la maladie, en me faisant éprouver mes limites, peut m’aider à me convertir et à m’abandonner davantage à l’Amour tout-puissant du Seigneur. Ensuite, les maladies ne sont pas seulement physiques, mais aussi spirituelles, et les secondes sont pires que les premièresi. C’est avant tout pour nous guérir des maladies du cœur que le Fils de Dieu est venu jusqu’à nous : "ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs." (Mc 2, 17) Alors, avant de célébrer samedi la journée mondiale des malades, confions-les à la miséricorde du Seigneur. Si leur situation est grave ou empire, n’hésitons pas à leur proposer le sacrement qui leur est destiné, et qu’on n’appelle plus "extrême onction", parce qu’on peut le recevoir avec profit sans être en danger de mort. Mais allons plus loin : prions aussi pour que le Seigneur guérisse tous les hommes de la maladie la plus grave de toutes, et qui nous affecte tous : le péché. Comment en guérir ? Nous pouvons recevoir régulièrement – au moins avant les grandes fêtes mais pourquoi pas une fois par mois - le sacrement de pénitence, appelé lui aussi sacrement de guérison. Mais le Seigneur nous appelle à prendre un remède journalier : celui de la prière. Si Jésus lui-même, avant ses journées surchargées, prenait le temps de se retirer auprès de son Père, comment pouvons-nous oser penser que nous n’en avons pas besoin, ou pas le temps ? Comme un téléphone portable devient inutile s’il n’est pas rechargé régulièrement, nous devenons incapables d’accomplir notre mission d’évangélisation, si nous ne laissons pas l’Esprit Saint recharger nos cœurs chaque jour.



29 janvier : 4ème dimanche du Temps ordinaire (Mc 1, 21-28)

Jésus, accompagné de ses disciples, arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes.
Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit mauvais, qui se mit à crier : "Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu." Jésus l'interpella vivement : "Silence ! Sors de cet homme." L'esprit mauvais le secoua avec violence et sortit de lui en poussant un grand cri. Saisis de frayeur, tous s'interrogeaient : "Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent." Dès lors, sa renommée se répandit dans toute la région de la Galilée.

Eléments de réflexion - P. A. de Romanet

I - "Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?"
    a- Ecouter est une attitude spirituelle décisive - difficultés, combats
    b- Je n'ai pas le temps / j'ai compris-jugé / j'ai la vérité ultime
    c- Qui écoutons-nous vraiment ? Qui nous écoute vraiment ?
II - "Et pourtant ils avaient vu mon exploit"
    a- Jésus enseigne en homme qui a autorité. Il EST la Parole
    b- L'esprit mauvais, père du mensonge. Connaître pour écouter ou pour combattre ?
    c- Puissance de la Parole créatrice, re-créatrice, libératrice... en tant qu'elle est accueillie.
III "Pour que vous soyez attachés au Seigneur sans partage"
    a- Paul, prophète soucieux de l'essentiel : la rencontre et la vie avec Dieu
    b- Réaliser la transcendance absolue de Dieu vers laquelle nous marchons
    c- Jésus est attaché à son Père sans partage, c'est pour cela qu'il est parfaitement libre et libérateur.
"Aujourd'hui ne fermons pas notre coeur, mais écoutons la voix du Seigneur" : Si notre monde a besoin de foyers où l'on s'aime, il a aussi besoin d'hommes et de femmes dont on puisse dire : "Dieu leur suffit".

Homélie du P. A. Duban

Aujourd’hui, ne fermons pas notre cœur, mais écoutons la voix du seigneur


Frères et sœurs, sommes-nous de bons prophètes ? Le jour de notre baptême, nous avons reçu sur notre front une onction d’huile pour signifier que nous devenions prêtres, prophètes et rois. Qu’est-ce qu’un prophète ? C’est celui qui parle au nom de Dieu, soit pour révéler sa Loi – ou la rappeler, soit pour annoncer les évènements à venir, en particulier le jugement final et le Royaume. Autrement dit, le prophète est celui qui nous aide à vivre dans la Justice et la Charité dès aujourd’hui, et dans l’Espérance pour demain. Pour nous aider à bien jouer notre mission de prophètes, prenons exemple sur deux d’entre eux. Le premier est Moïse, qui a donné à Israël la Loi ancienne, centrée sur le Décalogue. Le second est le Christ, qui a donné à tous la Loi nouvelle, centrée sur les béatitudes. Alors que le premier a transmis une Parole qui ne venait pas de lui, le second est la Parole même de Dieu, comme nous le verrons dans l’évangile.

Pour commencer, admirons le grand prophète de l’Ancienne Alliance, Moïse. Certes, lorsque Jésus est transfiguré sur la montagne, c’est Elie qui symbolise les prophètes, alors que Moïse symbolise la Loi. Mais les prophètes sont eux-mêmes fondés sur la Loi, qu’ils ne font que rappeler. Moïse est donc le Prophète de l’Ancienne alliance par excellence, et Elie est le plus grand de ceux qui prendront sa suite, jusqu’à l’arrivée de Jean Baptiste. Malgré l’immensité de la tache qu’il a accomplie, l’ancien prince d’Égypte ne se gonfle pas d’orgueil, l’Écriture dit même qu’il était  "un homme très humble, l'homme le plus humble que la terre ait porté." (Nb 12, 3) Il a conscience de n’être qu’un porte-parole, et il annonce la venue d’un prophète plus grand que lui, qui poursuivra sa mission : "Yahvé ton Dieu suscitera pour toi, du milieu de toi, parmi tes frères, un prophète comme moi, que vous écouterez." (Dt 18, 15) Et le Seigneur lui-même le confirme : "Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai." (Dt 18, 18) Le Messie à venir ne sera pas seulement un roi, fils de David, et un prêtre qui offrira sa vie en sacrifice (cf Is 53), il sera d’abord un prophète, qui annoncera la Parole de Dieu.
Après qu’il a vaincu Satan au désert, Jésus part pour la Galilée et commence son ministère en proclamant : "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle." (Mc 1, 15, évangile de dimanche dernier) Ce faisant, il agit à la manière de tous les prophètes, suscitant l’Espérance du Royaume et appelant à la conversion. Si Marc précise qu’il commence sa mission sitôt "après l’arrestation de Jean Baptiste" (Mc 1,14), c’est justement pour signifier que Jésus poursuit la mission de celui qui a annoncé sa venue. Alors, en quoi est-il un prophète différent ? Déjà en appelant à lui ses premiers disciples, nous l’avons vu dimanche dernier, il a suggéré qu’il était plus qu’un simple prophète, les invitant avec une autorité surnaturelle à le suivre pour un engagement total. Dans l’évangile de ce dimanche, sa véritable identité va être dévoilée clairement pour la première fois.

"Jésus, accompagné de ses disciples, arrive à Capharnaüm." (Mc 1, 21) C’est dans cette ville carrefour, située à la jonction des grandes routes qui traversaient la Palestine du Nord au Sud et d’Ouest en Est, qu’il va accomplir une bonne partie de son ministère. Il y logera dans la maison de Pierre, non loin de sa belle-mère que nous rencontrerons dimanche prochain. "Le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait." (Mc 1, 21) C’était la coutume, dans les synagogues, d’inviter les personnes de passage à lire l’Écriture et à la commenter, comme le fameux passage de Jésus à la synagogue de Nazareth le rappelle également.  Ce qui est remarquable, ce n’est donc pas que Jésus enseignait, mais qu’"on était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes." (Mc 1, 22) Les scribes, qui connaissaient parfaitement la Loi, ne se permettaient pas de livrer leurs propres interprétations, mais transmettaient celles qu’ils avaient apprises de la Tradition. De quel droit Jésus ose-t-il parler avec autorité ("ex-houssia", en grec, signifie "qui vient de son être")? C’est un démon qui va nous l’apprendre.
A notre époque, on dirait peut-être que l’homme qui est tourmenté par cet esprit mauvais est simplement malade, schizophrénique. L’un n’empêche pas l’autre : les démons se servent parfois de nos faiblesses pour nous faire souffrir. Ici, le démon est le premier à reconnaître, bien avant Simon-Pierre, qui est véritablement Jésus : "Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu." (Mc 1, 24) L’expression ne laisse aucun doute : dans l’Ancien Testament, elle est réservée à Dieu seul, comme notre Sanctus le rappelle lors de chaque eucharistie. Ceci manifeste que la foi ne suffit pas au salut, si elle n’est pas accompagnée de charité (cf  Ga 5,6 : "ce qui importe, c’est la foi agissant par la charité.") Le démon a non seulement compris l’identité de Jésus, mais il pressent aussi sa mission : "Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ?" (Mc 1, 24) De fait, le Fils de Dieu s’est incarné pour nous libérer du mal et d’abord de ceux qui en sont les premiers responsables : Satan et son armée. Jésus répond à la question du démon en l’interpellant vivement : "Silence ! Sors de cet homme." (Mc 1, 25) Si l’esprit mauvais lui obéit, c’est bien parce qu’il est plus qu’un simple prophète qui transmet la Parole d’un autre. Il est lui-même cette Parole, dont le prophète Isaïe avait dit : "La pluie et la neige qui descendent des cieux n'y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l'avoir fécondée et l'avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain a celui qui mange ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission."i  Face à cette Parole efficace, les gens de la synagogue sont "saisis de frayeur" : ils y reconnaissent l’action de Dieu, et éprouvent l’effroi mystique de ceux qui savent que "nul ne peut voir Dieu sans mourir" (Ex 33,20).
Ainsi, frères et sœurs, Jésus est le grand prophète que Moïse avait annoncé. Il est la Parole même de Dieu, qui a pouvoir sur toute chose. Nous-mêmes, qui sommes prophètes depuis notre baptême, nous pouvons nous poser deux questions. D’abord, prenons-nous le temps d’entendre et de méditer chaque jour avec amour la Parole de Dieu, afin qu’elle nous transforme en profondeur, en chassant de nos cœurs les esprits mauvais qui y habitent peut-être ? Ensuite, transmettons-nous cette Parole autour de nous, comme de bons porte-paroles qui doivent inviter leurs frères à la conversion et affermir en eux l’Espérance ? Ces deux questions sont intiment liées : ce n’est que si je suis habité en profondeur par la Parole de Dieu que je pourrai la partager amoureusement  et efficacement avec les autres. Cette semaine, pourquoi ne pas lire un évangile d’une traite, en particulier celui de saint Marc que nous parcourrons toute cette année liturgique ? Et pourquoi ne pas demander à recevoir chaque jour gratuitement sur mon ordinateur ou sur mon portable l’Évangile au Quotidien,  qui complète l’évangile du jour par un commentaire d’un saint ? Quels que soient les moyens que nous choisirons, nous deviendrons un peu plus chaque jour de bons prophètes, fidèles à notre mission dans un monde qui a tant besoin d’être éclairé par la Parole de Dieu.

22 janvier : 3ème dimanche du Temps ordinaire (Mc 1, 14-20)

Après l'arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait : "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle." Passant au bord du lac de Galilée, il vit Simon et son frère André en train de jeter leurs filets : c'étaient des pêcheurs.

Jésus leur dit : "Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes." Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent. Un peu plus loin, Jésus vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient aussi dans leur barque et préparaient leurs filets. Jésus les appela aussitôt. Alors, laissant dans la barque leur père avec ses ouvriers, ils partirent derrière lui.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

"Il n'y a pas de bon vent pour qui ne connait son port"
I - Le temps est limité : ma vie sur cette terre est limitée
    a- "Je n'ai absolument pas le temps" : quel est l'"absolu" de ma vie ?
    b- "Ne pas remettre à demain..." : 4-14 : trop dispersé pour penser à Dieu; 14-24 : trop concentré...; 24-44 : trop mobilisé...; 44-64 : trop responsabilisé...; 64-84 : trop déployé; 84-... trop fatigué; ... trop tard...? temps = gaz parfait
    c- L'allocation de mon temps reflète la hiérarchie de mes priorités !
II - Le temps a un sens : ma vie sur cette terre a un sens
    a- Le temps a une signification et une direction : ce monde passe
    b- Le temps offert comme espace de conversion - vieil homme/homme nouveau
    c- Il y a l'unique essentiel vis-à-vis duquel tout est relatif - choix
III - Le temps est accompli : c'est aujourd'hui que ma vie s’accomplit
    a- C'est aujourd'hui que toutes choses s'accomplissent en ma vie – "Aussitôt"
    b- Ce monde tel que nous le voyons est en train de passer - tout bouge
    c- "Ils partirent derrière lui" - quel point fixe pour garder mon équilibre ?
Devant qui/quoi et de quelle façon est-ce que je m'agenouille ?
Aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie !

Homélie pour le dimanche 22 janvier 2012 - A. Duban

Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes

Frères et sœurs, sommes-nous de bons missionnaires ? Au premier abord, vous pensez peut-être que la mission est réservée à certains, une élite parmi les chrétiens qui accepte de partir au bout du monde pour annoncer l’évangile aux hommes d’autres religions. En fait, la liturgie de ce dimanche nous rappelle que nous sommes tous appelés à la mission. Dans la suite directe de celui de dimanche dernier, l’évangile nous révèle qu’elle est une composante essentielle de la vocation des disciples du Christ. En quoi consiste notre mission ? D’abord à mettre en lumière le péché des hommes, pour les inviter au repentir. Ensuite à leur annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu qui est tout proche.

Pour commencer, notre mission est d’appeler les pécheurs à se repentir, comme l’a fait Jean Baptiste avant la venue du Christ. Pourquoi ? Parce que le péché obscurcit si bien le cœur de l’homme qu’il peut en venir à perdre conscience qu’il est pécheur, ou tout au moins à perdre le désir de vivre dans la lumière de Dieu. Autrement dit, le péché rend aveugle et prisonnier. Pourtant, parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, l’homme ne peut jamais être défiguré au point de ne plus avoir en lui de désir de Dieu. Le Seigneur ne désespère jamais de l’homme, c’est l’homme qui peut désespérer de lui-même. Là est la grande différence entre Judas et saint Pierre. Alors que le premier n’a pas cru en la miséricorde infinie de Dieu et s’est pendu, le second a su accueillir son pardon et se repentir.
Le livre de Jonas témoigne que la conversion est toujours possible. Alors que le prophète reçoit la mission de partir à Ninive, la grande ville païenne aux mœurs dépravées, il refuse la mission et part dans une autre direction. Mais après que le Seigneur l’a amené à Ninive, d’abord contre son gré, dans le ventre d’une baleine, il se met à parcourir la ville en proclamant : "Encore quarante jours, et Ninive sera détruite !" (Jon 3, 4) C’est alors que l’incroyable survient : "Les gens de Ninive crurent en Dieu ; ils publièrent un jeûne et se revêtirent de sacs, depuis le plus grand jusqu'au plus petit." (Jon 3, 5) Qui pouvait prévoir une conversion aussi rapide et radicale ? L’histoire de l’Église nous offre beaucoup d’autres exemples. Qui pouvait prévoir que Charles de Foucauld, dont les mœurs étaient complètement dissolues, deviendrait un ascète rayonnant de l’amour de Dieu et de ses frères ?
Dans notre société, il n’est jamais question du péché. Chacun est libre d’agir comme il lui plaît, à condition de ne pas enfreindre les lois humaines. Les lois divines, elles, importent peu. C’est pourquoi notre rôle de chrétiens est de rappeler que ces lois existent, et qu’elles sont inscrites dans la conscience de l’homme. Si je plonge dans la mer sans bouteille d’oxygène et que j’y reste trop longtemps, je mourrai physiquement: c’est la loi naturelle. Si j’enfreins l’un des commandements de Dieu tels qu’ils sont exprimés dans le Décalogue, je mourrai spirituellement : c’est la loi divine.

Même si nous devons d’abord nous détourner du péché et appeler nos frères à faire de même, notre mission va plus loin : nous devons leur annoncer la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire l’évangile. La conversion consiste non seulement à se détourner du péché, mais aussi et surtout à se tourner vers le Dieu d’amour qui s’est révélé en Jésus Christ. Alors que cet aspect de la mission n’est pas encore très marqué dans l’Ancien Testament, comme le livre de Jonas en témoigne (et pour cause, le Fils de Dieu ne s’est pas encore incarné), il est omniprésent dans les évangiles. C’est ainsi que, dans celui de Marc, Jésus commence sa mission en disant : "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle." (Mc 1, 15) Dieu n’est pas l’être lointain redouté ou ignoré par beaucoup, il est le Dieu d’amour qui nous invite à entrer dans son Royaume de paix et de joie. C’est cela, la Bonne Nouvelle, et parce qu’elle doit être connue de tous, Jésus appelle ensuite Simon et André, qu’il avait déjà rencontrés au bord du Jourdain (cf l’évangile de dimanche dernier) en leur disant : "Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes." (Mc 1, 17) Que signifie la mission de pêcheurs d’hommes ? Qu’ils devaient sortir les hommes noyés dans leurs péchés à l’air libre de la grâce. L’eau de la mer, ici comme souvent dans les Écritures, symbolise la mort, le lieu où l’on ne peut pas vivre.
L’apôtre Paul, qui s’est converti radicalement après avoir vu et entendu le Ressuscité sur le chemin de Damas, a lui aussi invité à la conversion et proclamé la Bonne Nouvelle. Dans le passage que nous venons d’entendre, il révèle aux Corinthiens que "le temps est limité" (1Co 7,29). Qu’est-ce que cela signifie ? Exactement ce que disait Jésus : "Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche." (Mc 1, 15) Il n’est plus temps de nous encombrer de préoccupations temporelles, il nous faut tourner nos cœurs vers le Ciel, dans l’attente de la rencontre avec l’Époux qui viendra nous combler de la joie de ses Noces avec l’humanité.  Certes, cela ne signifie pas que nous devons négliger notre devoir d’état et nos taches temporelles. Mais nous ne devons pas nous laisser accaparer par elles, comme Marthe à qui Jésus reprocha non de servir ses convives, mais de s’inquiéter et de s’agiter (cf Lc 10,41). Le Règne de Dieu étant tout proche, nos cœurs ne devraient-ils pas être tout brûlants dans l’attente de son avènement,  comme les disciples d’Emmaüs qui cheminaient sans le savoir avec le Christ ?
Notre société manque cruellement d’Espérance et de joie. On parle beaucoup de crise – financière, économique, sociale, culturelle…- depuis quelques années, mais la crise n’est-elle pas avant tout spirituelle ? Avant la crise des monnaies, du logement, du travail…, n’y a-t-il pas une crise du sens ? Beaucoup de nos contemporains n’ont pas découvert le sens de leur existence. Si nous, chrétiens, ne les aidons pas, qui le fera ? Pour que notre témoignage puisse exister et porter du fruit, le Seigneur nous appelle à le suivre en toute circonstance. Mais sommes-nous prêts à laisser derrière nous nos filets, c’est-à-dire nos activités même les plus légitimes, et même à quitter parfois ceux que nous aimons, pour répondre à ses appels ? Ceux qui ont une femme, sont-ils prêts à être "comme s'ils n'avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui sont heureux, comme s'ils n'étaient pas heureux, ceux qui font des achats, comme s'ils ne possédaient rien, ceux qui tirent profit de ce monde, comme s'ils n'en profitaient pas" (1 Co 7, 29‑31) ? Vivons-nous dans l’attente et l’Espérance, "car ce monde tel que nous le voyons est en train de passer" (1 Co 7, 31) ?

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle tous à être missionnaires. Notre société est celle du "tout, tout de suite" : tous mes désirs, tous mes caprices doivent être comblés immédiatement, mais la conversion peut attendre. Le Seigneur nous invite à raisonner de manière inverse : convertissons-nous tout de suite, "aussitôt" comme l’ont fait les apôtres (terme qui revient souvent chez Marc), cherchons d’abord le royaume et sa justice, et ce dont nous avons besoin nous sera donné par surcroît (cf Mt 6,33).  Pour cela, demandons à l’Esprit Saint de nous aider à renoncer à nos filets et même à nos proches lorsque le Christ nous le demande, pour devenir avec lui des pêcheurs d’hommes.

15 janvier : 2ème dimanche du Temps ordinaire (Jn 1, 35-42)

Jean Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : "Voici l'Agneau de Dieu." Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus. Celui-ci se retourna, vit qu'ils le suivaient, et leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils lui répondirent : "Rabbi (c'est-à-dire : Maître), où demeures-tu ?" Il leur dit : Venez, et vous verrez." Ils l'accompagnèrent, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C'était vers quatre heures du soir.

André, le frère de Simon-Pierre, était l'un des deux disciples qui avaient entendu Jean Baptiste et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d'abord son frère Simon et lui dit : "Nous avons trouvé le Messie (autrement dit : le Christ). André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : "Tu es Simon, fils de Jean ; tu t'appelleras Képha" (ce qui veut dire : pierre).

Elements de reflexion - A. de Romanet

I - "Que cherchez-vous" ? - D'un grand espoir, j'espérais le Seigneur
    a- qu'est-ce qu'une vie réussie ? quelle est MA vocation ?
    b- quand, comment, par qui est-ce que j'accepte d'être questionné ?
    c- suis-je ouvert à un appel dans le concret des médiations de ma vie ?
II - "Venez, et vous verrez" - Il s'est penché vers moi
    a- être disponible pour une authentique rencontre
    b- être libre pour engager ma vie et me mettre en mouvement
    c- être confiant en accueillant une parole et un projet qui me dépasse
III- "Nous avons trouvé le Messie" - Dans ma bouche il a mis un chant nouveau
    a- une relation personnelle de coeur à coeur
    b- une relation qui m'engage par tout mon être, corps et esprit
    c- une relation qui irradie toutes mes relations
Ma vocation c'est de devenir moi-même - N'ayons pas peur de devenir nous-même, et d'en être totalement transfiguré. Annoncer le Christ c'est rendre l'autre disponible à l’hôte intérieur.

Venez et voyez ! - P. A. Duban


Frères et sœurs, quelle est notre vocation ? A beaucoup d’entre vous, qui êtes mariés ou consacrés à Dieu, cette question peut sembler incongrue et inutile. Pourquoi ? Parce que vous considérez la vocation sous un angle unique, celui de l’état de vie. Certes, cet angle-là est important, et l’Église nous invite à prier régulièrement pour les vocations sacerdotales ou religieuses, et pour les couples qui s’engagent sur le chemin du mariage. Cependant, la vocation (du latin "vocare", appeler) a un autre sens. Le Seigneur ne nous appelle pas une seule fois dans notre vie : il nous appelle sans cesse, chaque jour. A quoi nous appelle-t-il ? A le suivre, tout simplement. Pour être un chrétien véritable, il ne suffit pas d’avoir été baptisé, il faut être disciple du Christ (du latin "discipulos, élève, apprenti") et répondre à ses appels. Pour nous y aider, méditons sur les deux exemples qui nous sont offerts ce dimanche : d’abord sur le prophète Samuel, ensuite sur les premiers disciples de Jésus.

Pour commencer, souvenons-nous de l’histoire du prophète Samueli. Sa mère Anne, qui l’avait reçu comme un don de Dieu parce qu’elle était stérile et qu’elle L’avait imploré au Temple, Le lui avait consacré en action de grâce. Elle l’avait confié au prêtre Eli, responsable de la maison de Dieu à Silo, en disant : "C'est pour obtenir cet enfant que je priais, et le Seigneur me l'a donné en réponse à ma demande. A mon tour je le donne au Seigneur. Il demeurera donné au Seigneur tous les jours de sa vie." (1 S 1, 27‑28) S’agissait-il là d’une vocation forcée ? Non, car Samuel était ensuite libre de s’opposer ou non à l’appel de Dieu, dont sa mère avait été le premier intermédiaire. Après qu’il a grandi et atteint – on peut le supposer - l’âge de raison, c’est à lui que le Seigneur s’adresse directement. Cependant, Samuel ne le connaît pas encore, si bien qu’il croit que c’est son maître Eli qui l’appelle. Il faudra trois appels du Seigneur pour que celui-ci comprenne enfin ce qui se passe et ouvre les yeux de l’enfant sur le véritable auteur des appels. Ce n’est qu’au quatrième que Samuel pourra répondre : "Parle, ton serviteur écoute". 
Comment interpréter ce passage ? D’abord, c’est Dieu qui a l’initiative : c’est parce qu’Il nous a appelés que nous sommes devenus chrétiens, puis mariés, consacrés ou prêtres (pour certains d’entre nous). Ensuite, c’est par des médiations humaines que ses appels peuvent être authentifiés. En effet, comment être sûr que les appels entendus sont de Dieu ? Satan, l’adversaire, qui est un pur esprit, peut appeler lui aussi ; or il est Lucifer, le porteur de lumière, et il se déguise de telle sorte que le mal prenne l’apparence du bien. C’est pourquoi il est essentiel de discerner les appels que nous entendons intérieurement. Les plus grands mystiques, notamment sainte Thérèse d’Avila, se méfiaient terriblement des visions et des apparitions dont ils étaient gratifiés, car ils avaient conscience du danger. C’est pourquoi ils faisaient toujours appel à leur directeur spirituel pour authentifier l’origine des évènements. Mais cela ne concerne pas que les saints et les mystiques. N’importe quel candidat au sacerdoce ou à la vie consacrée doit d’abord recevoir l’approbation de l’Église. Les années de séminaire ou de noviciat ne sont pas destinées seulement à la formation et au discernement des postulants, mais aussi au discernement des communautés sacerdotales ou religieuses dans lesquelles ils souhaitent entrer. De même, lorsqu’un baptisé ressent un appel important qui peut modifier sa vie personnelle et familiale, il est bon qu’il en parle avec son accompagnateur spirituel.

Centrons-nous maintenant sur l’évangile. Là encore, l’appel divin passe par des intermédiaires. D’abord, c’est Jean Baptiste qui invite deux de ses disciples à suivre Jésus : "Voici l'Agneau de Dieu." (Jn 1, 36) Admirons l’attitude de Jean, qui s’efface et renonce à ses propres disciples pour leur propre bien. L’expression "agneau de Dieu" suggère que Jésus ne sera pas un messie puissant à la manière humaine, mais qu’il va offrir sa vie en sacrifice.
Ensuite, c’est l’un des disciples, André, qui va jouer le rôle de médiateur à son tour ; trouvant son frère Simon, il lui dit : "nous avons trouvé le Messie" (Jn 1, 41), et il l’amène à Jésus. Cela signifie que nous-aussi devons jouer ce rôle d’intermédiaires : nous ne pouvons forcer personne à croire, mais nous pouvons inviter ceux qui sont autour de nous, en particulier nos proches, à rencontrer le Christ d’une manière ou d’une autre.
Écoutons maintenant les paroles de Jésus. A ses deux premiers disciples, qu’il a dû regarder avec tant d’amour, il demande d’abord : "que cherchez-vous ?" Il leur pose la question ouverte par excellence, sans mettre sur eux aucune pression, aucune séduction particulière. Eux-mêmes répondent avec beaucoup de sagesse : "Rabbi, où demeures-tu ?" Ils souhaitent demeurer quelque temps avec Jésus, car ils savent que c’est en côtoyant un homme  qu’on apprend véritablement à le connaître et à éprouver sa valeurii. L’être est avant le faireiii. Jésus le sait bien lui aussi, et il ne se dérobe pas : "venez, et vous verrez". C’est pour les disciples le début d’une longue aventure, dont Jean se souvient comme d’un moment de grâce particulier, à tel point qu’il précise : "c'était vers quatre heures du soir." (Jn 1, 39)
Puis, en voyant André lui amener son frère, Jésus pose son regard sur lui et dit : "Tu es Simon, fils de Jean ; tu t'appelleras Képha” (ce qui veut dire : pierre)iv." (Jn 1, 42) Dieu appelle chacun à une mission unique. Nous ne sommes pas des numéros anonymes enrôlés dans une grande armée : le Seigneur nous connaît mieux encore que nous-mêmes, et il nous appelle en fonction de ce que nous sommes. En répondant aux appels du Seigneur, nous nous accomplissons en profondeur. Saint Augustin disait : "chrétien, deviens ce que tu es"v. En chacun de nous sommeille notre être profond que le Seigneur vient réveiller, ressusciter. Alors que Simon n’a encore rien dit et rien fait, il devient Pierre, et c’est sur lui que Jésus bâtira son Église, sur laquelle la puissance de la mort ne pourra l’emporter (cf Mt 16,18). Quelle extraordinaire vocation pour un simple pécheur qui manifestera ses faiblesses à de nombreuses reprises, mais à qui le Christ continuera toujours d’accorder sa confiance !

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle. Tout comme il a appelé Samuel à être son prophète au milieu d’Israël, puis les apôtres à être ses compagnons et ses missionnaires dans le monde entier, il nous appelle à le suivre chaque jour : "venez et voyez". Acceptons-nous d’être de véritables disciples, et de prendre le risque de quitter nos habitudes et nos sécurités pour le suivre partout où il veut nous emmener ? Le jeune homme riche a refusé de le faire, et s’est éloigné tout triste. Certes, les apôtres ont eux-aussi refusé parfois de suivre leur Maître : à l’exemple de Simon-Pierre, ils l’ont renié au moment de sa Passion. Mais "les dons de Dieu et son appel sont irrévocables." (Rm 11, 29) Après avoir reçu l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte, ils ont repris leur marche à la suite du Christ, allant jusqu’à offrir à leur tour le témoignage du martyr. Pierre, malgré ses faiblesses, a accompli sa mission et la puissance de la mort, depuis 2000 ans, ne l’a pas emporté sur l’Église. Alors, avec persévérance, et malgré nos reniements, répondons chaque jour aux appels du Seigneur, et marchons à sa suite.

8 janvier : Epiphanie du Seigneur (Mt 2, 1-12)

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui."
En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent : "A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple."
Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l'étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant. Et quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que j'aille, moi
aussi, me prosterner devant lui." Sur ces paroles du roi, ils partirent.
Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s'arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l'enfant. Quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. En entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

I - La splendeur de la Vérité
    a- Mon âme a soif du Dieu vivant - aller au fond de soi même
    b- Ma conscience, mon intelligence et mon expérience me guident
    c- Ma rencontre avec le Dieu vivant passe toujours par Jérusalem
II - La question de la liberté
    a- Les prêtres : ils savent, ils transmettent, mais ils ne bougent pas
    b- Hérode : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu – inquiétude et mensonge
    c- Les Mages : adoration, offrande, et grande joie
III - La lumière de l'universalité
    a- Universalité du salut pour tous les peuples de la terre
    b- Universalité du salut pour toutes les dimensions de ma vie
    c- Universalité du salut m'invitant à quitter mes étroitesses pour m'ouvrir à plus grand que moi, à mes frères et à Dieu
"Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin..." : la rencontre du Christ en vérité ne peut pas ne pas provoquer en ma vie une mise en mouvement sur un chemin de conversion.
Suis-je une étoile sur la route de mes frères?

Ils repartirent par un autre chemin… - A. Duban

Frères et sœurs, jusqu’où va notre désir de Dieu ? Est-il plus fort que tous nos autres désirs ? Nous venons de célébrer la naissance du Sauveur, mais cet événement peut nous sembler loin de nous, à la fois dans le temps et dans l’espace. Ce dimanche, l’Evangile nous donne l’exemple de 3 hommes qui sont venus de loin, eux aussi, pour rencontrer la lumière du monde.  Les mages ont quitté leur confort et leurs habitudes pour partir à la suite de l’étoile qui s’était levée. Prenons exemple sur ces hommes, et suivons les nous-mêmes pour parvenir avec eux jusqu’à l’enfant-Dieu. Dans une première partie, nous verrons comment ils sont parvenus à le trouver.  Puis, dans un second temps, nous observerons comment ils l’ont honoré.

Comment les mages sont-ils parvenus jusqu’à la crèche ? Avant tout, ils étaient animés d’un grand désir, celui de connaître la Vérité. Forts de ce désir, ils se sont servis pleinement de leur raison. En bons astronomes, ils ont étudié le ciel pour y découvrir les lois de l’univers. En décelant une étoile qu’ils ne connaissaient pas, ils ont compris que son apparition dans le ciel était un signe des temps qui signifiait un grand évènement sur la terre. Au courant aussi sans doute de l’attente du messie qui animait le peuple juif, ils ont pu parvenir jusqu’à Jérusalem. Mais ils n’auraient pas pu aller plus loin, s’ils n’avaient pas été aidés par les chefs des prêtres et les scribes. Eux connaissaient les Ecritures, et se souvenaient de la prophétie de Michée : "Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple ." (Mt 2, 6) Ils ont permis aux mages de parvenir au but, mais eux-mêmes sont restés à Jérusalem. Au lieu de se réjouir et de les suivre, ils ont été "pris d’inquiétude", avec Hérode et "tout Jérusalem". Contrairement aux mages, ils étaient trop enfermés dans leurs habitudes et leur confort. Le Sauveur venait les déranger. Aussi horrible que cela puisse paraître, la responsabilité du geste fou d’Hérode, qui décidera de faire périr tous les enfants de moins de 2 ans lorsqu’il découvrira qu’il aura été trompé, est partagée par tous les habitants de la capitale, d’une certaine manière.
Ainsi, la raison et la Foi doivent toujours travailler ensemble. Jean-Paul II écrivait dans Fides et Ratio : "La Raison et la Foi sont les deux ailes de la Vérité". C’est le même Esprit qui pousse l’homme vers la Vérité dans le domaine de la science et dans celui de la Foi. La première explique le comment, la seconde nous éclaire sur le pour quoi. Elles sont complémentaires, et non pas concurrentes. Le bienheureux Charles de Foucauld avait découvert cela, lui qui est revenu à la Foi de son enfance après un séjour scientifique au désert. La raison sans la Foi produit le rationalisme asséchant de certains scientifiques. Au XIXème siècle, beaucoup pensaient que la science était en mesure de tout expliquer, et que la Foi était devenue inutile. En fait, on s’est aperçu au XXème siècle – notamment avec la mécanique quantique - que la raison à elle seule est incapable de tout saisir. Inversement, la Foi sans la raison - une déviance, qu’on appelle fidéisme, qui a marqué la France au XVIIème siècle - est elle-aussi incapable de nous conduire à la Vérité tout entière. C’est l’erreur commise par les chefs des prêtres et les scribes de l’Evangile. Souvenons-nous de la question de saint Jacques : "Mes frères, si quelqu'un prétend avoir la foi, alors qu'il n'agit pas, à quoi cela sert-il ? Cet homme-là peut-il être sauvé par sa foi ?" (Jc 2, 14) Il répond ensuite : "Celui qui n'agit pas, sa foi est bel et bien morte" (Jc 2, 17) La Foi des habitants de Jérusalem est morte, car elle n’agit pas, elle ne se donne pas la peine d’écouter la voix de la Raison et de la suivre... Et nous, frères et sœurs, sommes-nous attentifs aux signes que le Seigneur nous donne pour connaître sa volonté ? Nous servons-nous de nos deux ailes, de la Raison et de la Foi, pour nous approcher de la Vérité ? Prenons-nous le temps de lire les Ecritures ? Avons-nous lu la Bible en entier au moins une fois dans notre vie ?

Une fois parvenus au but, observons la réaction des mages. Pour commencer, quand ils virent l'étoile s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant, les mages  "éprouvèrent une très grande joie".  Puis, «en entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe." (Mt 2, 11) Le mot "maison" employé ici est étrange, puisque l’on sait que Marie a accouché dans une étable. Matthieu n’était-il pas au courant ? Si, bien-sûr, mais il emploie ici un terme symbolique, qui représente l’Eglise, à la fois le bâtiment de pierre, mais aussi la communauté des chrétiens.  C’est dans l’Eglise que l’on parvient au but et que l’on découvre le Sauveur. Les mages tombent à genoux et se prosternent devant l’enfant. En grec, le terme employé ici signifie aussi "adorer".  Ils lui offrent 3 biens très précieux. L’or était l’apanage des rois, seuls assez riches pour s’en procurer. L’encens était utilisé par les prêtres pour signifier la prière des fidèles qui montait vers Dieu. La myrrhe servait à embaumer les défunts, et évoquait les prophètes qui avaient été persécutés à cause de leurs messages. L’enfant-Dieu est à la fois Prêtre, Prophète et Roi, et c’est ce que nous sommes devenus également le jour de notre baptême. Après avoir offerts ces biens, les mages « avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, regagnèrent leur pays par un autre chemin." (Mt 2, 12) Ce changement d’itinéraire, motivé par le fait que le roi de Judée voulait faire périr le Roi de l’univers, est le symbole de la conversion à laquelle nous sommes tous appelés.
Ainsi, les mages ont été les premiers bénéficiaires de la prophétie d’Isaïe que nous avons entendu tout à l’heure : "Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi" (Is 60, 1), "les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore." (Is 60, 3) Ils ont été les premiers à pénétrer le mystère proclamé par saint Paul : "Ce mystère, c'est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Évangile." (Ep 3, 6) Venus à Bethléem à l’aide de leur Raison et de la Foi des scribes, les mages en repartent "par un autre chemin". Rencontrer le Seigneur, Roi de l’Univers, Grand-Prêtre et Prophète du Très-Haut,  ne peut laisser l’homme inchangé. Le cœur remplis de Lumière et d’Amour, nous pouvons être sûrs qu’ils ont transmis cette Lumière et cet Amour partout où ils ont été ensuite. Ils ont été les premiers missionnaires… Et nous, savons-nous prendre le temps d’adorer le Seigneur présent dans l’Eucharistie, comme deux amoureux qui aiment se contempler face à face ?

Ainsi, les mages étaient animés d’un grand désir de la Vérité. Ils ont été attentifs aux signes des temps, se sont mis en chemin pour chercher la Vérité de tout leur cœur, et ont su se prosterner devant celui qui a dit : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14,6). Comme eux, nous qui avons pris la peine de venir à l’église aujourd’hui, nous allons pouvoir adorer le Seigneur qui va se donner à nous dans l’hostie consacrée. Et lorsque nous repartirons, plaise à Dieu que ce soit par un autre chemin que celui par lequel nous sommes venus, c’est-à-dire avec des cœurs convertis qui puissent rayonner autour de nous de la lumière du Christ. Pour manifester cette conversion, frères et sœurs, je vous invite cette semaine  à une double démarche. D’une part, la lecture de l’encyclique Fides et Ratio -  disponible sur internet – nourrira votre raison et votre foi. D’autre part, un temps d’adoration devant le Saint Sacrement vous donnera beaucoup de joie, et vous en repartirez avec un cœur nouveau, prêt à témoigner de l’Amour du Seigneur pour vous et pour tous les hommes.

1 janvier : Saint Marie, mère de Dieu

Quand les bergers arrivèrent à Bethléem, ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après l'avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. Et tout le monde s'étonnait de ce que racontaient les bergers. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son coeur. Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu selon ce qui leur avait été annoncé.

Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l'enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l'ange lui avait donné avant sa conception.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

I- Marie Mère de Dieu : Jésus vrai Dieu et vrai homme
    a- Les bergers ont reçu l’annonce d’un « Sauveur-Christ-Seigneur »
    b- Les bergers trouvent « Marie et Joseph, avec le nouveau-né »
    c- Théotokos : Vierge fécondée par l’Esprit, Mère de Dieu selon l’humanité
II – Marie Mère de Dieu : présence réelle de Dieu en l’homme
    a- Dieu en Jésus est le seul être pleinement humain / amour
    b- L’homme n’est pleinement lui-même qu’habité par Dieu
    c- Bethléem / mangeoire / Dieu sauve : Jésus se donne en nourriture
III – Marie Mère de Dieu : une fécondité reçue par grâce
    a- Abraham / Isaac / Jacob… La vraie fécondité est accueil de la grâce de Dieu
    b- En Jésus par Marie rien n’est profane, tout est devenu sacré
    c- En Jésus par Marie, accueil de l’Esprit qui fait de nous des Fils
- quel est l’accueil de la grâce de Dieu – de l’Esprit – en ma vie ?
- Quelle est la fécondité de ma vie ? Suis-je esclave ou fils ?
- Suis-je habité par un amour qui me dépasse en me traversant ?

Homélie pour la Vierge Marie, Mère de Dieu - A. Duban

Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur

A part faire une diète et une sieste pour contrebalancer les excès du réveillon, frères et sœurs, que peut-on faire un 1er janvier ? On peut faire deux choses bien plus importantes : d’abord un bilan de l’année écoulée, et ensuite des projets pour l’année qui commence.  Ces deux actions sont intimement liées : avant de se projeter vers l’avant pour fixer de bons objectifs et discerner les moyens qui vont nous permettre de les atteindre, il faut d’abord regarder en arrière pour voir le chemin parcouru et interpréter les évènements passés. En d’autres termes, le passé sert à construire l’avenir et la mémoire nourrit l’Espérance. Qui pourra nous aider dans cette double tâche ? La Vierge Marie, que nous célébrons aujourd’hui. Saint Luc écrit, au sujet de ce que racontaient les bergers : "Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur."i (Lc 2, 19) Alors que les bergers, à la suite des anges, "glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu selon ce qui leur avait été annoncé" (Lc 2, 20), la Vierge demeure en silence, en méditation sans doute émerveillée devant le mystère du Verbe incarné, la Parole de Dieu, qui est pour le moment silencieuse, comme l’étymologie du mot "enfant" l’indique (in/fans). Dans notre société tellement grouillante de bruits, l’attitude de Marie a beaucoup à nous enseigner. Alors, comme elle, faisons silence intérieurement pour méditer sur la Parole de Dieu, une Parole qui nous vient par l’Ecriture mais aussi par les évènements (le mot "dabar", en hébreu, signifie à la fois "parole" et "évènement"). Et puisqu’elle-même a si bien mis en pratique la Parole de Dieu, prenons exemple sur elle en méditant dans l’Écriture les évènements qui la concernent particulièrement, et où elle fait briller ses vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité.

Pour commencer, admirons la Foi de Marie. Elle resplendit particulièrement au moment de l’Annonciation. Marie aurait pu douter de la volonté divine (qui lui faisait risquer la lapidation), ou de sa propre capacité à pouvoir l’accomplir (elle devrait mettre au monde et éduquer ensuite celui dont le règne n’aurait pas de fin). Mais elle dit oui, "voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole" (Lc 1, 38), sûre que "rien n'est impossible à Dieu." (Lc 1, 37) Certes, la foi de Marie ne l’a pas empêché de traverser des périodes d’obscurité : d’abord, au moment de la Présentation de Jésus au Temple, Luc écrit que "le père et la mère de l'enfant s'étonnaient de ce qu'on disait de lui." (Lc 2, 33) Surtout, 12 ans plus tard, lorsqu’ils retrouvent leur Fils au Temple après 3 jours de recherche, il est écrit : "En le voyant, ses parents furent stupéfaits, et sa mère lui dit : “Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi !”" (Lc 2, 48) Et en entendant la réponse de Jésus, il est précisé : "Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait." (Lc 2, 50)
Même dans l’obscurité de l’incompréhension, Marie a continué à croire. Aussi, des années plus tard encore, au début du ministère de Jésus, à Cana, Marie ne s’est pas laissé déstabiliser par la parole de son Fils à qui elle avait demandé d’agir. Alors qu’il semblait avoir refusé sa demande : "Femme, que me veux-tu ? Mon heure n'est pas encore venue" (Jn 2, 4), elle dit aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira" (Jn 2, 5), les invitant à embrasser la même foi, la même confiance.

Ce premier signe de Jésus à Cana met en lumière une autre vertu théologale de la Vierge : la charité. Si son Fils a agi, c’est parce que Marie l’y avait incité, en disant : "Ils n'ont pas de vin." (Jn 2, 3) La plupart des convives ne s’en étaient sans doute pas encore aperçus, mais Marie est attentive à ce qui se passe autour d’elle, car elle désire le bonheur de tous.
La charité, Marie l’avait mise en pratique dès le début de sa mission. A peine après avoir reçu l’annonce de sa mission de mère du Sauveur, elle est envoyée auprès de sa cousine Elisabeth pour l’aider dans sa grossesse, car c’est une femme âgée qui pourrait difficilement se débrouiller seule dans une telle situation. Non seulement Marie accepte de partir à sa rencontre, mais elle le fait "rapidement" (Lc 1,39), un mot qui nous fait pressentir la joie qu’elle éprouve alors. En entendant sa cousine, Marie exulte et chante le Magnificat, dans lequel transparaît une autre facette de sa charité, qui est en fait la première : avant son amour des hommes, Marie éprouve un immense amour pour Dieu : "Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur." (Lc 1, 46-47)
Enfin, la charité de Marie s’exprime particulièrement au pied de la Croix. Alors que Jésus la voyant " et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : “Femme, voici ton fils”" (Jn 19, 26), elle ne refuse pas cette nouvelle mission. Cette fois, elle n’a même plus besoin de répondre "fiat", "voici la servante du Seigneur", comme avec l’ange Gabriel, tant sa soumission à la volonté de Dieu s’est avérée parfaite. Pourtant, plusieurs Pères de l’Église ont souligné à quel point cette nouvelle mission avait dû être difficile à accepter, et qu’elle représentait un glaive qui transperçait son cœur, comme le vieillard Syméon l’avait annoncé (cf Lc 2,35).

Cet événement met en lumière à son tour une troisième vertu théologale de la Vierge : l’Espérance. Alors que tous les apôtres (sauf Jean) avaient fui, anéantis par le désespoir comme Judas ou la tristesse comme Pierre, elle-même est restée debout au pied de la Croix : stabat Mater. Elle se souvenait des annonces que Jésus avait faites de sa Passion et de sa Résurrection, et elle est restée 3 jours dans l’attente confiante.
Quarante jours plus tard, alors que Jésus était retourné vers son Père le jour de l’Ascension, son Espérance a de nouveau brillé lorsqu’elle a attendu un autre événement majeur : le don de l’Esprit Saint. Grâce à saint Luc, nous savons qu’elle a continué de porter la communauté des disciples dans la prière : "D'un seul cœur, ils participaient fidèlement à la prière avec quelques femmes dont Marie, mère de Jésus, et avec ses frères." (Ac 1, 14)

Ainsi, frères et sœurs, la Vierge Marie nous invite à grandir dans la Foi, la Charité, et l’Espérance. Certes, la Vierge a reçu une grâce et une mission unique, en devenant Mère de Dieu. Cependant, nous-mêmes pouvons entrer dans la famille divine et devenir frères et sœurs du Christ ; mieux encore, nous pouvons l’enfanter comme la Vierge Marie et devenir "mères du Christ",  lui donnant "une humanité de surcroît", comme l’écrit la bienheureuse Elizabeth de la Trinité dans une très belle prière. Comment enfanter le Christ ? Lui-même nous répond : "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la mettent en pratique !" (Lc 8, 21) Alors, cette année, mettons-nous à l’écoute attentive de la Parole de Dieu, en méditant à la fois l’Ecriture et les évènements de nos vies, et mettons-la en pratique !

25 décembre : jour de Noël

Eléments de réflexion - A. de Romanet

I - Le Christ Jésus est l'alpha - tout en découle
    a- "Au commencement était le Verbe, et le Verbe s'est fait chair..."
    b- Noël exprime la toute puissance de Dieu dans son absolue liberté
    c- Noël doit être notre naissance, avec Jésus, à la vie de Dieu
II - Le Christ Jésus est l'oméga - tout y conduit
    a- "Dans les derniers temps" le Père a tout résumé en une seule parole
    b- L'irruption de Jésus au coeur de l'humanité ne sera jamais un passé historique
    c- L'avènement de Dieu dans l'histoire se réalise toujours maintenant
III - Le Christ, par son incarnation, vient à notre rencontre
    a - Le Christ vient à la rencontre de tout homme
    b - Les messagers - les saints, les apôtres, ...- ne cessent d'annoncer Jésus Christ
    c- L'Eglise rassemble en un seul corps tous les fidèles de Jésus-Christ
En Noël nous fêtons l'événement qui donne à nos vies leur pleine valeur d'éternité.
Le Christ, alpha et oméga, centre de l'histoire et du temps, viens nous ouvrir les portes du
Royaume.

Homélie pour le jour de Noël - A. Duban

Acclamez le Seigneur, terre entière, sonnez, chantez, jouez !

"Acclamez le Seigneur, terre entière, sonnez, chantez, jouez" ! Pourquoi sommes-nous invités à une telle joie, frères et sœurs ? Parce que le Seigneur nous a fait il y a 2000 ans un cadeau plus beau que tout ce que nous aurions pu imaginer : "le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité." Qui aurait pu concevoir un tel don ? L'histoire des religions nous montre que l'homme a d'abord eu peur de Dieu, ou plutôt des dieux. Peur de leur toute-puissance qui pouvait s'avérer destructrice. Alors, la religion, (du latin re/ligere, relier), basée avant tout sur les sacrifices, cherchait à éviter la colère des dieux, et à s'attirer leurs bonnes grâces. Chaque peuple, chaque cité, avait ses propres dieux, qu'on s'imaginait à l'image des hommes : des êtres qui pouvaient se disputer, tant ils étaient jaloux de leurs pouvoirs, comme l'Iliade et l'Odyssée l'illustrent bien. Certains dieux choisissaient d'aider certains hommes, dont ils s'étaient pris d'affection, mais gare à un Prométhée qui voulut transmettre à ces fragiles créatures le feu volé aux dieux : il fut sévèrement châtié ! Le Dieu qui s'est révélé à Abraham et à ses descendants ne ressemble en rien à ces divinités. Il est ami de l'homme, et ne cherche que son bien. Lui rêve au contraire de transmettre aux hommes le feu de son Amour. Mais comment s'approcher de ces créatures, qui depuis le premier péché, ont peur de lui ou le négligent ? Il a fallu à Dieu beaucoup de patience pour apprivoiser l'humanité, afin qu'elle n'ait plus ni cette peur ni cette indifférence. Dans un premier temps, nous verrons comment Dieu s'y est pris pour nous apprivoiser : c'est l'objet de la première Alliance. Puis, nous verrons ce que sa venue change pour nous aujourd'hui : c'est la Nouvelle alliance.

Tout d'abord, Dieu a pris le temps de nous apprivoiser. Après le premier péché, Dieu annonce au serpent : "Je mettrai une hostilité entre la femme et toi, entre sa descendance et ta descendance : sa descendance te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon." (Gn 3, 15) Pourquoi n'a-t-Il pas envoyé sitôt cette descendance qui devait nous sauver, et qu'on appelle le Messie ? Tout simplement parce qu'Il voulait nous préparer à l'accueillir. Apprivoiser prend du temps. Souvenons-nous du Petit Prince, qui demande au renard : "Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ? - C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens..." - Créer des liens ? - Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde..."
Adam et Eve sont blessés par leur péché, à tel point qu'ils ont peur de Dieu. Lorsqu'Il s'approche d'eux dans le jardin d'Eden, ils se cachent… Or, la peur engendre la violence. Si Hérode, bien plus tard, ordonnera le massacre des innocents, c'est parce que son cœur aura été "assassiné" par la peur, comme l'écrit un des pères de l'Eglise. Dieu veut donc libérer l'homme de sa peur. "N'ayez pas peur", le leitmotiv du bienheureux Jean-Paul II, est d'abord une des paroles les plus fréquentes de l'Ecriture.
En plus de la peur, il y a aussi l'indifférence. Moïse dut combattre l'une comme l'autre. Lorsque Dieu l'appelle à venir recevoir ses commandements sur la montagne, "tout le peuple voyant ces coups de tonnerre, ces lueurs, ce son de trompe et la montagne fumante, eut peur et se tint à distance. Ils dirent à Moïse : “Parle-nous, toi, et nous t'écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, car alors c'est la mort.”" (Ex 20, 18‑19) Puis, après l'épisode du veau d'or, Moïse dut au contraire punir le peuple de son manque de respect pour le Dieu qui l'avait fait sortir d'Egypte…

Ainsi, comme le résume l'auteur de l'épître aux hébreux, "souvent, dans le passé, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées". Jean Baptiste était le dernier de ces envoyés de Dieu. "Mais, dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes", maintenant que l'homme a été apprivoisé,  "il nous a parlé par ce Fils qu'il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes." Jésus-Christ est le "reflet resplendissant de la gloire du Père, l'expression parfaite de son être". En lui, c'est Dieu lui-même qui est venu à nous, prenant le risque d'être rejeté par ceux qui avaient encore peur ou qui étaient encore indifférents… Et c'est bien ce qui s'est passé : "Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu." Mais, ajoute saint Jean, "tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu." Voilà la Bonne Nouvelle par excellence : Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu… 
Ainsi, chaque être humain est appelé à croire en celui qui peut le diviniser. "Or, comment croire en lui sans avoir entendu sa parole ? Comment entendre sa parole si personne ne l'a proclamée ? Comment proclamer sans être envoyé ?" Saint Paul pose ces questions dans l'épître aux Romains et y répond : « C'est ce que dit l'Écriture : Comme il est beau de voir courir les messagers de la Bonne Nouvelle !" (Rm 10, 14‑15) Il reprend ainsi la parole du prophète Isaïe que nous venons d'entendre. Qui sont ces messagers de la Bonne Nouvelle ? Ce sont d'abord les apôtres et les évangélistes, mais ce sont aussi tous les croyants. Au moment de retourner à son Père, le jour de l'Ascension, le Christ dira à ses disciples : "Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné." (Mc 16, 15‑16) Ainsi, Noël ne doit pas rester une fête uniquement pour nous, les croyants. Avec nos frères non-croyants, qu'allons-nous partager ? Seulement un bon repas et un cadeau avec ceux qui sont membres de notre famille ? Ou sommes-nous prêts à assumer pleinement notre mission de messagers de la Bonne Nouvelle ?

Ainsi, frères et sœurs, Noël est la source de la plus grande joie possible. Alors que nous vivions dans la peur des dieux, à qui il nous fallait offrir des sacrifices, ou encore dans l'indifférence, comme c'est le cas de beaucoup aujourd'hui, le Dieu unique s'est révélé progressivement à nous comme un Père plein d'Amour. Alors que certains offraient aux dieux ce qu'ils avaient de plus cher, leurs enfants, ce Dieu nous a tant aimés qu'Il nous a donné son Fils unique. "Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce". Pendant l'octave de Noël, frères et sœurs, prenons conscience de toutes les grâces que nous avons reçues du Seigneur. Alors, nous serons remplis d'une joie débordante, et nous pourrons être de véritables messagers de la Bonne Nouvelle.

18 décembre : 4ème dimanche de l'Avent (Lc 1, 26-38)

L'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, une vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie.

L'ange entra chez elle et dit : "Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi." À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L'ange lui dit alors : "Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin."

Marie dit à l'ange : "Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ?" L'ange lui répondit : "L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c'est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu'Élisabeth, ta cousine, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, alors qu'on l'appelait : 'la femme stérile'. Car rien n'est impossible à Dieu." Marie dit alors : "Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole." Alors l'ange la quitta.

Eléments de réflexion

"Je te salue" = Kaïré = "Réjouis-Toi" :
les premiers mots de Dieu au monde par Marie, "Réjouis-toi, le Seigneur est avec toi"
I- "Tu as trouvé grâce" : c'est toujours Dieu qui a l'initiative
    a- Dieu a tout donné à David, et plus encore que David ne l’imagine
    b- Dieu a voulu avoir besoin d'une femme de notre race
    c- Dieu qui fait tout pour nous ne fait rien sans nous
II - "Comment cela va-t-il se faire ?" : se mettre entre les mains de Dieu
    a- Accueillir au-delà de nos conceptions et de nos projets humains
    b- Accueillir les ailes que donnent la force de la Foi et le feu de l'Esprit
    c- Accueillir une hauteur, une profondeur, une perspective venant de Dieu
III - "Voici la servante du Seigneur" : être humblement disponible
    a- nous sommes toujours du côté de la réponse : Liberté
    b- nous choisissons qui nous voulons servir, du ciel ou de la terre : Responsabilité
    c- nous sommes invités à mettre le doigt dans l'engrenage de l'amour.
- Nous sommes invités à laisser le désir de Dieu s'enfanter en nous.
- Le service que rend Marie c'est de devenir pleinement elle-même : Mère
- L'Alliance que Dieu nous offre est de conjoindre notre nature avec la sienne : devenir pleinement lui-même en devenant pleinement nous-même : "Devenez ce que vous recevez, le Corps du Christ !" A.R.

11 décembre : 3ème dimanche de l'Avent (Jn 1)

Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean. Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n'était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage.

Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : "Qui es-tu ?" Il le reconnut ouvertement, il déclara : "Je ne suis pas le Messie." Ils lui demandèrent : "Qui es-tu donc ? Es-tu le prophète Élie ?" Il répondit : "Non. — Alors es-tu le grand Prophète ?" Il répondit : "Ce n'est pas moi." Alors ils lui dirent : "Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ?" Il répondit : "Je suis la voix qui crie à travers le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe."

Or, certains des envoyés étaient des pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : "Si tu n'es ni le Messie, ni Élie, ni le grand Prophète, pourquoi baptises-tu ?" Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas : c'est lui qui vient derrière moi, et je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale." Tout cela s'est passé à Béthanie-de-Transjordanie, à l'endroit où Jean baptisait.

Eléments de réflexion - A. de Romanet

 "Frères, soyez toujours dans la joie" : perplexité, voire sainte irritation devant ce type d'exhortation ?

I- Paradoxe de la joie, car notre coeur est partagé
    a - Un saint triste est un triste saint ! La joie : un devoir chrétien ?
    b - Je ne suis ni joyeux ni saint ! La joie : sauter comme un cabri ?
    c - "Soyez toujours dans la joie"! A la fois électrochoc et court-circuit
II- Invitation à la joie, invitation à unifier notre vie
    a - Invitation à être en cohérence avec nous-même
    b - Intellectuellement nous savons que la joie est fruit du don et du pardon
    c - Sortir des pensées abstraites ou des recettes de piété
III- La joie, fruit de la conversion
    a - Acceptons nous de nous convertir, personnellement ?
    b - Acceptons-nous d'en prendre les moyens, concrètement ?
    c - Acceptons-nous en vérité de nous laisser être libéré de nos esclavages ?
La joie ne se conquiert pas, elle se reçoit. Seul l'Esprit du Seigneur peut nous renouveler, nous unifier, nous libérer, nous faire renaître.
La joie est un fruit qui exprime l'unité de notre être engagé à la suite du Christ.

Soyez toujours dans la joie ! - P. A Duban

Frères et sœurs, sommes-nous des personnes joyeuses ? En ce 3ème dimanche de l’Avent, appelé traditionnellement dimanche de Laetare, l’Église nous invite à rayonner de joie. Notre société nous oriente vers le plaisir qui, même s’il peut parfois être sain, n’est pas aussi profond que la joie. Qu’est-ce que la joie ? C’est le sentiment que nous éprouvons lorsque nous possédons ce que nous désirons. Si nous ne désirons que des réalités passagères et superficielles, nos joies seront passagères et superficielles. Le Seul qui puisse assouvir nos désirs toujours renaissants, et ainsi nous combler de joie, c’est le Seigneur. Eh bien, il est venu, il reviendra à la fin des temps, et il vient à nous chaque jour… Qu’est-ce qui pourrait alors nous empêcher d’éprouver une joie profonde ? Soit le sommeil intérieur, qui nous priverait de prendre conscience de ces venues du Seigneur parmi nous, soit nos péchés, qui nous empêcheraient d’accueillir en nous le Trois fois Saint. C’est pourquoi l’Église nous a exhortés, le premier dimanche de l’Avent, à veiller, et le deuxième dimanche, à nous convertir. Aujourd’hui, le temps est venu de nous réjouir. La joie est à la fois un don de Dieu, le deuxième fruit de l’Esprit saint (après la charité, cf Ga 5,22), et un commandement, que saint Paul rappelle aux Thessaloniciens : "soyez toujours dans la joie" (2ème lect.). Pour nous aider à accueillir ce don et à obéir à ce commandement, observons les trois personnages centraux des lectures que nous venons d’entendre et du temps de l’Avent : le prophète Isaïe, Jean Baptiste, et la Vierge Marie, ainsi qu’une autre sainte qui rayonnait de joie, la petite Thérèse.

Le prophète Isaïe que nous avons entendu est celui qui écrit au retour de l’exil à Babylone, à la fin du VIème siècle av. J.C. Dans les années qui suivent ce retour, la désillusion du peuple est à la mesure des immenses espérances qu’il avait nourries. La situation économique est difficile, et le Temple tarde à être reconstruit. Alors que le peuple s’enfonce dans la déprime, le prophète le secoue et l’invite à la joie. Sur quoi fonder cette joie ? Sur une Espérance : un jour, le Messie va venir et nous sauver. Qui est-il ? Isaïe le décrit : "L'esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté, annoncer une année de bienfaits, accordée par le Seigneur, et un jour de revanche pour notre Dieu.» (Is 61, 1‑2) Dans la première lecture, nous n’avons pas entendu cette dernière promesse : "un jour de revanche pour notre Dieu". Cette revanche est celle de Dieu sur le mal, c’est la victoire de son Amour sur la haine, et de la Vie sur la mort. Même si cette victoire peut sembler encore lointaine, le prophète ajoute : "Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m'a enveloppé du manteau de l'innocence, il m'a fait revêtir les vêtements du salut, comme un jeune époux se pare du diadème, comme une mariée met ses bijoux." (Is 61, 10) La joie d’Isaïe vient de son Espérance, elle-même basée sur sa Foi inébranlable en la venue du Messie.
Comment le prophète Isaïe peut-il nous aider, nous qui vivons au XXIème siècle ? Certes, le Christ est déjà venu, mais le mal perdure. Nous aussi, nous pouvons être déçus et être tentés par la déprime : "tout çà pour çà ?". Alors, n’oublions pas que le Christ reviendra, et que sa victoire sur la haine et sur la mort, qu’il a déjà remportée en mourant et en ressuscitant, portera alors tous ses fruits : le Royaume, qui croît aujourd’hui dans le secret, sera établi définitivement.

Après Isaïe, observons un autre prophète, qui se place dans son sillage d’ailleurs : Jean Baptiste. Il le manifeste dès le début de sa prédication, comme nous l’avons entendu dimanche dernier : "Il était écrit dans le livre du prophète Isaïe : Voici que j'envoie mon messager devant toi, pour préparer la route. A travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route." (Mc 1, 2‑3) Vu sa vie ascétique et ses paroles tranchantes sur le jugement de Dieu ("tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu"- Mt 3, 10), on pourrait être tenté de considérer Jean comme un être triste et rabat-joie (au sens premier du terme). En fait, Jean Baptiste est exactement l’inverse. Dans l’évangile de Jean, il déclare : "L'époux, c'est celui à qui l'épouse appartient ; quant à l'ami de l'époux, il se tient là, il entend la voix de l'époux, et il en est tout joyeux. C'est ma joie, et j'en suis comblé." (Jn 3, 29) D’où lui vient cette joie dont il est comblé ? De la présence du Christ, l’époux d’Israël mais aussi l’époux de son âme. Toute sa mission a consisté à préparer sa venue, et voici qu’il est là. Lorsque des prêtres et des lévites, frappés par les foules qui viennent jusqu’à lui, lui demandent "qui es-tu ?", il pourrait être tenté de répondre qu’il est lui-même le Messie. Mais il reste à sa place, affirmant clairement : "je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale.”" (Jn 1, 27) Et il ajoutera plus tard : "Lui, il faut qu'il grandisse ; et moi, que je diminue." (Jn 3, 30) Voici le secret de la joie : s’oublier soi-même par amour de Dieu.
Ce secret, la Vierge Marie l’avait parfaitement compris. Toute sa vie, elle a su s’effacer devant la volonté divine. Après la venue chez elle de l’ange Gabriel, dont nous entendrons le récit dimanche prochain, elle a su dire "oui" au Seigneur, "que tout se passe pour moi selon ta parole" (Lc 1,38). C’est pourquoi elle fut habitée depuis lors d’une joie immense, qu’elle a exprimé dans le plus beau chant de louange que la Bible nous a laissé, et que nous avons repris tout à l’heure : le Magnificat. "Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur !" (Lc 1, 46‑47)
Dans ses Manuscrits autobiographiques, la petite Thérèse raconte que pendant des années, elle ne cessait pas de pleurer pour des riens. La nuit de Noël 1886, elle reçut la grâce de sortir de l’enfance, en un mot de sa "complète conversion" : alors qu’elle était tentée de pleurer à nouveau parce que son papa chéri avait dit devant ses souliers : "enfin, heureusement que c'est la dernière année!...",  voici ce qu’elle écrit : "Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l'escalier et comprimant les battements de mon cœur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureuse comme une reine". Elle conclut ensuite : "En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel... En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. […] Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m'oublier pour faire plaisir  et depuis lors je fus heureuse!..." (MsA 45).

Ainsi, frères et sœurs, la joie est à la fois un don et un commandement de Dieu. Elle se cultive en s’oubliant soi-même pour vivre dans l’Espérance et dans la Charité. Certes, le mal et la souffrance sont encore bien présents, mais le Seigneur viendra un jour pour prendre sur eux une revanche définitive et éternelle. Dès maintenant, son Royaume est présent et grandit dans le secret, et nous pouvons y vivre si nous exerçons la Charité. Prenons exemple sur Isaïe, sur Jean Baptiste, sur la Vierge Marie, sur la petite Thérèse…  Cette semaine, vivons dans la joie du Seigneur, surtout dans les moments difficiles que nous traverserons. AMEN.



4 décembre : 2ème dimanche de l'Avent (Marc 1, 1-8)

Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu. Il était écrit dans le livre du prophète Isaïe : Voici que j'envoie mon messager devant toi, pour préparer la route. À travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. Et Jean le Baptiste parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Toute la Judée, tout Jérusalem, venait à lui. Tous se faisaient baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en reconnaissant leurs péchés. Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il proclamait : "Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés dans l'eau ; lui vous baptisera dans l'Esprit Saint."

Eléments de réflexion - Père A. de Romanet

I - Qui est Jésus ? Une question dans l'histoire, dans mon histoire ?
    a- La question centrale des évangiles
    b- Pour comprendre le Sauveur : le Précurseur, Jean le Baptiste
    c- Pour comprendre le Précurseur : toute la Première Alliance : Isaïe, Exode,...
II - Ai-je besoin de Jésus ? Une conversion dans mon histoire ?
    a- "J'ai déjà une religion et je ne m'en sers pas !"
    b- Aller au désert : du vide au plein de mon existence
    c- Reconnaître mon péché - Remis à mes propres forces, je n'y arrive pas…
III - Que m'apporte Jésus ? Un salut dans l'histoire, dans mon histoire ?
    a- Commencement : une nouvelle Genèse, un nouvel Adam
    b- Bonne Nouvelle : elle nous apporte le salut
    c- Jésus-Christ, le Fils de Dieu : il nous offre de renaître dans l'Esprit Saint
Seigneur, donne-moi d'avoir faim et soif de ta parole, de ta présence, de ton salut...
Viens Seigneur Jésus !

Homélie pour le deuxième dimanche de l’Avent, P. A. Duban

Convertissez-vous !

"Dieu seul suffit", ou encore "je veux voir Dieu", disait sainte Thérèse d’Avila. Voilà le but de notre existence, qui est aussi celui de cette période d’Avent : rencontrer le Seigneur. Dimanche dernier, nous avons vu la première condition pour que cette rencontre soit possible : veiller, afin à la fois de nous garder de nos ennemis, et de ne pas manquer la venue du Seigneur. Veiller est une condition nécessaire, mais pas suffisante : il nous faut aussi nous convertir. On peut être tout à fait éveillé, comme Satan, et choisir de faire le mal. Aussi, le Seigneur nous appelle aujourd’hui à changer nos vies. Dans notre société, on ne parle pas de péché, parce qu’on ne connaît pas le pardon. Le chrétien accepte de se reconnaître pécheur, parce qu’il croit que Dieu est Amour. Jésus disait à Pascal : "Je te montrerai tes péchés à mesure que je te les pardonnerai". Voilà pourquoi l’évangile de saint Marc, que nous suivrons pendant toute cette nouvelle année liturgique, commence par ces mots : "Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu." (Mc 1, 1) La Bonne Nouvelle par excellence, c’est que Dieu nous aime tant qu’il a envoyé son Fils parmi nous pour être son Christ, c’est-à-dire le Sauveur rempli d’Esprit Saint que les croyants attendaient. La mission de Jean Baptiste, personnage central de l’Avent, est de nous permettre de bien l’accueillir avec un cœur nouveau. Il est le messager envoyé devant le Seigneur pour préparer la route (cf Ml 3,1 et Ex 3,20). Quelle route ? Celle de la Terre Promise. Alors, comment nous convertir pour accueillir la Bonne Nouvelle et entrer en Terre Promise ? D’abord, il nous faut aller au désert. Là, nous laisserons l’Esprit agir…

Pour commencer, que signifie partir au désert ? Le désert, dans la Bible, est le lieu où Dieu parle plus facilement à son peuple. Par le prophète Osée, le comparant à sa fiancée, Il déclare : "je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur." (Os 2, 16) Pourquoi le cœur à cœur avec Dieu est-il plus facile dans le désert ? Parce que les repères habituels disparaissent, et qu’il n’y a pas de tentation et de fuite possibles. C’est pourquoi Isaïe annonce que le retour d’exil de son peuple, qui va devoir traverser le désert qui sépare Babylone de Jérusalem, va être l’occasion d’une transformation. Là, "la gloire du Seigneur se révélera et tous en même temps verront que la bouche du Seigneur a parlé." (1ère lect.) C’est pourquoi aussi Jean est envoyé au désert. Vêtu de poils de chameau comme le prophète Elie, il reprend sa mission d’appel à la conversion : renoncez à vos idoles, et choisissez le vrai Dieu ! Et son message est bien accueilli par un peuple qui désire ardemment la venue du Messie, puisque "toute la Judée, tout Jérusalem" viennent à lui.
Le Christ, lui aussi, partait régulièrement à l’écart, et pas seulement pendant les 40 jours où il fut tenté par Satan. Il enseigna à ses disciples à faire de même lorsqu’au retour de leur première mission, il leur dit : "Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu.» (Mc 6, 31)
Et pour nous, que signifie partir au désert ? Cela signifie d’abord partir de temps en temps loin de la capitale, dans des lieux moins agités où nous pouvons prendre plus de recul. C’est particulièrement le cas si nous décidons de prendre un temps de retraite. Tous les grands témoins de l’évangile connaissent la valeur de ces moments privilégiés de cœur à cœur avec Dieu. Plus ils sont des serviteurs actifs de leurs frères, plus ils ressentent le besoin de ces temps de recul. Le Père Guy Gilbert, qui consacre sa vie aux jeunes en difficulté depuis plus de 40 ans, déclare qu’il n’a pu le faire que grâce aux jours de solitude qu’il prend chaque année : 5 jours d’un coup une fois, et 2 jours tous les 10 jours.  Parmi les obligations qui incombent à n’importe quel prêtre, il y a également cette retraite annuelle de 5 jours. En l’occurrence, ce qui est bon pour les prêtres l’est aussi pour les autres chrétiensi. Mais ce type de retraite, aussi bénéfique soit il, ne suffit pas : c’est chaque jour qu’il nous faut partir au désert, en prenant un temps d’intimité avec le Seigneur.

Une fois au désert, que faire pour nous convertir ? Rien, ou plutôt : nous laisser faire, nous laisser transformer par le Seigneur lui-même. Ce n’est pas à la force du poignet qu’on devient saint, mais en s’abandonnant à la grâce divine, infiniment plus efficace. C’est ce que saint Jean Baptiste exprime, lorsqu’il proclame que son action est insuffisante : "Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés dans l'eau ; lui vous baptisera dans l'Esprit Saint." (Mc 1, 7‑8) Sans l’Esprit Saint, qui agit en union parfaite avec le Fils de Dieu, même un cœur parfaitement contrit par la pénitence ne peut se convertir. La petite Thérèse l’avait compris elle aussi, alors qu’elle se désespérait de ne pouvoir imiter les grands saints à qui elle rêvait de ressembler. Pour parvenir au sommet de la sainteté, elle ne grimperait pas par ses propres forces, mais elle se laisserait élever par les bras de Jésus, comme dans un ascenseur.
En quoi consiste la conversion ?  Écoutons à nouveau le prophète Isaïe : "tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, et les escarpements seront changés en plaine." Combler les ravins, c’est combler nos manques d’amour. Abaisser les montagnes et les collines, c’est diminuer notre orgueil et notre vanité. Rendre droits les passages tortueux, c’est éliminer nos vices. Changer les escarpements en plaines,   c’est mettre fin à notre égoïsme…
Certes, tout ceci prend du temps, et nous sommes parfois trop pressés. Nous nous désespérons de ne pas progresser aussi vite que nous le voudrions sur le chemin de la sainteté, à l’instar de la petite Thérèse évoquée plus haut. Alors, le Seigneur nous appelle non seulement à l’abandon, mais aussi à la patience. Comme l’écrit saint Pierre, "pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour." (2ème lect.). Dans l’attente du jour où il y aura "un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice", le jour où nous serons enfin parfaitement semblables au Christ parce que nous le verrons tel qu’il est (cf 1Jn 3,2), nous devons faire tout pour qu’il nous trouve "nets et irréprochables, dans la paix." (2ème lect.)

Ainsi, frères et sœurs, la rencontre avec le Seigneur n’est possible que si nous sortons de notre sommeil, et si nous nous convertissons. Nous devons à la fois nous convertir nous-mêmes, et  jouer le rôle de Jean Baptiste en invitant nos prochains à faire de même : dans nos familles, nos lieux de travail…. Dans ce but, partons au désert, chaque jour pendant un bon moment et chaque année pendant plusieurs jours. Là, laissons-nous transformer par le Verbe de Dieu, qui veut nous baptiser dans l’Esprit Saint. Sur les 96 quarts d’heure de nos journées, en laisserons-nous un pour le Seigneur ? Et sur nos 52 semaines, lui en laisserons-nous une? Si oui, et si nous faisons preuve de patience avec Dieu et avec nous-mêmes, nous entrerons en Terre Promise et connaîtrons alors la joie immense d’un cœur à cœur intime avec Lui, comme nous le verrons dimanche prochain.

27 novembre : 1er dimanche de l'Avent (Marc 13, 33-37)

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand viendra le moment. Il en est comme d'un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller.

Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin. Il peut arriver à l'improviste et vous trouver endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

Eléments de réflexion

"Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta Résurrection, nous attendons ta venue dans la Gloire"
I - Le temps de l'attente - de qui ? - de l'aimant au présent !
Nous sommes dans un temps invités à redécouvrir l'attente
    a- une société où tout est fait pour ne pas attendre
    b- mérite de l'attente qui approfondie et purifie le désir
    c- quelle grande chance que d'attendre la venue de quelqu'un !
II - Le temps du Christ - quand ? - l'aimant est présent !
Nous sommes dans un temps dont Jésus-Christ est le maître
    a- le temps de ce monde, et de chacun de nous, a une origine et une fin
    b- le temps de Dieu, éternité absolue pouvant seule nous combler
    c- le temps réel et spirituel est celui du présent, ici et maintenant
III - Le temps de ma vie - comment ? - en l'aimant au présent
Nous sommes dans un temps de veilleurs
    a- Veiller est un verbe d'action et de responsabilité, au présent
    b- Veiller c'est être attentif aux signes des temps, en discernant l'essentiel
    c- Veiller est un temps d'intensité, de lutte et de combat
+ Veiller c'est se préparer à la suprême rencontre, qui ne peut être que reconnaissance. Et on ne reconnait que quelqu'un que l'on a fréquenté.
+ Veiller veut dire prier, pour pouvoir, empli de l'Esprit Saint, regarder le Monde avec les yeux de Dieu. A.R.

Veillez ! - Homélie pour le premier dimanche de l’Avent - P. A. Duban

Alors que le temps ordinaire affermit notre Foi et que le Carême et le temps pascal fortifient notre Charité, l’Avent dans lequel nous entrons va faire grandir notre Espérance. Situé entre deux grandes fêtes, celle du Christ-Roi qui célèbre l’avènement du Christ à la fin des temps, et celle de Noël qui fait mémoire de son avènement il y a 2000 ans, les 4 semaines de l’Avent nous préparent à ne pas manquer un troisième type d’avènements, qui ont lieu entre les deux autres : chaque jour, à de nombreuses reprises, le Christ vient à notre rencontre. Vivons-nous dans l’Espérance de ces rencontres ? Alors que les jours diminuent, nous pourrions être tentés de nous replier sur nous-mêmes, comme les animaux qui se creusent des terriers pour hiberner pendant l’hiver. Ce qui est bon pour ces animaux ne l’est pas pour nous, c’est pourquoi le Christ nous répète avec insistance aujourd’hui : "veillez" ! Ce message, il l’a délivré à ses disciples à Jérusalem, alors qu’il se rapprochait de sa Passion et de sa mort. Pourquoi veiller, plutôt que de nous endormir comme les ours ou les marmottes ? Pour deux raisons : d’abord pour ne pas nous laisser surprendre par nos ennemis ; ensuite, pour ne pas manquer la venue de celui qui nous aime.

Pour commencer, veiller nous permet de ne pas nous laisser surprendre par nos ennemis. Dans une forêt la nuit, il faut allumer un grand feu pour éloigner les loups, et mieux vaut ne dormir que d’un œil, comme on le constate en lisant l’histoire de Croc Blanc. Et dans un match d’escrime, il faut une vigilance maximale pour parer aux attaques de l’adversaire. Mais pour nous, qui sont nos ennemis ? Ce ne sont pas les loups, ni même d’autres hommes, car même ceux qui nous en veulent sont en réalité nos frères. Jésus a déclaré : "Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps." (Mt 10, 28) Notre véritable ennemi s’appelle le diable, et il possède des alliés, qui sont les démons. Dans les évangiles, Jésus les a souvent évoqués, car ils cherchent à demeurer dans l’ombre, et il les a aussi souvent chassés. Dans l’évangile de Marc, que nous allons suivre pendant toute cette année liturgique qui commence, après avoir vaincu le diable dans le désert, le premier signe de Jésus est de chasser un esprit mauvais (Mc 1,21-28). Et c’est ce même esprit qui est le premier à reconnaître qu’il est le Saint de Dieu (Mc 1,24), bien avant ses disciples. Nous-mêmes devons les affronter. Certes, nous n’avons pas à livrer des combats aussi violents que ceux du curé d’Ars, de Marthe Robin ou du Padre Pio, qui étaient attaqués spirituellement mais aussi physiquement. Mais nous avons tous à être vigilants, c’est-à-dire à veiller pour ne pas nous laisser tenter par Satan et ses acolytes.
En plus du diable et des démons, nous devons veiller pour ne pas nous laisser vaincre par deux autres types d’ennemis : le monde et la chair. Le monde a été créé bon, mais il a été perverti par Satan, qui en est devenu le prince (Jn 12, 31 ; Jn 14, 30 ; Jn 16, 11). Il existe dans le monde des "structures de péché", comme le soulignait le pape Jean-Paul II, et nous devons lutter contre elles individuellement et collectivement. Quant à la chair, elle ne représente pas le corps, qui a été créé bon lui aussi, mais toutes les tendances qui peuvent l’asservir, au point que saint Paul écrit dans l’épître aux Romains : "Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans tout mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché qui est dans mon corps. Quel homme malheureux je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ?" (Rm 7, 22‑24)

En second lieu, veiller permet d’attendre la venue de celui que nous désirons rencontrer. La femme qui attend son mari veille jusqu’à son arrivée, comme la bien-aimée du Cantique des Cantiques : "Je dors, mais mon cœur veille." (Ct 5, 2) Et celle qui n’a pas laissé son portable en veille ne risque pas d’entendre l’appel de celui avec lequel elle désire passionnément s’entretenir… Et nous-mêmes, quel est celui que notre âme devrait attendre avec le plus grand désir ? C’est le Seigneur. Même dans un couple qui s’aime passionnément, aucun des conjoints ne peut combler tout le désir de l’autre. Dans le Soulier de Satin, Prouhèze déclare à Rodrigue qu’elle aime : "je suis celle qui ne peut te combler… Et cela est ma grâce". Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’aucune créature ne peut assouvir ta soif d’absolu : que mes faiblesses ne te déçoivent pas, mais qu’elles te poussent au contraire à chercher Celui qui nous a créés tous les deux.
Ce qui est vrai dans le couple l’est aussi pour la vie en général. L’existence sur cette terre est un don de Dieu, mais elle ne peut nous combler totalement. Il y a trop de désillusions, trop de souffrances, trop de mal… Comme le déclare le psalmiste : "Le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n'est que peine et misère ; elles s'enfuient, nous nous envolons." (Ps 90, 10) Alors, devons-nous nous résigner à une vie malheureuse, nous révolter contre Dieu, fuir la réalité dans des paradis artificiels ? Non, nous pouvons attendre la venue de Celui qui a promis de venir pour nous sauver. Nous pouvons reprendre à notre compte le cri du prophète Isaïe (1ère lecture) : "Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais !" (Is 63, 19) Certes, le Fils de Dieu est déjà venu, et il a semé les graines du Royaume des Cieux qui , depuis 2000 ans, ne cessent de germer et de porter du fruit. Mais il a nous a promis qu’il reviendrait, et c’est pourquoi nous nous préparons à son retour, comme les Corinthiens à qui Paul s’adressait (2ème lecture) : "Aucun don spirituel ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C'est lui qui vous fera tenir solidement jusqu'au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ." (1 Co 1, 7‑8) Saint Jean, lui aussi, conclue le livre de l’Apocalypse, le dernier de toute la Bible, avec ces mots : "Viens, Seigneur Jésus !" (Ap 22, 20)
Attendre le retour du Christ à la fin des temps ne doit pas nous éloigner du monde présent, comme les Thessaloniciens que Paul dut reprendre fermement (cf 2Th 3,10-12), mais au contraire nous aider à mieux reconnaître les venues du Seigneur parmi nous chaque jour. Sous quelles formes vient-il ? Dans la prière : "Que deux ou trois soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux» (Mt 18, 20)… Dans les sacrements, en particulier l’Eucharistie : "ceci est mon corps" (Mt 26, 26)… Dans les évènements : "tu n'as pas reconnu le temps où tu fus visitée !" (Lc 19, 44)… Dans les personnes : "chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40)…

Frères et sœurs, pendant ce temps de l’Avent, grandissons dans l’Espérance. Veillons pour ne pas nous laisser tenter par le diable, le monde et la chair, et pour ne pas manquer les rencontres avec celui qui viendra à nous dans la prière, dans les sacrements, dans les évènements et dans notre prochain.

20 novembre : le Christ, Roi de l'Univers (Mt 25, 31-46)

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : "Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres : il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche.

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : 'Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi !'

Alors les justes lui répondront : 'Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu...? tu avais donc faim, et nous t'avons nourri ? tu avais soif, et nous t'avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t'avons accueilli ? tu étais nu, et nous t'avons habillé ? tu étais malade ou en prison... Quand sommes-nous venus jusqu'à toi ?' Et le Roi leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.'

Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : 'Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'avais soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais un étranger, et vous ne m'avez pas accueilli ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas habillé ; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.'

Alors ils répondront, eux aussi : 'Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?' Il leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait.' Et ils s'en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle."

Eléments de réflexion

Extraordinaire présence réelle de Jésus en ma vie, en mes frères, en ce monde...
I - Le Roi de l'univers est réellement présent en mon coeur : JE
    a- JE - j'ai un lien personnel unique avec Dieu
    b- JE - J'ai un prix infini aux yeux de Dieu - sa réelle présence en ma vie
    c- JE - J'ai une existence personnelle, libre et responsable
II - Le Roi de l'univers est réellement présent en chacun de mes frères : TU
    a- TU - le visage de mon prochain me révèle le vrai visage du Christ
    b- TU - le service de mon prochain me révèle à moi-même
    c- TU - la charité en acte me donne d'exister réellement au présent
III- Le Roi de l'univers est réellement Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu : IL
    a- IL - au-delà de l'autre, le "tout autre" qui mesure ma vie
    b- IL - une fraternité commune reçue d'un Père commun, en Christ
    c- IL - aimer comme le Christ /v.s. absence de vie, d'amour, de Dieu
- Risque de passer à côté de ma vie, de mes frères, de mon Dieu... Dieu n'aura pas à juger les hommes, ils se seront jugés tout au long de leur passage sur cette terre
- Il ne s'agit pas de ne pas faire le mal, il s'agit de faire le bien comme le Christ, à son exemple, avec sa force et son Esprit
- Le Christ, Roi de l'univers, a reçu tous pouvoirs de son Père, et le premier de ces pouvoirs n'est rien d'autre que celui de sauver toute la Création. A.R.

C’est à moi que vous l’avez fait… C’est à moi que vous ne l’avez pas fait. (Homélie du Père A. Duban)

En notre temps où dominent les démocraties et les dictatures, frères et sœurs, les rois sont peu nombreux, et relativement discrets. A part aux jours de leurs mariages, où des milliards de personnes les admirent ou les envient derrière leurs écrans, on ne les entend guère, car ce ne sont pas eux qui gouvernent. Le roi de l’univers est encore plus discret ; il parle aux hommes pourtant, mais ce sont seulement ceux qui le veulent qui prennent la peine de l’écouter et de lui obéir. Si l’on posait la question aux gens dans la rue : "qui est votre président, ou votre premier ministre ?", ils sauraient tous nous répondre… mais si nous leur demandions : "qui est votre roi ?", il est probable que beaucoup ne le sauraient pas, et qu’un bon nombre d’entre eux nous riraient au nez. Aussi, il est bon que nous les chrétiens, nous célébrions aujourd’hui ce roi de l’univers, qui est le Christ. En quoi consiste sa royauté ? Comment règne-t-il ? Pour le comprendre, nous allons parcourir un chemin en trois étapes : dans l’Ancien Testament d’abord ; dans les Évangiles ensuite ; dans le temps actuel enfin.

Pour commencer, Dieu – avec son Fils et avec l’Esprit – règne par sa création. Dans l’épître aux Romains, saint Paul écrit : "Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité." (Rm 1, 20) Dieu règne sur sa création comme un maître d’œuvre. Méditant sur l’histoire du peuple élu, et notamment sur sa sortie d’Égypte, l’auteur du livre de la Sagesse écrit : "l'univers combat pour les justes" (Sg 16, 17) et il ajoute : "la création qui est à ton service, à toi, son Créateur, se tend à fond pour le châtiment des injustes et se détend pour faire du bien à ceux qui se confient en toi" (Sg 16, 24)
Parmi les créatures, les hommes sont les seules, avec les anges, à disposer du libre arbitre. Cela signifie qu’ils peuvent refuser la royauté du Seigneur, à l’instar de Satan, le premier des anges. En appelant Abraham puis ses descendants, Dieu a voulu régner sur eux, pour leur bonheur. Dans son dessein initial, les israélites n’avaient donc pas besoin de roi terrestre. Mais au temps de Samuel, ils en réclamèrent un, "ils lui dirent : “Tu es devenu vieux et tes fils ne suivent pas ton exemple. Eh bien ! établis-nous un roi pour qu'il nous juge, comme toutes les nations“.» (1 S 8, 5) Cette demande déplut au Seigneur, car elle signifiait le rejet de sa royauté, mais il l’exauça, comme un père qui veut que ses enfants acquièrent de la sagesse en faisant l’expérience de leurs propres bêtises. C’est pourquoi, après avoir prévenu les israélites que leurs rois leurs causeraient bien des malheurs, Samuel ajouta de sa part: "Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous vous serez choisi, mais Yahvé ne vous répondra pas, ce jour-là !" (1 S 8, 18) L’histoire a démontré la vérité de ces paroles. La plupart des rois d’Israël et de Juda furent de mauvais bergers ; seuls quelques-uns, en particulier David, furent des bergers selon le cœur de Dieu, malgré leurs péchés.

Parcourons maintenant les évangiles et voyons comment Jésus de Nazareth a exercé sa royauté. Précisément, il ne l’a pas exercé, malgré des tentations récurrentes. D’abord, c’est Satan qui le tenta dans le désert : "le prenant avec lui sur une très haute montagne, il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : “Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage." (Mt 4, 8‑9)Puis, c’est la foule qui l’a vu multiplier le pain qui veut le faire roi, et il doit s’enfuir tout seul dans la montagne (Jn 6,15). Pierre lui-même enfin, à qui il venait de confier les clefs de son Royaume, voulut l’empêcher d’exercer sa royauté comme il le voulait, c’est-à-dire en passant par la souffrance : "Mais lui, se retournant, dit à Pierre : “Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes !”" (Mt 16, 23)
Finalement, c’est seulement devant Pilate que Jésus va clairement donner le sens de sa royauté : "Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n'est pas d'ici.” Pilate lui dit : “Donc tu es roi ?” Jésus répondit : “Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.”" (Jn 18, 36‑37) La royauté du Christ est celle de la vérité. Bien que l’ayant fait condamner, et même si c’était aussi pour se moquer des autorités juives, Pilate l’a peut-être obscurément compris, lui qui fit placer sur la croix un écriteau avec les mots : "le roi des Juifs" (Jn 19,19). La croix est son trône, et la couronne d’épines sa couronne de gloire.

Et depuis la résurrection, comment le Christ exerce-t-il sa royauté ? Il l’exerce par nous, si nous le voulons bien. Par notre baptême, nous sommes devenus rois et reines. Cela signifie que nous sommes appelés à faire advenir le règne de Dieu non par la violence, mais par la force de la vérité et de l’amour, qui vont toujours de pair. C’est en fonction de la manière dont nous aurons ainsi servi les plus pauvres que nous serons jugés. Le Christ nous le révèle dans la parabole que nous venons d’entendre. Faisant suite à celle de dimanche dernier qui concernait surtout les croyants, elle s’applique à tous les hommes, car tous ont une conscience. Sur quoi serons-nous jugés ? A la fois sur ce que nous aurons fait, et sur ce que nous n’aurons pas fait. Autrement dit, il ne suffit pas d’éviter le mal, il faut aussi accomplir le bien : "Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait." (Mt 25, 45) Cette parole doit nous faire réfléchir. Au début de chaque célébration eucharistique, nous disons : "Je confesse à Dieu tout-puissant, je reconnais devant mes frères que j’ai péché : en pensées, en paroles, par actions et par omissions". Ce dernier mot est redoutable, car le bien est ouvert à l’infini. Souvenons-nous du mauvais riche : il n’est pas condamné pour avoir fait le mal, mais pour n’avoir pas soutenu le pauvre Lazare qui gisait à sa porte (Lc 16,19-31). Souvenons-nous aussi du troisième serviteur de dimanche dernier : lui aussi est condamné, non pour avoir fait le mal, mais pour n’avoir pas fait fructifier ses talents (Mt 25,14-30).
Envers qui devons-nous exercer le bien ? Le Roi de l’univers nous appelle à le servir dans notre prochain, celui que nous rencontrons et qui a faim ou soif, qui est étranger ou nu, malade ou en prison… Le prochain, c’est aussi nous-mêmes, car nous sommes appelés à exercer notre royauté d’abord sur nous-mêmes ! La maîtrise de soi, un des fruits de l’Esprit Saint (cf Ga 5,21), est l’un des aspects de notre royauté… La parabole du bon samaritain nous avait déjà enseigné qui était notre prochain, mais il y a ici un élément nouveau : le Christ est présent en lui. Certains parlent du "sacrement du frère" : tout comme le Fils de Dieu est réellement présent dans l’Eucharistie, il l’est également dans chacun de ses frères, en particulier celui qui souffre. C’est ainsi que celui qui emprisonnait ses disciples et les mettait en prison entendit cette parole, sur le chemin de Damas : "Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?" (Ac 9, 4) Saint Jean Chrysostome prit cette parole tellement au sérieux qu’il fustigea les chrétiens de Constantinople qui dépensaient beaucoup pour embellir les églises mais peu pour aider les pauvres : "voulez-vous honorer le Corps du Christ ? Ne le dédaignez pas lorsque vous le voyez couvert de haillons… Car le temple de ce frère est plus précieux que le temple de Dieu". Et saint Martin, après avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre d’Amiens, vit le Christ lui apparaître la nuit suivante et le remercier pour son geste.
Et nous, frères et sœurs, serons-nous à la droite du Christ ou à sa gauche ? Si nous sommes lucides, nous nous rendons compte que parfois nous aidons ceux qui souffrent, et parfois nous refusons ou négligeons de le faire. C’est donc chaque jour que nous préparons notre rencontre avec le Christ. D’une certaine manière, ce n’est pas lui qui nous jugera, c’est nous-mêmes qui nous jugeons à chaque décision morale que nous prenons. Alors, avec humilité, demandons à l’Esprit Saint d’être toujours attentifs à notre prochain : qu’Il nous donne le discernement pour savoir qui il est, et la force pour le servir. AMEN.


13 novembre : 33ème dimanche du temps ordinaire (Mt 25, 14-30)

Jésus parlait à ses disciples de sa venue ; il disait cette parabole : "Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l'un il donna une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Aussitôt, celui qui avait reçu cinq talents s'occupa de les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n'en avait reçu qu'un creusa la terre et enfouit l'argent de son maître.

Longtemps après, leur maître revient et il leur demande des comptes. Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança en apportant cinq autres talents et dit : 'Seigneur, tu m'as confié cinq talents ; voilà, j'en ai gagné cinq autres. — Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.' Celui qui avait reçu deux talents s'avança ensuite et dit : 'Seigneur, tu m'as confié deux talents ; voilà, j'en ai gagné deux autres. — Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.'

Celui qui avait reçu un seul talent s'avança ensuite et dit : 'Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain. J'ai eu peur, et je suis allé enfouir ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t'appartient.'

Son maître lui répliqua : 'Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n'ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l'ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l'aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. Car celui qui a recevra encore, et il sera dans l'abondance. Mais celui qui n'a rien se fera enlever même ce qu'il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents !'"

Eléments de réflexion

Un talent = 6000 jours de travail = 20 ans
I - Quelle est mon image de Dieu et de la fin des temps ?
    A - Commune...?
        a - tous les hommes supposent un maître de l'univers
        b - tous les hommes savent qu'ils vont mourir
        c- -tous les hommes se doutent qu'ils seront jugés sur leur vie
    B - ... ou Chrétienne ?
        a - une rencontre personnelle - espérance, confiance et amour
        b - un rendre compte qui dit le prix de ma vie, et ma responsabilité
        c - une fidélité quotidienne qui est aussi une mise à l'épreuve
II - Est-ce que je pars de moi-même ou est-ce que je me reçois de Dieu ?
    La Peur... ou la Confiance ?...
    A - Suis-je sous le règne de mon jugement et de mes peurs ?
        a - la tentation de projeter sur Dieu l'image qu'en ont les Païens
        b - la tentation de me mettre en strict rapport de justice, par peur
        c - la tentation de confondre simple religiosité et vie chrétienne
    B -...ou est-ce que je me reçois et me confie en vérité au Seigneur?
        a - est-ce que j'accueille en vérité ce que Dieu me dit de lui-même?
        b - est-ce que j'accueille en vérité la confiance que Dieu me porte?
        c - est-ce que je m'engage sans réserve par le don de moi-même,
+ La Confiance et l'intimité d'un côté, la peur et l'esclavage de l'autre.
+ L'enjeu n'est pas commun : Dieu me confie ce qu'il a de plus précieux: faire fructifier son Royaume.
+ Quand je vais dans la bonne direction, chaque pas me rapproche du but; quand je vais dans la mauvaise chaque pas m'en éloigne... A.R.

Entre dans la joie de ton maître - Arnaud Duban

"Faites comme d’habitude : vous leur promettez tout, moi je ne donne rien". Voilà ce que Monsieur Pivert, alias Louis de Funès dans Rabbi Jacob, demande à sa secrétaire de faire face à ses employés en grève. Pour certains hommes, la relation avec Dieu ressemble à celle-ci, basée sur la méfiance et les rapports de force. Ils considèrent Dieu à la manière du troisième serviteur de l’évangile, que nous observerons bientôt. Cette vision de Dieu correspond à celle inculquée par le serpent de la Genèse à Adam et Eve : Dieu vous a interdit de manger de l’arbre qui est au milieu du jardin ? C’est parce qu’il est un Être jaloux de son pouvoir, qui "sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal." (Gn 3, 5) Cette manière de considérer Dieu est profondément enracinée dans l’homme, comme une mauvaise herbe difficile à arracher. La plupart des religions du passé cultivaient cette peur de Dieu ou des dieux, dont les sacrifices étaient destinés à calmer la colère face aux péchés des hommes. Le Dieu qui s’est révélé à Abraham puis aux patriarches et aux prophètes est tout autre : non seulement Il ne demande pas de sacrifice, mais il se présente comme un Dieu miséricordieux qui veut le bonheur de l’homme. Certes, il faut du temps pour que le croyant guérisse de la peur : dans la Bible, la parole qui revient le plus fréquemment, et dont le pape Jean-Paul II avait fait son leitmotiv, est : "n’ayez pas peur" ! Le Seigneur nous invite à remplacer cette peur par la crainte, le premier don de l’Esprit Saint qui est synonyme de respect et d’adoration confiante : "Heureux qui craint le Seigneur et marche selon ses voies !" avons-nous chanté tout à l’heure. Et l’auteur du livre des proverbes a chanté les louanges de la femme vaillante, "la femme qui craint le Seigneur" (1ère lect.). Comment changer notre vision de Dieu et établir avec Lui une relation de crainte confiante, qui nous permettra de mieux faire fructifier nos talents, à la fois naturels et surnaturels? L’évangile va nous y aider. Nous l’analyserons en observant tour à tour : d’abord le maître ; ensuite les deux premiers serviteurs ; enfin le troisième.

Pour commencer, observons le maître de la parabole. Notons d’abord qu’il part en voyage. Il arrive à certains, et à nous parfois peut-être, de regretter l’absence et le silence apparents de Dieu dans notre monde. Face à tout le mal qui nous entoure ou nous atteint, pourquoi ne réagit-Il pas ? Le Seigneur n’est ni indifférent ni inactif, mais Il nous laisse une réelle autonomie, Il nous accorde une réelle responsabilité. S’Il s’est reposé le 7ème jour de la création, ce n’est pas parce qu’il était fatigué, c’était pour nous permettre de poursuivre nous-mêmes son œuvre : "remplissez la terre et soumettez-la.» (Gn 1, 28) Nous sommes responsables de la terre que Dieu nous a confiés, et nous pouvons soit la faire fructifier, soit la détruire, comme le très beau film de Yann Arthus-Bertrand, Home, l’a mis en lumière.
Deuxièmement, notons que les sommes données par le maître à ses serviteurs sont énormes : au temps de Jésus, un talent était un lingot en argent ou en or et valait 6000 deniers, soit l’équivalent de 6000 journées de travail ! Autrement dit, même le 3ème serviteur, avec un seul talent, reçoit une fortune, de quoi vivre pendant près de 20 ans. Pourquoi les trois serviteurs ne reçoivent-ils pas la même somme ? Leur maître est-il injuste ? Non, il donne "à chacun selon ses capacités". Ce qui rend heureux, ce n’est pas de disposer d’immenses capacités, c’est faire fructifier au mieux celles que je possède ; un jeune de 15 ans qui gagne son premier tournoi de tennis dans son club peut éprouver un bonheur aussi grand que celui de Roger Federer lorsqu’il a remporté son premier tournoi du grand chelem.

Tournons-nous maintenant vers les deux premiers serviteurs de la parabole, dont il nous est dit peu de chose. Simplement, ils ont fait fructifier leurs talents, et ils rapportent le tout à leur maître, qu’ils appellent "Seigneur" comme le troisième, mais avec une tout autre vision de sa seigneurie : ils n’ont pas peur de lui, ils ont confiance au contraire, ce qui leur a permis de prendre des risques et d’oser s’engager. En les entendant présenter leurs résultats, le maître répond à tous les deux: "Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître." Les deux qualificatifs, "bon et fidèle", s’opposent à ceux énoncés pour le troisième serviteur, "mauvais et paresseux". La précision "pour peu de choses" met en lumière la richesse infinie du maître ; "je t’en confierai beaucoup" signifie qu’ils seront associés à la gestion même du royaume. C’est ainsi que Jésus dira aux apôtres : "vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël." (Lc 22, 30) Enfin, il ne leur dit pas : "reçois la joie de ton maître", mais "entre" dans cette joie, signifiant ainsi qu’ils vont en être comblés, au-delà des limites de leurs cœurs. Cette notion d’abondance est aussi signifiée par cette autre parole du maître : "celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance".

Après les deux premiers serviteurs de la parabole, centrons-nous sur le troisième, dont le cas est beaucoup plus développé… peut-être parce que nous lui ressemblons davantage ? Cet homme n’est pas habité par la crainte confiante en son maître, mais plutôt par la peur et – ce qui va paradoxalement de pair – l’insolence. "Seigneur, je savais que tu es un homme dur […]. J'ai eu peur, et je suis allé enfouir ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t'appartient." (Mt 25, 24‑25) Cet homme a une vision faussée de son maître, il le juge – on pourrait presque dire : il le condamne.
En entendant cette parole, le Maître se met de fait en colère, et fait jeter son serviteur "dehors dans les ténèbres". Fait-il ainsi preuve de cruauté ? Non, cela signifie que le jugement que Dieu aura sur nous correspondra au jugement que nous avons sur Lui. Faisons donc attention à la manière dont nous accueillons la Parole de Dieu, car c’est d’elle que dépend notre vision de Dieu et finalement notre agir. Nous pouvons remarquer que les deux qualificatifs employés par le maître vis à vis de son serviteur, mauvais et paresseux, correspondent précisément au comportement que celui-ci lui prêtait : "tu es un homme dur et tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain". En plus d’être mauvais et paresseux, le serviteur est aussi insensé, car il aurait au moins pu placer l’argent de son maître à la banque, ce qui lui aurait permis de gagner des intérêts sans risque et sans fatigue. On rejoint ici la réflexion sur la sagesse menée dimanche dernier à propos de la parabole des dix vierges. Cet homme est insensé justement parce qu’il ne craint pas son maître, ce qui lui vaut de vivre en aveugle, dans les ténèbres. Encore une fois, on constate que le jugement du maître, qui l’envoie "dehors dans les ténèbres", correspond à la situation dans laquelle il s’était lui-même placée.

Et nous, frères et sœurs, comment pouvons-nous faire fructifier nos talents ? Nous avons tous reçu des talents naturels, mais aussi surnaturels. En particulier, nous avons reçu le baptême, qui est un véritable trésor. Le faisons-nous fructifier ? Prenons-nous le temps de former notre foi, de nous confesser, de servir, de prier ? Certains d’entre vous ont reçu un autre talent, le sacrement de mariage : le faites-vous fructifier en prenant du temps en couple pour dialoguer, pour vous pardonner, pour prier ensemble ? La question se pose aussi pour nous, les prêtres : faisons-nous fructifier notre sacerdoce en nous donnant pleinement dans notre ministère et en restant toujours unis au Bon Pasteur ? Cherchons tous à ressembler à la femme vaillante du livre des Proverbes et aux deux premiers serviteurs de l’évangile. Alors, nous goûterons le bonheur de craindre le Seigneur et nous entrerons dans sa joie infinie.

6 novembre : 32ème dimanche du temps ordinaire (Mt 25, 1-13)

Jésus parlait à ses disciples de sa venue ; il disait cette parabole : "Le Royaume des cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe et s'en allèrent à la rencontre de l'époux. Cinq d'entre elles étaient insensées, et cinq étaient prévoyantes : les insensées avaient pris leur lampe sans emporter d'huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leur lampe, de l'huile en réserve. Comme l'époux tardait, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : 'Voici l'époux ! Sortez à sa rencontre.' Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et préparèrent leur lampe. Les insensées demandèrent aux prévoyantes : 'Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent.' Les prévoyantes leur répondirent : 'Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous ; allez plutôt vous en procurer chez les marchands.' Pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces et l'on ferma la porte. Plus tard, les autres jeunes filles arrivent à leur tour et disent : 'Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !' Il leur répondit : 'Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.' Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure."

Eléments de réflexion

I - Tous sont invités, et chacun accepte l'invitation
    a - la Sagesse vient à la rencontre de ceux qui la cherche
    b - la folie n'est pas étourderie mais désinvolture et inconséquence
    c - quelle est la qualité de mon attente ? L’intensité de ma soif ?
II - Tous se sont endormis, et chacun avec ses propres dispositions
    a - Tous sont faibles. Le salut n'est pas le lot des "sur-hommes".
    b - Des dispositions spirituelles aux dispositions concrètes
    c - L'affolement et la crainte des uns. La paix et la confiance des autres.
III - Tous sont responsables, et chacun jugé personnellement
    a - l'enseignement porte non pas sur le partage mais sur la vigilance
    b- Il s'agit d'entendre la parole et de la mettre en pratique. Avoir sa lampe allumée c'est vivre une authentique relation d'amour au quotidien.
    c - Ce qui n'est pas au présent est toujours trop tard.
- Il n'est de vrai rencontre que naissant d'un commun désir.
- "Mon âme a soif de toi" : bienheureux sommes nous, car c'est d'abord Dieu qui nous le dit, avant que nous ne puissions par grâce le dire à sa suite

Seigneur, mon âme a soif de toi - A. Duban

"Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau." Frères et sœurs, nos âmes ont-elles soif du Seigneur ? Nos chairs languissent-elles après lui ? En d’autres termes, cherchons-nous de tout notre cœur à le rencontrer ? Cette rencontre, l’Écriture la représente comme des noces, dans laquelle Dieu s’unit à l’homme. L’image du Dieu-Époux est présente tout au long de la Bible. Dès le début de son ministère, Jésus l’a reprise en se présentant lui-même comme l’époux, et en invitant les hommes à entrer dans la joie de la rencontre avec Dieu. Comment celle-ci se réalise-t-elle ? De deux manières. D’abord, durant notre existence terrestre, par la Sagesse. Ensuite, après notre mort, par le jugement de la Parousie.

Durant notre existence sur la terre, c’est par la Sagesse que nous pouvons rencontrer Dieu. En latin, le mot sapientia vient du verbe sapere qui signifie à la fois savoir et goûter (d’où le mot "saveur"). La Sagesse est une connaissance intime de Dieu qui nous donne de goûter sa présence en nous. Dans l’Ancien Testament, dans laquelle un tiers des livres lui sont consacrés (après la loi et les prophètes), elle a été peu à peu personnifiée comme une envoyée de Dieu lui-même. C’est pour cette raison que les Pères de l’Église ont vu en elle une préfiguration du Christ. Dans le livre dit de la Sagesse (1ère lecture), elle est dépeinte d’une manière très belle :   "La Sagesse est resplendissante, elle est inaltérable […] Méditer sur elle est en effet la perfection de l'intelligence, et qui veille à cause d'elle sera vite exempt de soucis." (Sg 6, 12.15) Elle est le plus précieux des sept dons de l’Esprit Saint.
En quoi consiste la Sagesse ? Elle n’est pas de nature seulement humaine, comme un ensemble de connaissances. Le Christ a mis en garde ceux qui se croient être des sages, et qui sont en fait des insensés à qui les secrets de Dieu ne sont pas accessibles : "Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits." (Mt 11, 25) Saint Paul a fait de même en s’adressant aux Corinthiens : "Où est-il, le sage ? Où est-il, l'homme cultivé ? Où est-il, le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ?" (1 Co 1, 20) et il ajoute ensuite : "Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n'y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages. " (1 Co 1, 26‑27) Souvenons-nous des Mages (Mt 2,1-12) : eux étaient de vrais sages, car leurs connaissances les ont aidés à trouver l’enfant de la crèche, devant lequel ils se sont prosternés ; les scribes à qui ils avaient demandé l’endroit où il devait naître, au contraire, étaient des fous, car leur sagesse apparente les a empêchés de parvenir à la vraie connaissance, à la rencontre avec Dieu.
Comment parvenir à la Sagesse ? Nous venons de l’entendre : "Elle prévient ceux qui la désirent en se faisant connaître la première. Qui se lève tôt pour la chercher n'aura pas à peiner : il la trouvera assise à sa porte." (Sg 6, 13‑14) Le trésor de la Sagesse ne se trouve donc pas au bout d’une longue et pénible quête, mais dans l’accueil d’un don que Dieu veut nous faire.

Grâce à la Sagesse, nous pouvons goûter dès ici-bas la joie d’une relation intime avec Dieu. Cette intimité préfigure celle encore plus grande que nous pourrons connaître après la Parousie, le jour où le Seigneur viendra pour nous juger. Alors que les feuilles de l’automne qui tombent suggèrent la fragilité de nos existences, l’Église va nous inviter trois dimanches de suite à réfléchir sur notre mort et sur les fins dernières. La parabole de ce dimanche suggère que si notre vie sur la terre peut être comparée à des fiançailles, ce jour du jugement sera comme nos noces avec Dieu.  Cherchons à comprendre le sens de la parabole.
Pour commencer, notons que l’épouse n’est même pas évoquée. Pourquoi ? Parce que chacune des dix jeunes filles est elle-même destinée à le devenir ; la question est : qui en sera digne ? Notons ensuite que les dix jeunes filles s’endorment en allant à la rencontre de l’époux. Ce sommeil est celui de la mort, qu’aucun être humain ne peut éviter. La question n’est pas de savoir si nous allons mourir, mais comment nous allons mourir, ce qui revient à demander : comment allons-nous vivre ? Nous rejoignons ici la réflexion sur la Sagesse : allons-nous vivre avec cette compagne resplendissante, ou comme des fous (ou des insensés : la traduction diffère mais c’est le même mot dont il s’agit, môros en grec) ? Le fou, selon la Bible, n’est pas celui qui a perdu la raison, mais l’impie qui s’oppose à Dieu : "Dans son cœur le fou déclare : “Pas de Dieu !” Tout est corrompu, abominable, pas un homme de bien !" (Ps 14, 1)
Les cinq vierges folles sont rejetées parce qu’elles ne se sont pas préparées à la rencontre avec Dieu ; en un sens, elles se sont rejetées elles-mêmes car elles n’ont pas désiré cette rencontre. Les cinq vierges sages, au contraire, ont pris avec elle de l’huile, symbole de l’Esprit Saint, rappel du Saint Chrême que reçoivent les baptisés, les confirmés et les prêtres, et qui nous permet de faire le bien. Pour obtenir cette huile, il faut presser des olives, et c’est précisément le sens du mot Gethsémani, le jardin où Jésus a connu son agonie. Ainsi, inutile d’aller acheter de l’huile, comme les vierges folles : si nous voulons en produire nous-mêmes, il nous faut accepter de passer comme le Christ par des combats pour demeurer fidèles à la volonté divine, et les remporter en restant uni à lui. C’est aussi ce que signifie la sentence finale de l’époux : "Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas". Elle renvoie à une autre de ses paroles : "Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur, Seigneur !’, pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux." (Mt 7, 21)

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur pose aujourd’hui la question à chacun d’entre nous : es-tu désireux de me rencontrer et de vivre uni à moi, pour le moment par la Sagesse et après ta mort dans des Noces éternelles ? La petite Thérèse de Lisieux était tellement habitée par ce désir qu’elle écrit à la fin de sa vie: "Il me semble que je n'ai jamais cherché que la vérité" (C.J. 30/9/97); et elle se sentait déjà tellement unie à Dieu qu’elle se demandait ce que le ciel lui apporterait de plus… Pour conclure, accueillons les derniers mots de la parabole : "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure." Si nous veillons, c’est-à-dire si notre cœur demeure sans cesse animé par le désir de la rencontre avec Dieu comme l’épouse du Cantique ("je dors, mais mon cœur veille") (Ct 5, 2), notre mort n’est plus à craindre, mais à espérer. Le Seigneur, lui, est toujours éveillé, à l’image de la lampe à côté du tabernacle qui éclaire jour et nuit. Comme les chrétiens le faisaient dans le passé, demandons au Seigneur la grâce d’une bonne mort. Et prions chaque jour la Vierge Marie avec ces mots : "Priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort".


30 octobre : 31ème dimanche du temps ordinaire (Mt 23 1-12)

Jésus déclara à la foule et à ses disciples : "Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Pratiquez donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire. Mais n'agissez pas d'après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.

Ils agissent toujours pour être remarqués des hommes : ils portent sur eux des phylactères très larges et des franges très longues ; ils aiment les places d'honneur dans les repas, les premiers rangs dans les synagogues, les salutations sur les places publiques, ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n'avez qu'un seul enseignant, et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus appeler maîtres, car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

Qui s'élèvera sera abaissé, qui s'abaissera sera élevé."

Eléments de réflexion

I - "Pratiquez donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire..."
    a- accueillir la Parole de Dieu pour ce qu'elle est réellement: non pas une parole d'homme mais la Parole de Dieu qui est à l'oeuvre
    b- c'est la Parole de Dieu qui est inspirée avant tout, et non ses commentateurs : Dieu est plus grand que ses ministres
    c- les auditeurs peuvent recevoir lumière et grâce de Dieu même à travers le ministère de gens infidèles à la Parole qu'ils enseignent
II-"...mais n'agissez pas d'après leurs actes car ils disent et ne font pas"
    a- Jésus ne critique pas les pharisiens parce qu'ils "pratiquent trop leur religion" mais parce qu'ils ne "pratiquent pas assez" leur idéal
    b- nécessité de passer du conceptuel à l'existentiel, et d'être attentif aux dérives schizophrènes (= penser une chose et agir à l'opposé)
    c- la force du témoin repose sur l'unité de sa vie et de sa parole
III - "Vous n'avez qu'un seul maître : le Christ"
    a- nul ne possède la Vérité : le Christ seul EST la Vérité
    b- non pas la suppression de toute hiérarchie (le Père, le maître,...), mais qu'aucune ne prenne la place de Dieu
    c- le vrai maître n'est pas celui qui attire à lui, mais celui qui conduit à la vérité et sait se faire oublier
= Intelligence : lorsque le sage désigne la lune, l'imbécile regarde le doigt...
= humilité : n'attendons pas notre propre perfection pour annoncer à tous l'appel à devenir parfait comme le Père est parfait. A.R.

Un seul Père, un seul Maître, un seul Enseignant (A. Duban)

Frères et sœurs, qui apprend aux oisillons à voler ? Qui apprend aux poulains à galoper ? Qui apprend aux chiots à aboyer ? Personne. C’est par instinct que les animaux agissent selon les lois de la nature. Il n’en est pas ainsi pour l’homme : nous-mêmes avons tout à apprendre, à l’exception d’un seul acte que nous accomplissons par instinct : sucer le sein de notre mère ou le biberon. Tout le reste, nous l’apprenons : à marcher, à parler, à aimer… Parmi les multiples apprentissages de nos existences, trois sont essentiels, car ils correspondent à nos aspirations les plus profondes : jouir de la vie, accomplir le bien, connaître la vérité. C’est le Père qui donne la vie, le Maître qui éduque au bien, l’Enseignant qui transmet la vérité. Aussi, les hommes cherchent des pères, des maîtres, et des enseignants. 
A l’époque du Christ, en Israël, ce sont les saducéens, les pharisiens et les scribes qui assument ces trois rôles. Les saducéens sont les prêtres qui offrent les sacrifices, les pharisiens sont les maîtres auprès du peuple, et les scribes sont les enseignants parce qu’ils connaissent la Loi par cœur. Après la chute du Temple, les premiers disparaîtront, et ce sont les pharisiens qui excluront les chrétiens des synagogues. Jésus, qui s’adresse surtout à eux et aux scribes, admet qu’ils parlent bien aux gens, mais il met en garde contre leur hypocrisie : "Pratiquez donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire. Mais n'agissez pas d'après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt".Pourquoi cette duplicité ? A cause de leur orgueil et de leur vanité : "ils agissent toujours pour être remarqués des hommes […] ils aiment les places d'honneur dans les repas, les premiers rangs dans les synagogues, les salutations sur les places publiques, ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi."
Aujourd’hui encore, il existe des hommes qui profitent de la crédulité des gens pour s’enrichir, comme dans les sectes, ou pour flatter leur orgueil. Plus profondément, il apparaît que même les saints ne sont pas des personnes parfaites, et qu’il y a parfois un hiatus entre leurs paroles et leurs actes. Alors, faut-il renoncer à se laisser sanctifier, guider, et enseigner ? Non, le Christ nous appelle à une attitude adulte et responsable : "Pratiquez donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire". Mais il ajoute ensuite : tout en sachant bien qui est votre véritable Père, votre véritable Maître, votre véritable Enseignant. Qui sont-ils ? Cherchons maintenant à mieux les connaître.

"Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n'avez qu'un seul enseignant, et vous êtes tous frères." Qui est cet enseignant (rabbi, en hébreu)? Jésus le dira à ses apôtres lors de la dernière Cène : "Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière.» (Jn 16, 13) C’est grâce à l’Esprit Saint que tous les chrétiens sont frères, car c’est lui qui nous fait nous tourner vers notre Père commun  (cf Rm 8,15 & Ga 4,6). Aucun être humain ne connaît toute la Vérité. Le peu que nous savons, c’est à l’Esprit Saint que nous le devons. Alors, faut-il mettre au chômage tous les instituteurs, tous les professeurs et tous les savants? Non, bien sur, car leur rôle est de communiquer la connaissance que l’Esprit confie à certains pour le profit de tous. En illuminant l’intelligence d’Archimède ou d’Einstein, il a permis à toute l’humanité de progresser sur le chemin de la Vérité. Mais tous les grands savants ont conscience, en progressant dans leurs recherches, qu’ils savent très peu de chose…
"Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux." Ici, Jésus ne laisse aucun doute sur l’identité du Père de tous. Alors, ne sommes-nous pas dans la désobéissance en donnant ce même titre à nos papas, et aussi aux prêtres ? Non, à condition que nous comprenions qu’Il est "la source de toute paternité au ciel et sur la terre." (Ep 3, 15)Un père biologique doit être conscient qu’il ne l’est que par grâce divine, et que son enfant est avant tout celui de Dieu. De même, un prêtre doit être conscient qu’il ne peut enfanter des âmes à la vie divine, que s’il s’abandonne lui-même à l’action de Celui qui veut sanctifier – c’est à dire donner la vie divine -aux hommes à travers lui.
"Ne vous faites pas non plus appeler maîtres, car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ." Ici encore, Jésus est très clair sur l’identité du véritable Maître, à savoir lui-même. Est-ce là une marque d’orgueil ? Non, une preuve d’humilité au contraire. Comme le disait sainte Thérèse d’Avila : "l’humilité, c’est la vérité".  Alors que l’Enseignant fait connaître la vérité et que le Père donne la vie, le Maître est celui qui éduque au bien. Au jeune homme riche qui lui demandait : "Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?", Jésus a ainsi répondu, après avoir rappelé l’importance du décalogue :  "Suis-moi" (Mt 19,16.21). Et il a déclaré "à tous", et pas seulement à ses disciples, comme Luc le souligne : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix chaque jour, et qu'il me suive." (Lc 9, 23) Le véritable Maître, loin de lier de pesants fardeaux et d’en charger les épaules des gens, a porté lui-même le fardeau de tous… un fardeau si pesant que, selon la tradition, il est tombé trois fois en portant sa croix jusqu’au calvaire.

Frères et sœurs, cet évangile doit tous nous interpeller. Certes, il peut nous rappeler certains hommes puissants de notre temps, politiciens ou dirigeants d’entreprise, qui lient de pesants fardeaux et en chargent les autres, sans les remuer eux-mêmes du doigt ; ils exigent de leurs concitoyens ou de leurs employés des sacrifices qu’eux-mêmes se refusent à réaliser. Mais n’oublions pas que nous sommes nous-mêmes enseignants, pères ou maîtres d’autres personnes. Même un enfant peut l’être vis à vis de son petit frère ou de sa petite sœur. Est-ce que parfois nous n’accomplissons pas notre mission d’une manière intéressée, pour nous élever au-dessus des autres ?
D’autre part, nous devons tous apprendre à jouir de la vie, à accomplir le bien, et à connaître la vérité. Certains peuvent passer toute leur existence sans parvenir à assouvir ces aspirations. Ils confondent la vie avec le plaisir, le bien avec leurs caprices, et la vérité avec leurs opinions sincères. Comment les aider ? En nous laissant nous-mêmes sanctifier par le Père, guider par le Fils, et enseignés par l’Esprit. Ceux qui vivent ainsi deviennent de véritables témoins pour les autres. Prenons l’exemple de saint Paul, que nous avons entendu s’adresser aux Thessaloniciens. Loin de lier sur eux de pesants fardeaux, lui et ses collaborateurs ont été "pleins de douceur, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons." Comme le Christ, ils ont porté eux-mêmes les fardeaux des disciples : "Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c'est en travaillant nuit et jour, pour n'être à la charge d'aucun d'entre vous, que nous vous avons annoncé l'Évangile de Dieu."
Alors, frères et sœurs, mettons-nous résolument à l’école de la bienheureuse Trinité, abaissons-nous afin d’être élevés par elle. Nous assouvirons alors nos aspirations les plus profondes, et nous aiderons nos proches à y parvenir eux-aussi.

23 octobre : 30ème dimanche du temps ordinaire (Mt 22, 33-40)

Les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l'un d'entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l'épreuve : "Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ?" Jésus lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu'il y a dans l'Écriture - dans la Loi et les Prophètes - dépend de ces deux commandements."

Eléments de réflexion

I – Articuler transcendance et incarnation
    a- Importance de donner sa pleine dimension à Dieu trois fois saint
    b- Importance de la réalité de la vie concrète et quotidienne
    c- Importance d’articuler l’un et l’autre : l’homme icône de Dieu
II – Se recevoir de Dieu pour aimer son prochain
    a- Se recevoir pleinement de Dieu : adoration…
    b- … pour être pleinement soi-même : estime de soi…
    c- … pour être pleinement vers l’autre : décentrement
III – Passer de la réciprocité à l’amour gratuit et infini
    a- Il ne s’agit pas de réciprocité, il s’agit de rayonnement
    b- Jésus nous révèle un Dieu non pas égocentré mais pur don
    c- Il s’agit de dépasser la mesure humaine de mon "moi" pour aimer "comme Jésus."
"Je t’aime parce que tu es aimé de l’amour dont je suis aimé" A.R.

"Aime et fais ce qu’il te plaît" - P. A. Duban

Frères et sœurs, qu’est-ce qui est le plus important à vos yeux ? Parmi les multiples aspects de vos existences, qu’est-ce qui vous donne le plus de joie ? Le Christ nous rappelle aujourd’hui le secret du bonheur : "tu aimeras". Dans ces deux mots, l’homme trouve son épanouissement, sa raison de vivre. Tous les préceptes que Dieu a donnés à son peuple sont destinés à le rendre vivant et heureux, mais il est important de les hiérarchiser, tant ils sont nombreux. Dans l’Écriture, les rabbins du temps de Jésus en avaient répertorié 613 : 365 interdictions, actes "à ne pas faire", et 248 commandements, actes "à accomplir". Certes, cette multiplicité permettait aux Juifs de penser continuellement au Seigneur, mais le risque était grand de tomber dans le formalisme. En demandant à Jésus "quel est le grand commandement ?", le docteur de la Loi espère que le charpentier de Nazareth va se trouver embarrassé. Lui qui a su éviter les pièges tendus juste avant par les hérodiens et les sadducéens (sur l’impôt à César et sur la résurrection), saura-t-il ne pas tomber dans celui-ci ?
La réponse du Christ est lumineuse. En premier, il cite le commandement que les Juifs récitent chaque jour dans le shema Israël, tiré du Deutéronome : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force." (Dt 6,5) Puis il en ajoute un second, tiré du Lévitique (19,18), en précisant qu’il est semblable au premier: "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Pourquoi avoir uni ces deux commandements ? Parce que l’amour de Dieu est illusoire, s’il ne se concrétise pas dans l’amour du prochain. Saint Jean écrira : "Si quelqu'un dit : “J'aime Dieu”, alors qu'il a de la haine contre son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, est incapable d'aimer Dieu, qu'il ne voit pas." (1 Jn 4, 20) En tuant son frère Abel, Caïn a manifesté que son sacrifice pour le Seigneur n’avait pas été accompli avec amour. Inversement, l’amour du prochain et de soi-même est égoïste, s’il ne trouve sa source dans l’amour de Dieu. Les communistes du XXème siècle, à l’image des hommes qui ont construit la tour de Babel, rêvaient d’établir une fraternité universelle, mais leur illusion a été rendue manifeste par les dizaines de millions de morts qu’elle a provoqués…
L’homme oscille ainsi entre deux tentations : un amour de Dieu qui est une haine du monde, et un amour du prochain et de soi-même qui est une haine de Dieu. Le tsar Ivan le terrible, croyant servir Dieu, maltraita et fit exécuter des milliers de personnes. A l’opposé, le philosophe Nietzsche écrit dans plusieurs de ses ouvrages : "Dieu est mort". Dans Ainsi parlait Zarathoustra, il en conclut : "Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux ?"
Ainsi, pour beaucoup, Dieu et l’homme sont en concurrence. N’est-ce pas précisément ce que le serpent de la Genèse a voulu faire croire à Adam et Eve : "Dieu sait que, le jour où vous en mangerez (du fruit de l’arbre au milieu du jardin), vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal." (Gn 3, 5) ? Le Christ, lui, a aimé son Père de tout son être, et il nous a aimés jusqu’à nous donner sa vie ; la croix, avec ses poutres verticale et horizontale, nous le rappelle. Il passait des nuits entières en prière, et des journées entières à servir les hommes par sa parole et par ses miracles. Cherchons maintenant à mieux comprendre chacun des deux grands commandements.

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force." Pour commencer, notons la répétition du mot "tout", qui revient 3 fois. Le Seigneur nous appelle à l’aimer non de manière tiède, mais avec ferveur. Dans l’Apocalypse, il dit à l’Église de Laodicée : "Je connais ta conduite : tu n'es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni froid ni brûlant – je vais te vomir." (Ap 3, 15‑16) N’est-ce pas aussi notre comportement ? Nous sommes tentés d’aimer Dieu lorsque cela nous arrange, et de l’abandonner lorsque cela nous devient pénible. La croix est la mesure de l’amour, c’est pourquoi Jésus a déclaré clairement à ses disciples : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive." (Mt 16, 24)
Cette demande du Christ n’est-elle pas au-dessus de nos forces ? Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux ne pas nous engager à sa suite ? Non, car même s’il nous arrive de chuter, nous pouvons nous relever et reprendre notre marche. Sainte Thérèse d’Avila disait : "La sainteté, ce n’est pas de ne jamais chuter, c’est de toujours savoir se relever".  Le meilleur exemple est celui de saint Pierre : alors que Jésus venait de lui confier les clefs de son Royaume, il lui avait reproché d’accepter le passage par le chemin de la souffrance (Mt 16,22). Lui-même, au moment de la Passion de son Maître, avait refusé ce passage. Mais plus tard, il a enfin aimé de tout son être, acceptant de mourir à son tour sur une croix.
Pourquoi avoir répété 3 fois le mot "tout", au lieu de se contenter de l’expression "de tout ton être" ? Parce que nous sommes appelés à aimer le Seigneur non seulement avec ferveur, mais aussi avec toutes les composantes de notre être : avec notre cœur, siège de la volonté et de l’intelligence ; avec notre âme, siège de la relation avec le monde spirituel ; avec notre force, qui se rattache au corps. Certains chrétiens aiment Dieu avec leur volonté et leur intelligence, mais ils ne prennent pas la peine de lui ouvrir leur âme dans la prière. D’autres se servent peu ou mal de leur corps pour prier. Les Juifs religieux, au contraire, prient en se balançant d’avant en arrière. D’autres chrétiens encore aiment Dieu sans se servir de leur intelligence, préférant garder la "foi du charbonnier" plutôt que de se former par des lectures ou des enseignements.
Tous les saints ont mis en pratique le premier commandement. Bruno abandonna tout pour chercher Dieu dans la solitude de la chartreuse. François d’Assise et Dominique, avant de se donner au service de leurs frères pendant le jour, passaient une partie de leurs nuits en prière. Et Mère Teresa ne passait pas une journée sans recevoir l’eucharistie et sans prendre un temps d’oraison, alors même qu’elle y éprouvait beaucoup de sècheresse.

"Tu aimeras ton prochain comme toi-même". L’amour de Dieu est bien le premier commandement, mais il doit se concrétiser dans l’amour de l’autre. Pourquoi cette unité entre les deux commandements ? Parce que Dieu s’est fait homme. Depuis la Création, mais de manière plus évidente encore depuis que "le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14), le bonheur et la souffrance de l’un sont aussi le bonheur et la souffrance de l’autre : "Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?" (Ac 9, 4), dit le Christ à l’ennemi de ses disciples… Et celui-ci, en révélant aux chrétiens qu’ils sont le corps du Christ, écrira plus tard : "Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l'honneur, tous partagent sa joie." (1 Co 12, 26)

Le frère que je dois aimer, l’Écriture l’appelle mon prochain pour éviter qu’il ne demeure une entité abstraite. Il est facile d’aimer l’humanité entière, mais plus difficile d’aimer mon voisin qui me dérange. De plus, il est facile d’aimer quelqu’un avec des sentiments, mais plus difficile de l’aimer "en actes et en vérité" (1 Jn 3, 18), en le servant avec de "l’huile de coude".
Dans la torah, Moïse a mis en lumière cette double dimension de l’amour du prochain. Par exemple: "Tu ne maltraiteras point l'immigré qui réside chez toi, tu ne l'opprimeras point, car vous étiez vous-mêmes des immigrés en Égypte. Vous n'accablerez pas la veuve et l'orphelin» (1ère lecture). Jésus a fait de même dans la parabole du bon samaritain (Lc 10, 25-37). Le prêtre et le lévite croyaient sans doute aimer Dieu, ils croyaient sans doute aimer les autres, mais ils n’ont pas su aimer l’homme à moitié mort qu’ils ont rencontré sur le bord du chemin.  Le samaritain, au contraire, a non seulement été saisi de pitié en le voyant, mais il a aussi pris soin de lui, lui offrant de son temps et de ses biens.
A l’amour du prochain, le commandement du Lévitique ajoute : "comme toi-même". Je ne peux pas aimer pleinement Dieu et mon prochain si je ne m’aime pas moi-même.  Comme l’écrit Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est (§3-11), pour parvenir à l’agapè, l’amour divin et oblatif qui se donne, l’homme doit passer par l’eros, l’amour du pauvre qui accueille et reçoit. M’aimer moi-même n’est pas me comporter de façon narcissique, mais reconnaître que j’ai été créé à l’image même de Dieu et qu’Il m’a aimé au point de me sauver par son Fils. "Le Fils de Dieu m'a aimé et s'est livré pour moi" écrivait saint Paul aux Galates (2, 20) Et le pape saint Léon s’écriait : "Chrétien, reconnais ta dignité !"
Reprenons l’exemple de Mère Teresa : en quittant le couvent où elle menait sa vie de religieuse, elle n’aspirait qu’à servir Dieu et les plus pauvres. Le premier jour, elle partit dans les rues de Calcutta en se nourrissant à peine, tant sa générosité était grande. Le jour où elle perdit connaissance, épuisée par la fatigue, elle comprit qu’elle ne pourrait servir efficacement son prochain que si elle savait prendre des forces pour elle-même. Depuis lors, elle prit toujours de solides repas avant d’aller aider les miséreux. 

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle à un triple amour : pour Lui-même, pour notre prochain, et pour nous-mêmes. Ce triple amour n’en fait qu’un, car il est le Don de Celui qui est l’Amour. Je ne peux aimer Dieu de tout mon être, et mon prochain comme moi-même, que si je me laisse d’abord aimer par le Seigneur. Prenons exemple sur le Christ : au moment de la dernière Cène, il a résumé les deux grands commandements en un nouveau : "Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres." (Jn 13, 34) Sur la croix, formée par une poutre verticale et une poutre horizontale, il manifesta la perfection de son amour pour Dieu et pour les hommes. Après avoir promis au bon larron : "aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis" (Lc 23, 43), il s’écria : "Père, entre tes mains je remets mon esprit." (Lc 23, 46) Cette semaine, immergeons-nous dans l’océan de l’amour de Dieu, et mettons en pratique l’invitation de saint Augustin : "aime et fais ce qu’il te plaît". Nous connaîtrons alors "la joie de l'Esprit Saint" que saint Paul a reconnu chez les thessaloniciens (2ème lecture)et nous pourrons nous écrier : "Je t'aime, Seigneur, ma force, mon roc, ma forteresse"!

16 octobre : 29ème dimanche du temps ordinaire (Mt 21, 15-21 )

Les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre en faute Jésus en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d'Hérode : "Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens. Donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur ?"

Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : "Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l'impôt" Ils lui présentèrent une pièce d'argent. Il leur dit : "Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? - De l'empereur César", répondirent-ils. Alors il leur dit : "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu."

Eléments de réflexion

I - Une question : Jésus est-il un collabo ou un hors la loi ?
    a- une question piège, pour prendre Jésus en faute
    b- une question qui instrumentalise Dieu et César, mis en rivalité
    c- quelle est la vérité spirituelle de mes questions ?
II - Une réponse révolutionnaire
    a- Jésus fonde l'autorité de César, responsable du Bien Commun
    b- Jésus désacralise César, contre tout totalitarisme ou culte
    c- puissance libératrice de la distinction temporel / spirituel
III - Rendez à Dieu ce qui est à Dieu
    a- Jésus sacralise l'homme - dignité inviolable de la personne
    b- Jésus vient nous libérer de toute idolâtrie matérielle/politique
    c- puissance libératrice de la transcendance face aux réalités humaines
Si César a pu graver son effigie sur les pièces de monnaie, qu'il faut donc lui "rendre", à combien plus forte raison la personne humaine faite à l'effigie de Dieu doit elle se rendre toute entière à son créateur A.R.

Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu - P. Arnaud Duban

Devant le château de Canossa en Italie, après avoir dû patienter 3 jours les pieds nus dans la neige, l’empereur Henri IV se met à genoux devant le pape Grégoire VII en signe de pénitence… Cet événement célèbre, qui eut lieu le 28 janvier 1077, symbolise la querelle entre les détenteurs des pouvoirs temporel et spirituel. A certaines époques, c’est l’empereur qui cherche à détenir les deux pouvoirs ; Constantin, par exemple, convoqua le concile de Nicée en 325. A d’autres époques, c’est au contraire le pape qui assume à la fois un rôle temporel et spirituel ; en 452, par exemple, Léon  persuada Attila de faire demi-tour avec ses huns stationnés à Mantoue. Finalement, les théologiens du Moyen Age énoncèrent la doctrine des deux glaives, qui stipule que le pouvoir temporel doit être  subordonné  au pouvoir spirituel : comme il n’y a qu’un seul Dieu, il ne doit y avoir qu’un seul maître sur la terre, le pape - appelé aussi vicaire du Christ. L’histoire manifeste ainsi que la parole du Christ, "rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu", tellement connue qu’elle fait partie des proverbes inscrits dans le dictionnaire Larousse, a souvent été ignorée ou mal comprise.  Depuis la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle signifie pour beaucoup de Français la séparation radicale des domaines temporel et religieux. Certes, ces deux domaines doivent être bien distingués, avec chacun son autonomie, et c’est pourquoi l’Église approuve le principe de la laïcité. Mais distinction ne signifie pas séparation radicale : au contraire, il existe une hiérarchie entre les deux ordres car le temporel doit se soumettre au spirituel, dans le sens où le monde a été créé par Dieu et est destiné à lui rendre gloire (cf la constitution Gaudium et Spes § 36).
Le Christ nous le révèle aujourd’hui dans un évangile où rayonne son intelligence. Pour le prendre au piège, les pharisiens lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : ces derniers collaborent avec le pouvoir romain grâce à qui Hérode est sur le trône. Parce qu’ils ont peur que Jésus ne cherche à éviter le piège en choisissant de mentir, ils commencent par le flatter avec des paroles qui, paradoxalement, le mettent en valeur aux yeux du peuple : "Maître, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens". Puis, ils lui posent la question grâce à laquelle ils espèrent le faire chuter : "Donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur ?”" (Mt 22, 17) : si Jésus répond négativement, il pourra être dénoncé comme un fauteur de trouble à la pax romana ; s’il répond positivement, il sera considéré comme un collaborateur des romains, et il perdra son crédit auprès du peuple, à l’instar des collecteurs d’impôts, les publicains. Mais Jésus évite le piège en leur demandant de lui montrer la monnaie de l’impôt : sur chaque pièce était gravée l’effigie de l’empereur, qui était considéré comme un dieu, comme l’avait voulu Octave, le premier d’entre eux. Jésus déclare clairement qu’il est juste de payer l’impôt à celui qui doit beaucoup dépenser pour le bien public, mais il le dé-divinise en ajoutant qu’il faut aussi rendre un culte au vrai Dieu. "A ces mots", conclue saint Matthieu, " ils furent tout surpris et, le laissant, ils s'en allèrent." (Mt 22, 22) A partir de cet évangile et des autres lectures de ce jour, cherchons à creuser chacune des deux affirmations du Christ : d’abord,  "rendez à César ce qui est à César" et ensuite "rendez à Dieu ce qui est à Dieu".

"Rendez à César ce qui est à César". Pourquoi payer l’impôt à un empereur qui se présente comme un dieu, à l’encontre donc de la vérité ? Parce qu’il faut distinguer les domaines temporel et spirituel. Même si l’empereur est dans l’erreur ou le mensonge, il n’empêche que c’est grâce à lui que les habitants de son empire peuvent jouir de la sécurité, d’un bon système de transport, d’institutions juridiques solides, etc. Dans l’Ancien Testament, tout pouvoir vient de Dieu (cf Sg 6,3) : même si c’est avec réticence que le Seigneur a accepté la demande des israélites d’avoir un roi comme les autres nations (cf 1S 8,5), Il l ‘a accepté, dans l’ «espérance" que l’onction reçue par le roi serait le gage de sa soumission à Lui, le véritable Roi de l’univers.
Cette soumission n’est pas seulement "espérée" vis à vis des rois israélites, mais aussi des païens : s’ils obéissent à leur conscience, ils peuvent devenir eux aussi des instruments de la volonté divine.  Ce fut notamment le cas de Cyrus, le roi qui délivra les israélites du joug du roi de Babylone. Par le prophète Isaïe, le Seigneur va jusqu’à lui déclarer : "A cause de mon serviteur Jacob et d'Israël mon élu, je t'ai appelé par ton nom, je t'ai décerné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. […]Je t'ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l'on sache, de l'Orient à l'Occident, qu'il n'y a rien en dehors de moi.» (1ère lecture). Saint Paul, appliquant le même principe, demandera aux premiers chrétiens de se soumettre aux autorités civiles (Rm 13,1.7).
Que signifie pour nous ce principe ? D’abord qu’il nous faut être de bons citoyens qui paient leurs impôts et qui votent avec discernement, comme les évêques de France nous l’ont rappelé dans leur message du 3 octobre que je vous invite à lire attentivement. Plus largement, rendre à César ce qui lui revient consiste à rechercher la justice dans toutes nos relations humaines, en particulier vis-à-vis de ceux qui ont sur nous une autorité légitime : nos parents, nos éducateurs, nos chefs…

«Rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Etre juste vis-à-vis de mon prochain est important, mais pas suffisant. Il nous faut aussi – et même d’abord - rendre un culte à Celui qui nous a créés. Saint Thomas d’Aquin considérait la vertu de religion (du latin religere, relier à Dieu) comme la première des parties de la vertu de justice, qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû.
Comment rendre à Dieu le culte qui lui est dû ? Si César a pu graver son effigie sur les pièces, qu'il faut donc lui "rendre", à combien plus forte raison la personne humaine faite à l'effigie de Dieu doit elle se rendre toute entière à son Créateur ! Se rendre, c’est-à-dire s’abandonner, se livrer à son bon vouloir. Quel est ce vouloir ? Le voici: "Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté. Allez dire aux nations : ‘Le Seigneur est roi !’ Il gouverne les peuples avec droiture" (psaume). Adorer le Seigneur et témoigner de sa royauté, voilà le véritable culte. La liturgie, en particulier la messe, correspond à cette double fonction, car elle nous permet d’adorer le Seigneur dans sa Parole et dans son Corps eucharistique, et elle nous envoie ensuite dans le monde comme des témoins auprès de nos frères.
En rendant à Dieu ce qui est à Dieu, est-ce que nous ne risquons pas de ne plus rendre à César ce qui est à César ? Non, le soin du spirituel ne nuit pas au soin du temporel, bien au contraire. Dans son Introduction à la Vie dévote, au XVIIème siècle, saint François de Sales écrit : "L'abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs sans les intéresser, les laissant entières et fraîches comme elle les a trouvées ; mais la vraie dévotion fait encore mieux, car non seulement elle ne gâte nulle sorte de vocation ni d'affaires, ainsi au contraire elle les orne et embellit. Toutes sortes de pierreries jetées dedans le miel en deviennent plus éclatantes, chacune selon sa couleur et chacun devient plus agréable en sa vocation la conjoignant à la dévotion : le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables."

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle à être justes vis-à-vis de ceux qui ont une autorité sur nous, et d’abord vis-à-vis de Lui-même, qui est le seul Souverain de l’univers. Prenons exemple sur Jeanne d’Arc. Lors de son procès, elle se soumit avec respect à ceux qui l’interrogeaient, mais sans jamais renier la Vérité, affirmant haut et fort : "Dieu premier servi". Par son intercession, frères et sœurs, demandons cette semaine à l’Esprit Saint qu’il nous aide à rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.

9 octobre : 28ème dimanche du temps ordinaire (Mt 21, 1-14)

Jésus disait en paraboles : "Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d'autres serviteurs dire aux invités : 'Voilà : mon repas est prêt, mes boeufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noce.' Mais ils n'en tinrent aucun compte et s'en allèrent, l'un à son champ, l'autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.

Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : 'Le repas de noce est prêt, mais les invités n'en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce.' Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.

Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce, et lui dit : 'Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?' L'autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : 'Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.' Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux."

Eléments de réflexion

I - Tous les hommes sont invités à célébrer les noces éternelles
    a- l'Eucharistie est une noce, un repas d'alliance, une libre invitation
    b- se rendre à une noce cela peut être merveilleux ou éprouvant
    c- de l'ignorance à l'hostilité de certains invités/baptisés
II - Tous les hommes sont invités à recevoir le salut
    a- l'invitation est celle du salut qui détruit la mort pour toujours
    b- à force d'être "tous invités" nous trouvons cela "normal" / "banal"
    c- rien ne dit que ce seront les baptisés qui seront au banquet
III - Tous les baptisés sont invités à accorder leur coeur en vérité
    a- quelle est la réalité de la vie de mon baptême ? du vêtement de noce ?
    b- quelle est la place de la réconciliation, de la confirmation, du mariage ?
    c- quelle est la vérité de la présence eucharistique en ma vie ?
Suis-je un "habitué-blasé" ou un "invité-émerveillé" ? Suis-je dans une dynamique de conversion ? Suis-je ici par simple devoir ou du fond du coeur ? L'Eucharistie est-elle pour moi communion de vie ? A.R.

Célébrons dans la joie nos noces avec Dieu

 "Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l'amour est fort comme la Mort, la passion inflexible comme le Shéol. Ses traits sont des traits de feu […] Les grandes eaux ne pourront éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger. Qui offrirait toutes les richesses de ma maison pour acheter l'amour, ne recueillerait que mépris." (Ct 8, 6‑7) Frères et sœurs, d’où sont tirées ces paroles si fortes et si belles ? De Tristan et Iseult ? De Romeo et Juliette ? Non, elles sont tirées de la Bible… Le Cantique des Cantiques, c’est-à-dire le Cantique par excellence, chante dans une suite de poèmes l’amour passionné d’un roi et de sa bien-aimée, qui se joignent et se perdent, se cherchent et se trouvent. Si ce livre érotique, que nombre de rabbins et d’auteurs chrétiens ont commenté de manière privilégiée, notamment saint Bernard – qu’on nommait docteur de l’Amour, a été inclus dans le canon des Écritures, c’est parce qu’il symbolise la relation de Dieu avec l’humanité. Le Seigneur ne nous a pas créés pour nous abandonner ensuite à notre sort, Il nous a créés pour nous unir à Lui de la manière la plus intime possible. Comment mieux imager cette union que par un mariage ? Même si nous sommes habitués à appeler Dieu notre Père, il veut être aussi notre Époux, et ne faire plus qu’un avec l’âme de chacun. L’image des noces de Dieu avec l’humanité tout entière court toute la Bible : on la trouve non seulement dans le Cantique, mais aussi chez Osée, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, dans les évangiles et jusque dans l’Apocalypse. Nous venons de l’entendre décrite par Isaïe d’une manière très belle : "Ce jour-là, le Seigneur, Dieu de l'univers, préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Il enlèvera le voile de deuil qui enveloppait tous les peuples et le linceul qui couvrait toutes les nations. Il détruira la mort pour toujours. Le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages". Est-ce à cela que ressemble la relation de Dieu avec l’humanité aujourd’hui ? Malheureusement non, nous le savons. A cette joie des noces, les hommes eux-mêmes mettent trois obstacles que le Christ évoque dans l’évangile : l’indifférence, l’hostilité, et l’indignité.

Pour commencer, l’homme peut faire preuve d’indifférence. Les premiers invités à la noce "n'en tinrent aucun compte et s'en allèrent, l'un à son champ, l'autre à son commerce". Ils sont trop occupés à gérer leurs propres affaires. Cette indifférence par rapport à Dieu, autre facette de la préoccupation pour les choses matérielles, a traversé l’histoire. D’abord, Jésus lui-même a dû l’affronter. Le jeune homme riche, qu’il avait appelé à le suivre, est reparti tout triste parce qu’il avait de grands biens. Et Jésus dut aussi reprendre Marthe, non parce qu’elle le servait, mais parce qu’elle s’agitait au lieu de prendre le temps de l’écouter, comme sa sœur Marie.
Ensuite, c’est l’Église qui a dû faire face à l’indifférence. Même si elle a existé à toutes les époques, elle n’a sans doute jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Parmi les non-chrétiens, combien n’ont jamais pris le temps de se poser les questions essentielles ? Et parmi les chrétiens eux-mêmes, combien rejettent les invitations du Christ à prier, à servir, à se former, à célébrer les sacrements et en particulier l’Eucharistie ? "Je n’ai pas le temps, le dimanche il faut que je dorme… que je règle les affaires que je n’ai pas eu le temps de régler pendant ma semaine surchargée…" Une de mes grandes tristesses est d’entendre des enfants dire qu’ils n’ont pas le temps d’aller à la messe parce qu’ils doivent faire leurs devoirs et réviser pour les examens… Maintenant que les magasins ouvrent le dimanche, voilà une autre "bonne raison" pour ne pas répondre à l’invitation du Christ !

En plus de l’indifférence, une deuxième raison de refuser les appels de Dieu est l’hostilité. Dans l’évangile, certains des invités à la noce "empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent". Manifestement, ils détestent ce roi qui les a invités. Parcourons à nouveau l’histoire. Jésus a fait face à l’hostilité dès le début de son ministère. En saint Marc, c’est dès le chapitre 3, après qu’il eut apparemment violé le commandement du sabbat, que " les pharisiens se réunirent avec les partisans d'Hérode contre lui, pour voir comment le faire périr." (Mc 3, 6) La haine contre lui, elle cachait en réalité une haine contre Dieu, comme il le révéla à ses adversaires à une autre occasion: "d'ailleurs je vous connais : vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu." (Jn 5, 42), allant jusqu’à leur déclarer plus tard: "Vous venez du démon, qui est votre père, et vous cherchez à réaliser les désirs de votre père." (Jn 8, 44)
L’hostilité, l’Église a dû y faire face elle-aussi. Pendant les trois premiers siècles après la résurrection, d’abord, elle a subi des persécutions au sein de l’empire romain. Au temps de Néron, par exemple, des milliers de chrétiens furent mis à mort. Saint Denys, le premier évêque de Paris dont nous célébrons la fête aujourd’hui, fut décapité à Montmartre vers 250. A partir de l’empereur Constantin, avec l’édit de Milan en 313, les persécutions cessèrent. Mais elles ressurgirent d’une manière plus ou moins larvée tout au long des siècles. Aujourd’hui encore, des milliers de chrétiens sont persécutés dans le monde, et nombre d’entre eux meurent martyrs. Parmi les plus connus, si Jean-Paul II échappa de très peu à la mort le 13 mai 1981 sur la place saint Pierre, Mgr Romero fut assassiné au moment où il célébrait l’Eucharistie dans son diocèse de San Salvador le 24 mars 1980.

Après l’indifférence et l’hostilité, il reste un troisième obstacle à l’union avec Dieu : l’indignité. Dans l’évangile, le roi "vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce, et lui dit : 'Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?"  Le vêtement de noces symbolise la pureté du cœur, sans laquelle il est impossible d’entrer en relation avec le Seigneur. Cette symbolique du vêtement est présente tout au long de la bible. Saint Paul, en particulier, invite les Éphésiens à "revêtir l'Homme nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité." (Ep 4, 24)C’est pour symboliser cet homme nouveau que nous revêtons un vêtement blanc le jour de notre baptême.
Ici surgit une question qui nous concerne tous : qui est digne de participer aux noces de Dieu avec l’humanité ? En réalité, personne : "tous les hommes sont pécheurs et sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3, 23) Mais la raison pour laquelle l’homme est jeté dehors, dans la parabole, ce n’est pas tant parce qu’il n’a pas de vêtement de noces, que parce qu’il ne répond rien au roi qui l’interroge. Nous sommes tous indignes, mais le Seigneur nous invite à lui exprimer notre confiance, comme nous le faisons dans chaque eucharistie. Après avoir récité le confiteor au début de la célébration, accompagné du "kyrie eleison, Seigneur, prends pitié", nous ajoutons avant la communion : "Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri". 

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous aime infiniment, et désire s’unir intimement avec nous. C’est dans l’Eucharistie que nous pouvons le plus pleinement faire l’expérience tous ensemble de ses noces avec nous, mais le Seigneur nous invite à le rencontrer de multiples autres manières. Ne soyons ni indifférents, ni hostiles, ni indignes, mais entrons avec humilité dans la salle des noces et partageons dans la joie le festin que Dieu veut nous offrir. Arnaud Duban

2 octobre : 27ème dimanche du Temps ordinaire(Mt 31, 33-43)

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : "Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d'un domaine ; il planta une vigne, l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne.

Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l'un, tuèrent l'autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d'autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : 'Ils respecteront mon fils.' Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : 'Voici l'héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l'héritage !' Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ?"

On lui répond : "Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu." Jésus leur dit : "N'avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire.

C'est là l'oeuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit."

Eléments de réflexion

I - "Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait" ?
    a - Tout vient de Dieu, qui fait tout pour nous
    b - Dieu attend de beaux fruits - justice et équité, prospérité et paix
    c - Accomplissement de l'AT dans le NT - histoire du passé ou du présent?
II - "Tuons l'héritier, nous aurons l'héritage !"
    a - Orgueil de la pensée humaine : de la mort de Dieu à la mort de l'homme
    b - Orgueil du matérialisme triomphant : de l'oubli de Dieu à celui de l'homme
    c - Orgueil de l'individualisme pratique : du mépris de Dieu à celui de l'homme
III - "Quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ?"
    a - Comme les vignerons nous portons beaucoup de beaux fruits
    b - Comme les vignerons nous avons la tentation de nous approprier ces fruits
    c - Comme les vignerons, l'attrait de l'Avoir au mépris de l'Etre ?
+ Dieu reçoit-il de ses enfants et de l'Eglise les fruits qu'il en attend ?
+ Une parabole n'est jamais un verdict mais toujours un appel à la conversion A.R.

Que faisons-nous de la vigne du Seigneur ?

Frères et sœurs, la saison des vendanges a commencé il y a quelques semaines. La vigne demande à ses propriétaires beaucoup de soins pendant toute l’année : avant d’obtenir du bon vin, il faut retourner la terre, retirer les pierres, choisir un plant de qualité, planter, protéger en entourant d’une clôture, bâtir une tour de garde, creuser un pressoir… Puis, au moment favorable, il faut vendanger : s’il est trop tôt, le raisin sera amer ; s’il est trop tard, il sera pourri. Mais si le moment est bien choisi, on obtient un vin de qualité, avec lequel on peut célébrer des temps de joie avec ceux qu’on aime. La vigne est une image du peuple de Dieu, que plusieurs prophètes ont employée : Isaïe, Jérémie, Ézéchiel… Tous ont signifié par elle que le Seigneur attend de beaux fruits de son peuple. Jésus reprend cette image en y ajoutant des vignerons et un départ du maître. Dans son récit, c’est le maître qui a fait l’essentiel du travail, mais en partant, il laisse à ses vignerons la possibilité d’y collaborer. De fait, le Seigneur a créé le monde en six jours, et Il nous a demandé ensuite de continuer son œuvre. De même, Il a laissé à un peuple son message, lui demandant ensuite de le répandre. Il attend ainsi de nous que nous lui remettions d’une part les fruits de la création, et d’autre part les fruits de l’évangile. Certes, la parabole de Jésus s’adressait aux chefs des prêtres et aux pharisiens, et à travers eux avant tout au peuple juif ; c’est à lui que les premiers serviteurs, les prophètes, avaient été envoyés. Cependant, elle nous concerne également, car s’il est vrai que certains parmi ce peuple ont mis à mort le Fils de Dieu en le menant en dehors de la ville (comme le fils de la parabole qui est jeté hors de la vigne), d’autres parmi les chrétiens n’ont pas été en reste pour le recrucifier à leur manière depuis 2000 ans. N’est-ce pas notre cas, lorsque nous péchons ? Aussi, posons-nous aujourd’hui deux questions : d’abord, que faisons-nous de la création ? ensuite, que faisons-nous de la Bonne Nouvelle ?

Pour commencer, que faisons-nous de la création ? Elle est le premier don que nous recevons de Dieu, avant même la foi. A la fin du sixième jour, Il nous a invités à nous associer à son œuvre créatrice : "remplissez la terre et soumettez-la.» (Gn 1, 28) Cette invitation, qu’on trouve dans le premier chapitre de la Genèse, est explicitée dans le deuxième : d’abord, il est écrit que "le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin de l'Éden pour qu'il le travaille et le garde." (Gn 2, 15). Notre première responsabilité est donc de travailler et garder la terre. Il est écrit ensuite : "Avec de la terre, le Seigneur Dieu façonna toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l'homme pour voir quels noms il leur donnerait." (Gn 2, 19) Notre seconde responsabilité est de dominer par notre intelligence tous les êtres vivants.
Avons-nous obéi aux commandements du Seigneur ? Depuis plusieurs années, nous sommes alertés sur la destruction de notre environnement : la mer, la terre et le ciel sont pollués, et combien d’espèces ont-elles été décimées par l’homme ? L’Église prend conscience petit à petit du rôle qu’elle doit assumer pour la protection de la création. La beauté de celle-ci est le premier signe de l’existence de Dieu, nous ne pouvons pas laisser ternir ce signe: "Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité." (Rm 1, 20‑21)  Dans son célèbre cantique, saint François d’Assise, dont nous célébrerons la fête mardi, loue les créatures comme ses frères et ses sœurs : le soleil, la lune, le vent, l’eau… Il respectait tellement chaque créature qu’il prêchait même aux oiseaux !  
Le rôle des vignerons n’est pas seulement de prendre soin de la vigne, mais aussi d’en remettre les fruits à son propriétaire. Or, le Fils que Dieu nous a envoyés a déclaré clairement : ce que nous faisons - ou pas - aux pauvres qui nous entourent, c’est à lui que nous le faisons – ou ne le faisons pas (cf Mt 25, 31-46). Certes, nous entendrons cet évangile le jour du Christ-Roi. Mais le jour où le Fils de Dieu vient pour se faire remettre les fruits de la vigne, ce n’est pas seulement le dernier jour, c’est chaque jour où nous rencontrons un pauvre.

En second lieu, que faisons-nous de la Bonne Nouvelle ? Le Christ a dit à ses disciples : "A qui l'on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l'on a beaucoup confié, on réclamera davantage." (Lc 12, 48) Tout comme nous pouvons ne pas prendre bien soin de la création et refuser d’en remettre les fruits au Fils de Dieu présent dans les pauvres, nous pouvons ne pas prendre bien soin de l’Évangile et refuser de le partager avec ceux qui sont pauvres de Dieu. Ne pas prendre bien soin de l’Évangile, c’est le laisser en friche dans nos intelligences et nos cœurs : la parabole du semeur, que nous avons réentendue cet été, nous a rappelés que la Parole de Dieu peut ne pas porter de fruit, si elle n’est pas accueillie par un cœur attentif (cf Mt 13,1-23). Que faisons-nous de la Parole de Dieu ? Prenons-nous du temps chaque jour pour l’écouter, la méditer, en rendre grâce au Seigneur ? Cette action de grâce est déjà une manière de lui remettre les fruits de la vigne car, comme l’expression l’indique, il s’agit de rendre à Dieu la grâce que nous avons reçue de Lui.
Mais pour remettre au Seigneur les fruits de la vigne, il ne suffit pas d’accueillir en nous la Parole et de lui en rendre grâce, il faut aussi la partager avec les autres. Jésus a dit à ses disciples : "vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement." (Mt 10, 8) Et avant de retourner vers son Père, il les a envoyés: "Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création." (Mc 16, 15) Cultivons-nous l’esprit missionnaire ? Saisissons-nous les occasions qui nous sont offertes pour partager notre Foi avec ceux qui nous entourent, qu’ils soient de notre famille, de nos amis, ou des inconnus au départ ?
Prenons exemple sur la petite Thérèse de Lisieux, dont nous avons célébré la fête hier. Elle était une amoureuse de la Parole de Dieu. Alors qu’elle ne possédait pas de bible, ses écrits regorgent de citations ou d’allusions à l’Écriture. Comment cela est-il possible ? Tout simplement parce qu’elle avait une écoute attentive de toutes les paroles de Dieu qu’elle entendait lors des offices ou dans la vie courante. Elle écrivit que si elle avait pu, elle aurait appris l’hébreu et le grec pour approfondir le plus possible sa connaissance de l’Écriture… Mais cette connaissance, elle voulait la partager : elle rêvait de partir à Saigon pour y participer à la création d’un nouveau monastère ; seul le refus de ses supérieures, motivé par son état de santé, l’en empêcha.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle à prendre soin de sa vigne et à lui en remettre les fruits, au niveau aussi bien de la création que du trésor de la foi. Notre société consumériste et déchristianisée tend à détruire son environnement et à vivre sans Dieu. Mais ne perdons pas l’Espérance : "la pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire." Rien ne peut contrecarrer le dessein de Dieu. Alors, avec tous les hommes de bonne volonté, faisons fructifier la création. Et avec nos frères Juifs, faisons fructifier la Parole de Dieu. Alors, tous ensemble, nous pourrons rendre grâce à Dieu le jour où son Fils viendra pour recevoir le produit de sa vigne.  Arnaud Duban

25 sept. : 26ème dimanche du Temps ordinaire

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux anciens : "Que pensez-vous de ceci ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : 'Mon enfant, va travailler aujourd'hui à ma vigne.' Celui-ci répondit : 'Je ne veux pas.' Mais ensuite, s'étant repenti, il y alla. Abordant le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci répondit : 'Oui, Seigneur !' et il n'y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : "Le premier".

Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean Baptiste est venu à vous, vivant selon la justice, et vous n'avez pas cru à sa parole ; tandis que les publicains et les prostituées y ont cru. Mais vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis pour croire à sa parole."

Eléments de réflexion

I - Nous savons tous dire le Bien et le Vrai
    a - notre conscience nous guide vers la vérité et le bien // révélation
    b - nous affirmons le plus souvent avec conviction le bien en parole
    c - nous mentons comme hommage du vice à la vertu

II - Nous expérimentons tous la difficulté de faire le Bien et le Vrai
    a - mes incohérences me font souffrir – je sais mais je suis esclave
    b - mes incohérences me désarticule – dans ma relation avec Dieu, avec mes frères, avec moi-même…
    c - mes incohérences sont un contre-témoignage
        +  ce n’est pas parce que je ne fais pas que ce que je dis est faux
        +  parents : nos actes sont-ils en accord avec nos paroles ?
        +  enfants : nos paroles sont-elles en accord avec nos actes ?

III - Le défi d’être dans le Vrai et le Bien
    a - la reconnaissance de la vérité comme lieu de ma conversion
    b - le rôle de la volonté et du cœur : non pas « volontarisme » mais « être aimanté »
    c - drame de l’orgueil – grâce de l’humilité – don de la confiance

Seigneur, donne-moi soif de la vraie vie, de pratiquer ton amour.
Seigneur, donne-moi assez d’humilité et de volonté pour me convertir.
Seigneur, donne-moi de vouloir avec mon cœur que ta volonté soit faite en vérité sur la terre, comme au ciel, comme en ma vie. A.R.

Goûtons la joie des ouvriers de la vigne !

Frères et sœurs, comment pouvons-nous nous convertir ? Que pouvons-nous changer dans notre manière d’être et de vivre pour mieux accomplir la volonté du Seigneur ? Certes, c’est pendant le Carême que l’appel à la conversion retentira le plus fort. Mais c’est tout au long de notre existence que nous y sommes appelés. Pourquoi ? Parce que c’est tout au long de nos existences que nous sommes tentés. Les tentations du diable, les séductions du monde et les tendances égoïstes de la chair, voilà les trois ennemis auxquels nous serons confrontés jusqu’à notre mort. Aussi ne suffit-il pas de dire "oui" une fois au Seigneur pour être sauvés, comme nous l’avons fait officiellement le jour de notre profession de foi. Chaque jour, Il nous invite à renouveler ce "oui". Chaque jour, Il nous propose de travailler à sa vigne. Parfois, cependant, nous ressemblons au second fils de l’évangile : alors que nous avons dit "oui" à Dieu, nous refusons d’accomplir sa volonté. D’autres, au contraire, ont dit "non" aux appels du Seigneur, ils ont refusé d’entrer dans l’Église ou d’y demeurer ; pourtant, certains parmi eux accomplissent réellement la volonté du Seigneur. Dans un premier temps, méditons sur les différents aspects du travail à la vigne auquel le Seigneur nous appelle. Ensuite, nous verrons comment Il veut nous aider à y répondre.

Pour commencer, le travail à la vigne divine ne se réalise pas tant par des paroles, que par des actes. Nous ressemblons parfois au second fils de l’évangile : nous refusons d’accomplir la volonté de Dieu, par un refus qui peut être conscient mais aussi inconscient. Or, souvenons-nous de la parole du Christ: "Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur, Seigneur !’, pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : ‘Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas en ton nom que nous avons été prophètes, en ton nom que nous avons chassé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?’ Alors je leur déclarerai : ‘Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui faites le mal !’" (Mt 7, 21‑23) Ceux à qui le Christ s’adresse ont bonne conscience : ils ont vécu dans la Foi, mais pas dans la Charité. Les fondamentalistes de toutes religions sont convaincus d’agir au nom de Dieu… mais ils oublient d’écouter ce que Dieu leur demande ! Ils prennent Dieu en otage, car ils se présentent comme ses messagers, alors qu’ils portent des contre-témoignages.
C’est aussi ce que nous faisons à chaque fois que nous péchons. Que nous le voulions ou non, nous sommes fils et filles de Dieu, et les non-croyants nous observent. Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux cacher notre Foi et notre identité chrétienne ? Non, car le Christ nous a déclaré clairement : "Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux." (Mt 5, 14‑16) Dans le même discours sur la montagne, il a été jusqu’à demander à ses disciples : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." (Mt 5, 48)

Après avoir médité sur les exigences du travail à la vigne du Seigneur, des exigences qui peuvent nous effrayer et nous sembler inaccessibles, demandons-nous maintenant comment nous pouvons les réaliser ? Eh bien, n’oublions pas trois choses. D’abord, la perfection à laquelle nous sommes appelés ne ressemble pas à la perfection que nous présente notre société, notamment à travers certains super-héros hollywoodiens. Celui qui est parfait aux yeux de Dieu, ce n’est pas celui qui est le plus intelligent ou le plus fort, c’est celui qui aime à la manière de Dieu. Sa volonté, le Christ nous l’a exprimée lors de son dernier repas, c’est : "Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres." (Jn 13, 34) Deuxièmement, la perfection est un idéal vers lequel nous tendons, sachant bien que nous ne l’atteindrons qu’après notre mort. Saint Grégoire de Nysse affirmait : "La perfection, c’est le progrès". Troisièmement, cette perfection est avant tout un don de Dieu lui-même. Notre devoir, c’est de le laisser agir en nous, comme saint Paul qui écrivit aux Galates : "je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi." (Ga 2, 19‑20) C’est pourquoi, plusieurs fois par jour, nous pouvons réciter la prière des enfants de Dieu en demandant avec confiance: "Notre Père, qui es aux cieux… que ta volonté soit faite".
Demander à Dieu son aide est nécessaire, mais pas suffisant. En plus, nous pouvons être aidés par ceux qui ont accompli la volonté de Dieu. En premier, prenons exemple sur le Christ, notamment en méditant sur les Écritures, comme par exemple sur le splendide hymne aux philippiens que nous avons entendu tout à l’heure : "lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix." Le Christ a sans cesse été à l’écoute de son Père : "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre." (Jn 4, 34) Même lorsqu’il a été confronté à sa Passion, il s’est soumis avec confiance: "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » (Lc 22, 42)
Après le Christ, prenons exemple sur les saints. Même s’ils étaient pécheurs, eux aussi, ils ont tendu vers la perfection de l’amour, et ils l’ont reçue en plénitude dans le Ciel. Marie-Madeleine ressemble au premier fils de l’évangile. Alors qu’elle menait une vie de désordre, elle s’est convertie à tel point qu’elle est devenue ensuite "l’apôtre des Apôtres", la première messagère de la Résurrection. Elle est maintenant auprès du Seigneur, avec les publicains et les prostituées que Jésus loue dans l’évangile, parce qu’ils ont accueilli l’appel à la conversion lancé par Jean Baptiste. Plus près de nous, puisqu’il  est mort en 1957, nous pouvons aussi méditer sur l’exemple de Jacques Fesch. Alors qu’il s’était éloigné de la foi de son enfance, et qu’il s’était perdu dans une vie de désordre qui l’avait conduit jusqu’à voler et tuer (involontairement, certes), il s’est converti dans sa prison, allant jusqu’à demander avec son épouse le sacrement de mariage la veille de son exécution.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle chaque jour à nous convertir, c’est-à-dire à nous tourner sans cesse vers Lui pour connaître sa volonté et recevoir la force de l’accomplir. S’il nous arrive d’agir comme le second fils de l’évangile, allons recevoir le sacrement du pardon. Alors, nous goûterons à nouveau la joie offerte par Dieu à tous ceux qui travaillent à sa vigne.Goûtons la joie des ouvriers de la vigne !

Frères et sœurs, comment pouvons-nous nous convertir ? Que pouvons-nous changer dans notre manière d’être et de vivre pour mieux accomplir la volonté du Seigneur ? Certes, c’est pendant le Carême que l’appel à la conversion retentira le plus fort. Mais c’est tout au long de notre existence que nous y sommes appelés. Pourquoi ? Parce que c’est tout au long de nos existences que nous sommes tentés. Les tentations du diable, les séductions du monde et les tendances égoïstes de la chair, voilà les trois ennemis auxquels nous serons confrontés jusqu’à notre mort. Aussi ne suffit-il pas de dire "oui" une fois au Seigneur pour être sauvés, comme nous l’avons fait officiellement le jour de notre profession de foi. Chaque jour, Il nous invite à renouveler ce "oui". Chaque jour, Il nous propose de travailler à sa vigne. Parfois, cependant, nous ressemblons au second fils de l’évangile : alors que nous avons dit "oui" à Dieu, nous refusons d’accomplir sa volonté. D’autres, au contraire, ont dit "non" aux appels du Seigneur, ils ont refusé d’entrer dans l’Église ou d’y demeurer ; pourtant, certains parmi eux accomplissent réellement la volonté du Seigneur. Dans un premier temps, méditons sur les différents aspects du travail à la vigne auquel le Seigneur nous appelle. Ensuite, nous verrons comment Il veut nous aider à y répondre.

Pour commencer, le travail à la vigne divine ne se réalise pas tant par des paroles, que par des actes. Nous ressemblons parfois au second fils de l’évangile : nous refusons d’accomplir la volonté de Dieu, par un refus qui peut être conscient mais aussi inconscient. Or, souvenons-nous de la parole du Christ: "Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur, Seigneur !’, pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : ‘Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas en ton nom que nous avons été prophètes, en ton nom que nous avons chassé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?’ Alors je leur déclarerai : ‘Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui faites le mal !’" (Mt 7, 21‑23) Ceux à qui le Christ s’adresse ont bonne conscience : ils ont vécu dans la Foi, mais pas dans la Charité. Les fondamentalistes de toutes religions sont convaincus d’agir au nom de Dieu… mais ils oublient d’écouter ce que Dieu leur demande ! Ils prennent Dieu en otage, car ils se présentent comme ses messagers, alors qu’ils portent des contre-témoignages.
C’est aussi ce que nous faisons à chaque fois que nous péchons. Que nous le voulions ou non, nous sommes fils et filles de Dieu, et les non-croyants nous observent. Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux cacher notre Foi et notre identité chrétienne ? Non, car le Christ nous a déclaré clairement : "Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux." (Mt 5, 14‑16) Dans le même discours sur la montagne, il a été jusqu’à demander à ses disciples : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." (Mt 5, 48)

Après avoir médité sur les exigences du travail à la vigne du Seigneur, des exigences qui peuvent nous effrayer et nous sembler inaccessibles, demandons-nous maintenant comment nous pouvons les réaliser ? Eh bien, n’oublions pas trois choses. D’abord, la perfection à laquelle nous sommes appelés ne ressemble pas à la perfection que nous présente notre société, notamment à travers certains super-héros hollywoodiens. Celui qui est parfait aux yeux de Dieu, ce n’est pas celui qui est le plus intelligent ou le plus fort, c’est celui qui aime à la manière de Dieu. Sa volonté, le Christ nous l’a exprimée lors de son dernier repas, c’est : "Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres." (Jn 13, 34) Deuxièmement, la perfection est un idéal vers lequel nous tendons, sachant bien que nous ne l’atteindrons qu’après notre mort. Saint Grégoire de Nysse affirmait : "La perfection, c’est le progrès". Troisièmement, cette perfection est avant tout un don de Dieu lui-même. Notre devoir, c’est de le laisser agir en nous, comme saint Paul qui écrivit aux Galates : "je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi." (Ga 2, 19‑20) C’est pourquoi, plusieurs fois par jour, nous pouvons réciter la prière des enfants de Dieu en demandant avec confiance: "Notre Père, qui es aux cieux… que ta volonté soit faite".
Demander à Dieu son aide est nécessaire, mais pas suffisant. En plus, nous pouvons être aidés par ceux qui ont accompli la volonté de Dieu. En premier, prenons exemple sur le Christ, notamment en méditant sur les Écritures, comme par exemple sur le splendide hymne aux philippiens que nous avons entendu tout à l’heure : "lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix." Le Christ a sans cesse été à l’écoute de son Père : "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre." (Jn 4, 34) Même lorsqu’il a été confronté à sa Passion, il s’est soumis avec confiance: "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » (Lc 22, 42)
Après le Christ, prenons exemple sur les saints. Même s’ils étaient pécheurs, eux aussi, ils ont tendu vers la perfection de l’amour, et ils l’ont reçue en plénitude dans le Ciel. Marie-Madeleine ressemble au premier fils de l’évangile. Alors qu’elle menait une vie de désordre, elle s’est convertie à tel point qu’elle est devenue ensuite "l’apôtre des Apôtres", la première messagère de la Résurrection. Elle est maintenant auprès du Seigneur, avec les publicains et les prostituées que Jésus loue dans l’évangile, parce qu’ils ont accueilli l’appel à la conversion lancé par Jean Baptiste. Plus près de nous, puisqu’il  est mort en 1957, nous pouvons aussi méditer sur l’exemple de Jacques Fesch. Alors qu’il s’était éloigné de la foi de son enfance, et qu’il s’était perdu dans une vie de désordre qui l’avait conduit jusqu’à voler et tuer (involontairement, certes), il s’est converti dans sa prison, allant jusqu’à demander avec son épouse le sacrement de mariage la veille de son exécution.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle chaque jour à nous convertir, c’est-à-dire à nous tourner sans cesse vers Lui pour connaître sa volonté et recevoir la force de l’accomplir. S’il nous arrive d’agir comme le second fils de l’évangile, allons recevoir le sacrement du pardon. Alors, nous goûterons à nouveau la joie offerte par Dieu à tous ceux qui travaillent à sa vigne.
Arnaud Duban

18 sept. : 25ème dimanche du Temps ordinaire (Mt. 20, 1-16)

Jésus disait cette parabole : " le Royaume des cieux est comparable au maître d'un domaine qui sortit au petit jour afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d'accord avec eux sur un salaire d'une pièce d'argent pour la journée, et il les envoya à sa vigne. Sorti vers neuf heures, il en vit d'autres qui étaient là, sur la place, sans travail. Il leur dit : 'Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.' Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même.

Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d'autres qui étaient là et leur dit : 'Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?' Ils lui répondirent : 'Parce que personne ne nous a embauchés.' Il leur dit : 'Allez, vous aussi, à ma vigne.'

Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : 'Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.' Ceux qui n'avaient commencé qu'à cinq heures s'avancèrent et reçurent chacun une pièce d'argent.

Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'argent. En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : 'Ces derniers venus n'ont fait qu'une heure, et tu les traites comme nous, qui avons enduré le poids du jour et de la chaleur !'

Mais le maître répondit à l'un d'entre eux : 'Mon ami, je ne te fais aucun tort. N'as-tu pas été d'accord avec moi pour une pièce d'argent ? Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi : n'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un oeil mauvais parce que moi, je suis bon ?' 

Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. "

Eléments de réflexion

I - "Mes pensées ne sont pas vos pensées"
    a- La pointe : le Royaume des cieux - la juste image de Dieu
    b- Convertir notre regard et notre conception - la juste relation
    c- Il est excellent que nous soyons choqués - la juste conversion

II - "La bonté du Seigneur est pour tous"
    a- Le maître a l'initiative de la rencontre, et se soucie du travail de chacun
    b- Le maître aime tous les hommes, et veut la dignité de chacun
    c- Le maître est dans une dynamique de bonté gratuite

III - "Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que je suis bon ?"
    a- Passer de la récrimination jalouse au généreux partage de la joie
    b- Passer de la comptabilité à l'amour, de l'obligation à l'amitié
    c- Passer du mérite à la grâce - un don de Dieu n'est jamais un dû!

Dieu veut se donner lui-même, il est tout entier dans la gratuité !
Est-ce que ma vie chrétienne est un devoir ou une joie ?
"Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis" : se convertir à la logique de l'amour. A.R.

La maladie d’Amour


"Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon» ? Frères et sœurs, voulons-nous être malades d’envie, ou malades d’amour ? Dans le premier cas, très proche de la jalousie, le patient s’attriste du bien que l’autre reçoit. Dans le second, il désire au contraire que l’autre soit comblé de biens, et il s’en réjouit. La liturgie de ce dimanche nous présente à la fois des hommes envieux - les ouvriers de la première heure et les pharisiens - et un homme amoureux : saint Paul. Alors que les premiers récriminent contre le Maître de la vigne, le second vit dans une absolue confiance envers Dieu. Les premiers ont contracté leur maladie auprès du diable ; le second, auprès de Dieu Lui-même. Cherchons à comprendre la nature de ces deux maladies.

Selon saint Cyprien, que nous avons célébré vendredi, "l'envie est la racine de tous les maux ; elle est une source de désastres, une pépinière de péchés, une matière à fautes". Afin de saisir ce qu’est l’envie, centrons-nous d’abord sur l’évangile. A première vue, il peut nous sembler choquant : pourquoi le maître de la vigne donne-t-il autant aux ouvriers de la dernière heure qu’à ceux de la première ? Pourquoi va-t-il jusqu’à déclarer : "les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers" ? Cela ne contrecarre-t-il pas la justice la plus élémentaire ?
Pour répondre à cette question, demandons-nous d’abord : qu’est-ce que la justice ? Nous la comprenons peut-être d’une manière trop humaine, à la façon d’une balance sur laquelle s’équilibreraient nos efforts et nos récompenses. Les égyptiens représentaient le dieu des morts, Anubis, comme un chacal qui pèse le cœur des défunts sur une balance. Si le poids du cœur est égal à celui de la plume de la justice (i.e. vide de péchés), le défunt est admis dans le paradis d’Osiris sinon il est livré à la Grande Dévorante (un monstre hybride). Beaucoup d’autres religions ont une telle vision de Dieu. Mais ce n’est pas ainsi que le Seigneur se présente à nous par le Christ. Dans la parabole que nous venons d’entendre, Il donne aux ouvriers de la dernière heure autant qu’à ceux de la première. Notre Dieu n’est-il pas incompréhensible, et même scandaleux ? Agit-il sous l’effet de ses caprices, pour bien montrer qu’il est tout-puissant, comme le font certains tyrans ?
Le problème que nous rencontrons dans l’évangile, ce n’est pas l’injustice, mais l’envie. Les premiers ouvriers sont envieux de la grâce que le maître de la vigne accorde aux derniers. Ceux-là ont reçu ce qui leur était dû, mais ils n’acceptent pas que le maître soit si généreux envers ceux-ci. Qu’est-ce que l’envie ? C’est l’un des sept péchés capitaux, qui consiste à s’attrister du bien de l’autre, au lieu de s’en réjouir. Selon l’auteur du livre de la Sagesse,  "c'est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils en font l'expérience, ceux qui lui appartiennent !" (Sg 2, 24) Le diable n’a pas accepté que Dieu soit infiniment  généreux avec les hommes. Comment accepter que des créatures créées après lui et les autres anges, le 6ème jour seulement (donc des ouvriers de la dernière heure) reçoivent tant de bienfaits, au point d’être créés à l’image même de Dieu (cf Gn 1,27)? Pourtant, on pourrait dire que les anges ont eux aussi été créés à l’image de Dieu, puisqu’ils sont de purs esprits comme lui, dotés d’une intelligence et d’une volonté et donc capables d’aimer. Il est donc vain de vouloir les comparer avec les hommes pour savoir qui sont les plus gâtés.
Ce sentiment d’envie, il n’est malheureusement  pas éprouvé seulement par le diable, mais aussi par nous, les hommes. Il est tellement puissant que René Girard voit dans le mimétisme la racine cachée de la violence. Dans son livre phare, La violence et le sacré, il montre comment l’envie de posséder la même chose que l’autre a entraîné bien des guerres et des conflits. Si Jésus est si dur avec les pharisiens, comme nous le constatons ces dimanches-ci, c’est parce qu’ils se sont enfermés dans l’envie. Ils n’acceptent pas qu’un simple charpentier de Nazareth leur vole la vedette et s’attire de nombreux disciples dans ce peuple dont ils se veulent les guides. Plus tard, ils n’accepteront pas non plus que les promesses de Dieu soient données aux païens, et ne restent pas le privilège de leur peuple.

Pour guérir de l’envie, il faut contracter la "maladie d’Amour", qui nous est transmise par Dieu Lui-même. Celui qui aime désire le bonheur de son prochain et s’en réjouit. Dieu est pour nous "malade d’amour" (cf Ct 2,5), comme en témoigne l’auteur de la Genèse. Après chaque jour de sa création, "il vit que cela était bon". Mais à la fin du sixième jour, il est précisé : "Dieu vit tout ce qu'il avait fait : cela était très bon." (Gn 1, 31) Toutes les créatures sont belles et bonnes, mais leur ensemble forme une harmonie qui l’est encore davantage. Cette beauté et cette bonté, le diable n’a pas voulu les voir, ou du moins les accepter. Au lieu de se réjouir avec le Seigneur et de contempler comme lui toute sa création, il a préféré se rebeller et s’opposer à ce Maître de l’univers qui n’agissait pas selon ses vues. C’est à lui que le Seigneur a dû dire : "Mon ami, je ne te fais aucun tort… Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi : n'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ?"
Saul de Tarse, pendant un temps, s’est comporté comme les pharisiens et les ouvriers de la première heure. Il n’acceptait pas que les païens, qui n’avaient pas travaillé à la vigne du Seigneur, soient soudainement associés au même héritage que les Juifs. Comment un homme comme Etienne osait-il se faire des disciples, lui aussi, et les inciter à adorer Dieu même en dehors du temple ? Mais Saul s’est converti. Il a compris que les pensées et les chemins du Seigneur n’étaient pas ses pensées et ses chemins. Il a accepté d’élever ses pensées jusqu’à celles de Dieu, cessant de s’auto ériger comme son interprète. Le fondamentaliste est celui qui prend Dieu en otage, en affirmant qu’il parle en son Nom, sans en avoir reçu l’autorité. Le croyant, au contraire, est celui qui se met sans cesse à l’écoute de Dieu, et qui n’agit que sous son impulsion.  Saint Paul s’est tellement mis à l’écoute du Seigneur, il l’a tellement laissé le conduire, qu’il en est venu à une unité si grande avec lui qu’il pouvait écrire aux philippiens : "pour moi, vivre c'est le Christ, et mourir est un avantage". Loin d’envier les ouvriers de la dernière heure, il s’est donné de tout son être pour inviter tous les hommes à travailler à la vigne du Seigneur, et il s’est profondément réjoui d’en voir un grand nombre être comblés de la générosité divine. Son désir était si grand que personne ne reste en dehors de la vigne qu’il ajoutait à ses chers philippiens : "je voudrais bien partir pour être avec le Christ, car c'est bien cela le meilleur ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire". 

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur nous appelle à un véritable choix de vie : voulons-nous guérir de la maladie de l’envie, et contracter la maladie d’Amour ? Au lieu de nous attrister du bien des autres, et de le convoiter, voulons-nous y contribuer, et nous en réjouir ? Notre société nous incite à l’envie, car elle nous pousse vers la compétition et vers la possession matérielle : il faut être meilleur que les autres, et posséder toujours plus. Cette semaine, unissons-nous le plus possible, par l’Amour, au Christ. Alors, pour nous aussi, vivre, ce sera le Christ, et nous répandrons autour de nous la maladie d’Amour. P. Arnaud Duban
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